{"id":47842,"date":"2021-08-23T00:24:07","date_gmt":"2021-08-22T22:24:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=47842"},"modified":"2021-09-15T23:30:09","modified_gmt":"2021-09-15T21:30:09","slug":"l9-failles-dans-les-sources","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l9-failles-dans-les-sources\/","title":{"rendered":"#L9 | Failles dans les sources"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"613\" height=\"614\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/florentinelarge.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-47845\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/florentinelarge.jpg 613w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/florentinelarge-420x420.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/florentinelarge-200x200.jpg 200w\" sizes=\"auto, (max-width: 613px) 100vw, 613px\" \/><figcaption>Codex Florentin, 1570-1585, &nbsp;Marina, interpr\u00e8te<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote has-text-align-center is-style-default is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p><em><strong>Nouveau continent<\/strong><\/em><\/p><p><em>Oh\u00e9 les gars, nous sommes d\u00e9couverts!<\/em><\/p><p><em>(Un Indien, apercevant Christophe Colomb)<\/em><\/p><p>Georges Perec, Esp\u00e8ces d\u2019espaces<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p><strong>Failles&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019Histoire serait un paysage ponctu\u00e9 de sources, de clairi\u00e8res, de cavit\u00e9s, de for\u00eats brumeuses o\u00f9 chuchoteraient mille fragments d\u2019archives. On y d\u00e9nicherait une dr\u00f4le de jungle vieille de 500 ans: ici, les plus forts savent \u00e9crire et croient en Dieu, cuisinent, avalent, dig\u00e8rent tout ce qu\u2019ils d\u00e9couvrent et les vaincus, pouss\u00e9s dans l\u2019obscurit\u00e9 des failles, ab\u00eem\u00e9s. Ces derniers, les deviner entre les lignes du journal de Bernal D\u00edaz Del Castillo (\u00e0 supposer qu\u2019il en soit l\u2019auteur). D\u00e9crit dans la pr\u00e9face comme&nbsp;<em>grand et fort, bien fait de sa personne<\/em>, Bernal quitte l\u2019Espagne pour le Nouveau Monde en 1514. Il fait partie de ces d\u00e9nomm\u00e9s hidalgos (<em>hijo de algo), <\/em>futurs propri\u00e9taires d\u2019immenses territoires<em>. <\/em>\u00c0 leurs c\u00f4t\u00e9s remuent des milliers d\u2019hommes sans patrimoine \u00e0 la recherche d\u2019une peau neuve; l\u00e0-bas on peut, parait-il, repartir \u00e0 z\u00e9ro, gouverner des terres m\u00eame si on est fils de rien. Le&nbsp;<em>self made man<\/em>&nbsp;prend ici sa source, en 1492, l\u2019ann\u00e9e dite&nbsp;Cruciale<em>:<\/em>&nbsp;en janvier, Grenade tombe, Isabel la Catholique a enfin reconquis son royaume, en mars, elle signe un d\u00e9cret interdisant le s\u00e9jour des juifs sur ses terres sous peine de mort, en juillet, des centaines de milliers de familles s\u2019exilent, en ao\u00fbt la premi\u00e8re grammaire espagnole est publi\u00e9e, en octobre, Christophe Colomb et ses camarades croient arriver aux <em>Indes<\/em> et d\u00e9nichent des <em>terrae nullii. <\/em>Une bulle papale permet \u00e0 chaque couronne catholique de s\u2019approprier ces territoires impies o\u00f9 les Espagnols fondent tr\u00e8s rapidement des colonies. Chacune doit compter au moins une femme pour deux hommes, pr\u00e9conise Colomb \u00e0 la Reine, afin d\u2019\u00e9viter les unions avec les&nbsp;<em>Indiennes<\/em>, sources de conflits. Les registres font peu mention de ces femmes colons \u2014 tiens, colon est uniquement masculin. Juives, sorci\u00e8res, musulmanes, aventuri\u00e8res tapies derri\u00e8re de fid\u00e8les \u00e9pouses sont pourtant elles aussi parties en masse. Le hasard des sources nous fait parvenir Catalina et Maria,&nbsp;<em>gitanes<\/em>&nbsp;condamn\u00e9es en 1498 pour meurtre, graci\u00e9es par la couronne \u00e0 la condition qu\u2019elles embarquent pour les&nbsp;<em>Indes Nouvelles<\/em>. Leur destin s\u2019ab\u00eeme ensuite. Nous ignorons comment s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 le face \u00e0 face entre les porteurs et porteuses de cultures orales Am\u00e9rindiennes et Tziganes, entre vaincus.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>V\u00e9ridique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Trente ans apr\u00e8s la <em>Conquista<\/em>, lov\u00e9 dans son hamac, entour\u00e9 d\u2019une poign\u00e9e d\u2019esclaves, Bernal est gouverneur d\u2019une partie de l\u2019actuel Guatemala. Las d\u2019observer les toucans, il a peur qu\u2019on oublie son nom; apr\u00e8s tout il a fait partie des premiers \u00e0 s\u2019aventurer dans ces contr\u00e9es sanguinaires et d\u00e9licieuses. Il n\u2019est plus tout jeune, il faut marquer le coup avant d\u2019aller au paradis, alors il attrape un papier, une plume, pose le titre :&nbsp;<em>Histoire v\u00e9ridique de la conqu\u00eate de la Nouvelle Espagne<\/em>. Le terme v\u00e9ridique (<em>verdadera<\/em>), vibre comme le pelage d\u2019un jaguar gifl\u00e9 par le vent, il \u00e9crira quelque chose de nouveau, ne donnera pas au Roi ce qu\u2019il veut entendre en reproduisant le r\u00e9cit officiel de Cort\u00e8s. Il prendra \u00ab&nbsp;le chemin de la v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb. Dans son introduction, qu\u2019il r\u00e9dige \u00e0 la fin, il s\u2019adressera d\u2019ailleurs \u00e0 Messieurs les imprimeurs pour leur demander de \u00ab&nbsp;ne pas mettre plus de lettres qu\u2019il n\u2019y a&nbsp;\u00bb. L\u2019exactitude est son intention radicale. Si les cam\u00e9ras avaient exist\u00e9, Bernal, heureux, aurait fait un film documentaire o\u00f9 il arpente une seconde fois avec de vieux fr\u00e8res d\u2019armes les vall\u00e9es humides en direction de Tenochtitlan, se souvenant, dans une voix-off \u00e9mue, d\u2019un Cort\u00e9s aux prises avec ses hommes nerveux, des&nbsp;<em>Indiens<\/em>&nbsp;hargneux, les moustiques et un paysage \u00e0 couper le souffle. En 1514, lorsqu\u2019il d\u00e9barque \u00e0 Cuba, Bernal ne connait pas encore Hern\u00e1n. Ce dernier, soldat parmi d\u2019autres, br\u00fble quelques villages, viole quelques&nbsp;<em>Indiennes<\/em>&nbsp;aux c\u00f4t\u00e9s des arm\u00e9es du gouverneur, tr\u00e8s loin d\u2019imaginer qu\u2019en 2021, une trenti\u00e8me biographie est publi\u00e9e \u00e0 son sujet. Cuba, Hispaniola, Puerto Rico, la Jama\u00efque, les Bahamas se vident alors \u00e0 vue d\u2019oeil; les virus sont \u00e0 l\u2019oeuvre autant que les \u00e9vang\u00e9listes et les esclavagistes; c\u2019est le tout d\u00e9but, selon Universalis, de <em>l\u2019unification \u00e9pid\u00e9miologique de la plan\u00e8te<\/em>. En effet, Les virus de l\u2019Ancien Monde s\u2019installent dans le Nouveau, et vice versa. On d\u00e9couvrira seulement en 2015 que la nouveaut\u00e9&nbsp;<em>am\u00e9ricaine<\/em>&nbsp;qui a circul\u00e9 le plus rapidement en Europe \u00e9tait le bien mal nomm\u00e9 mal fran\u00e7ais, la syphilis; embarqu\u00e9e dans une caravelle au retour de Christophe Colomb, elle se retrouve \u00e0 Istanbul un an plus tard.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Failles<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Terrae nullii <\/em>humaines, les natifs sont vierges comme leurs for\u00eats, sauvages comme leur faune, vivent presque nus, ignorent l\u2019\u00e9criture et les lois de Dieu<em>.<\/em> L\u2019effort intellectuel des <em>conquistadores<\/em> pour appr\u00e9hender ces \u00eatres est inimaginable. Le f\u00e9roce musulman, jusqu\u2019alors \u00e9tranger absolu, est d\u00e9j\u00e0 bien plus civilis\u00e9. De leur c\u00f4t\u00e9, les hommes et les femmes qu\u2019on a d\u2019embl\u00e9e appel\u00e9 <em>Indiens<\/em> accueillent d\u2019abord sans m\u00e9fiance ces poign\u00e9es de blancs couverts de poils et de carapaces rigides aux montures inconnues mangeurs de faux dindons et d\u2019animaux roses qui saccagent les sols, un beau matin leur plage est couverte d\u2019idiots aveugles et sourds ignorants les forces \u00e9l\u00e9mentaires, qui hurlent en brandissant des images pieuses, qui invalident les invisibles en les respirant, qui prennent les femmes, les noms,&nbsp;les plantes, qui tranchent, assurent qu\u2019il y a la nature et qu\u2019il y a les corps, les humains et les animaux, le paradis et l\u2019enfer, la vie et la mort, fendent les peaux, le silence et la terre. Il faudrait barrer tout ce texte, on ne saura jamais comment ces hommes et ces femmes ont d\u00e9couvert ce nouveau monde. Aucune tradition de pens\u00e9e ne permet \u00e0 Bernal, t\u00e9moin v\u00e9ridique, de demander \u00e0 l\u2019homme ou la femme en face de lui \u00ab&nbsp;que vis-tu ?&nbsp;\u00bb. Lorsqu\u2019il \u00e9crit son journal, il n\u2019a aucune r\u00e9f\u00e9rence pour (se) repr\u00e9senter ces \u00eatres qu\u2019il c\u00f4toie pourtant chaque jour depuis trente ans. Ou peut-\u00eatre qu\u2019au contraire il en a trop. Conditionn\u00e9 par des logiques \u00e9litistes de lignages, de m\u00e9rites, de lois du sang et de Dieu o\u00f9 l\u2019esp\u00e8ce est divis\u00e9e, il range ce qu\u2019il voit dans ses cat\u00e9gories habituelles. Comment, en 1514, connaitre ce qu\u2019on ne connait pas? En rapportant ce qu\u2019on ne connait pas \u00e0 ce qu\u2019on connait. C\u2019est ainsi que les colons s\u2019approprieront hommes, plantes et savoirs indig\u00e8nes. Mais pour cela, il faut faire parler ces corps, voler leurs secrets, seule r\u00e9sistance des vaincus. Quelques t\u00e9moignages d\u00e9crivent les tortures de gu\u00e9risseuses refusant de livrer la composition de rem\u00e8des, menac\u00e9es par les chiens dress\u00e9s pour attaquer et d\u00e9vorer les chairs&nbsp;<em>Indiennes<\/em>. Celles qui survivent sont chass\u00e9es de leur communaut\u00e9: en livrant les secrets des plantes, elles livrent les esprits qui leur sont associ\u00e9s. Que deviennent ces femmes errantes? Leurs noms r\u00e9sonnent dans les profondeurs de notre pharmacop\u00e9e qui na\u00eet \u00e0 ce moment-l\u00e0, avec notre vision du vivant tout entier fond\u00e9e sur un rapport de force d\u00e9sormais <em>naturel<\/em>: d\u2019un c\u00f4t\u00e9 les ressources (plantes, humains, animaux, etc.), de l\u2019autre ceux qui s\u2019en servent pour se soigner, se nourrir, vivre longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Page blanche<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Bernal et ses amis ne trouvent pas d\u2019\u00e9pices dans les Cara\u00efbes, et trop peu d\u2019or. Les <em>Indiens <\/em>les ont guid\u00e9s plusieurs fois vers les c\u00f4tes \u00e0 proximit\u00e9, sans r\u00e9v\u00e9ler l\u2019existence d\u2019un \u00e9norme continent. Il suffira, pensent les espagnols, de traverser quelques archipels fourmillants d\u2019hommes nus o\u00f9 l\u2019on plantera les doigts dans le nez un drapeau, une \u00e9glise et un gouverneur avant de reprendre la direction des Moluques, ce Graal pourvoyeur d\u2019\u00e9pices dont la sant\u00e9 du Vieux Monde a besoin. Au m\u00eame moment, une d\u00e9l\u00e9gation Portugaise se pr\u00e9pare \u00e0 rencontrer l\u2019empereur de Chine pour lui proposer d\u2019\u00eatre vassal de la couronne, car une autre route vers les \u00e9pices et l\u2019or d\u00e9crit par Marco Polo passe par lui. Ces ib\u00e9riques-l\u00e0 ne savent pas encore qu\u2019ils seront massacr\u00e9s jusqu\u2019au dernier. Le globe est pris en tenaille par les royaumes, repr\u00e9sent\u00e9s par des lettr\u00e9s, pr\u00eatres, <em>hidalgos <\/em>qui s\u2019improvisent ethnographes, naturalistes, linguistes, historiens, g\u00e9ographes, botanistes, r\u00e9pertorient le visible, organisent l\u2019espace global, local, pensent les infrastructures, les ports, les routes, les ponts, les connexions, l\u2019organisation des flux. Ils mod\u00e8lent notre monde actuel, inventent la colonisation, amorcent la mondialisation. Les cartographes, notamment, poussent comme des champignons; ils sont au premier rang de la rivalit\u00e9 entre l\u2019Espagne et le Portugal qui s\u2019offrent le monde, soutenus par le Pape. Alors qu\u2019on ne sait pas encore calculer la longitude, ces types d\u00e9coupent la terre en tranches, d\u00e9terminent par o\u00f9 passent les lignes, les m\u00e9ridiens et les fronti\u00e8res. L\u2019image et le temps s\u2019acc\u00e9l\u00e8rent, courent vers les Lumi\u00e8res, une poign\u00e9e d\u2019hommes fragmente et connecte la plan\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Oralit\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Bernal est t\u00e9moin de l\u2019\u00e9chec de trois exp\u00e9ditions au Mexique. S\u2019en d\u00e9tachent quelques personnages troublants dont un espagnol prisonnier des&nbsp;<em>naturels<\/em>&nbsp;du Yucatan qui a appris le nahuatl et peut-\u00eatre fond\u00e9 une famille. En 1518, Cort\u00e9s fait son entr\u00e9e dans l\u2019histoire. Bernal le d\u00e9crit trainant sur les c\u00f4tes avec son ambassade de soldats, de cuisiniers, de pr\u00eatres, de charpentiers, de femmes, de porcs, de poules, souvent mal accueilli. Il prend son temps, s\u2019informe, apprend les yeux brillants qu\u2019il y a dans ces terres une \u00e9norme cit\u00e9 gouvern\u00e9e par un prince sanguinaire couvert d\u2019or qui cherche \u00e0 r\u00e9pandre son pouvoir par la force. Bonne nouvelle. Voil\u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 f\u00e9odale classique dont il saura maitriser les r\u00e8gles. Il prend confiance. Un beau jour, il n\u2019est plus l\u2019ambassadeur qu\u2019on lui a ordonn\u00e9 d\u2019\u00eatre, le voil\u00e0 conquistador, au nom du roi et de Dieu il baptise un monticule de sable peupl\u00e9 de moustiques: Vera Cruz. Le cacique local lui offre 20 femmes. On les baptise, Cort\u00e8s les attribue \u00e0 ses soldats. L\u2019histoire n\u2019a retenu d\u2019elles que Marina (originairement Malintzin ou Malinali) car elle parle deux langues: le nahuatl et l\u2019une des 71 langues mayas, peut-\u00eatre la plus utilis\u00e9e aujourd\u2019hui, le quich\u00e9, qui sait? Bernal ne peut se poser la question, n\u2019imagine pas cette complexit\u00e9, ne se renseigne donc pas. Marina apprend vite l\u2019espagnol, devient l\u2019interpr\u00e8te de Cort\u00e8s, lui permettra de s\u2019allier aux rivaux des souverains Mexicas \u2014 que les historiens ont appel\u00e9s Azt\u00e8ques \u2014 pour les faire tomber. Marina est la voix de la conqu\u00eate. Dans les codex, elle est presque toujours entour\u00e9e de petites bulles en forme de virgules bedonnantes toutes pleines des mots qu\u2019elle prononce. Comme d\u2019autres, elle aura des enfants avec Cort\u00e8s et peu \u00e0 peu, tous les ingr\u00e9dients du mythe se r\u00e9unissent. M\u00e8re du Mexique moderne, Marina est en m\u00eame temps une&nbsp;<em>putain<\/em>&nbsp;dont le fant\u00f4me hante encore la langue, dans les insultes et les jurons les plus violents. Octavio Paz en a fait son miel.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Failles<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Hern\u00e1n<\/em>, s\u00e9rie mexicaine financ\u00e9e par Amazon, est \u00e0 la fois fid\u00e8le \u00e0 tout ce que j\u2019ai pu lire et aux canons narratifs d\u2019aujourd\u2019hui. La culture visuelle y pr\u00e9sente brillamment ses limites; plus on cr\u00e9e des images&nbsp;<em>r\u00e9alistes<\/em>, plus l\u2019obscurit\u00e9 s\u2019\u00e9paissit. O\u00f9 plut\u00f4t, elles r\u00e9v\u00e8lent au grand jour l\u2019ab\u00eeme dans lequel se sont perdues les m\u00e9moires et les cultures domin\u00e9es. Les t\u00e9moignages proviennent, on l\u2019a vu, des espagnols puis des vaincus qui ont appris \u00e0 \u00e9crire, et le sc\u00e9nario se fonde sur ces seules sources \u00e0 notre disposition. Les \u00e9vang\u00e9lisateurs ont litt\u00e9ralement produit le Mexique \u00e0 partir de leurs propres cadres m\u00e9di\u00e9vaux, et je suis toujours \u00e9tonn\u00e9e de la continuit\u00e9 de notre attachement \u00e0 ces cadres. La s\u00e9rie, outre certains aspects documentaires fouill\u00e9s d\u00e9crivant la vie quotidienne et la vision du monde des conqu\u00e9rants, tricote une bouillie o\u00f9 se m\u00ealent valeurs chevaleresques, n\u00e9o chamanisme mielleux, \u00e9prouv\u00e9s modernes et fin\u2019amor. Les batailles ressemblent \u00e0 celles de&nbsp;<em>Game of Thrones<\/em>, les personnages ont des regards, des sourires et des textures corporelles du 21\u00e8me si\u00e8cle. Par un d\u00e9tour \u00e9trange de l\u2019histoire, on a associ\u00e9 \u00e0 la Conquista un seul nom, celui de Cort\u00e9s. La s\u00e9rie enfonce le clou, le r\u00e9habilite en valeureux gentilhomme (<em>gentleman<\/em>) fid\u00e8le \u00e0 sa patrie, monogame et respectueux des femmes (rires). Marina, jeune amoureuse \u00e9prise de libert\u00e9, est une fleur d\u00e9licate au regard noir et aux seins doux, Bernal, artiste pur, apprend, tout \u00e9mu, aux petits indig\u00e8nes \u00e0 \u00e9crire, et bien s\u00fbr Moctezuma veut mourir avec honneur comme Lancelot. Bref, \u00e7a ne va pas. Tout manque de myst\u00e8re, de profondeur et de silence. \u00c9mergent quelques rares s\u00e9quences troublantes o\u00f9 les sc\u00e9naristes osent inventer les r\u00eaves de Marina et de Cort\u00e8s. Des milliers de rites et de traditions singuli\u00e8res qui peuplent le territoire, ils ne retiennent, comme les sources, que l\u2019anthropophagie, l\u2019arrachage de coeurs palpitants, l\u2019abondance de sang en offrande aux Dieux, aux astres, \u00e0 la&nbsp;<em>terre m\u00e8re,<\/em>&nbsp;et quelques vagues c\u00e9r\u00e9monies fumantes orchestr\u00e9es par de vieux oracles effrayants et mal coiff\u00e9s. S\u2019y ajoute une fascination contemporaine pour l\u2019esth\u00e9tique du sacr\u00e9 polyth\u00e9iste; beaut\u00e9 des parures, des peintures corporelles, de l\u2019\u00e9picerie et des objets rituels. Les chefs maquilleuses et les chefs d\u00e9co ont d\u00fb se r\u00e9galer.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00cele&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire des&nbsp;<em>grandes d\u00e9couvertes<\/em>&nbsp;d\u00e9bute au coeur des Cara\u00efbes, sur une \u00eele de l\u2019archipel des Bahamas, au Nord des Antilles. Tous ces noms avec des majuscules n\u2019existent pas encore la nuit o\u00f9 les caravelles y accostent. Colomb ne voit rien tant l\u2019obscurit\u00e9 des lieux est profonde, n\u2019entend pas l\u2019esprit de la nuit chuchoter dans la brise. Il est chez lui, baptise l\u2019\u00eele San Salvador, n\u2019entend pas qu\u2019elle a d\u00e9j\u00e0 un nom, Guanahani (en Ta\u00efno&nbsp;<em>rocher du seigneur de l\u2019eau)<\/em>. Ce dernier, avant de d\u00e9couvrir l\u2019Am\u00e9rique, d\u00e9couvre ici le hamac, le tabac et un jeu de balle en caoutchouc que les Ta\u00efnos appellent peut-\u00eatre pok\u2019ol pok comme les mayas du Yucat\u00e1n. Un peu plus tard, les natifs, avec, peut-\u00eatre, une ironie souriante, renommeront \u00e0 leur tour Colomb Guamakeniha \u2014&nbsp;<em>grand seigneur de la terre et de l\u2019eau<\/em>. Parsem\u00e9e de lacs int\u00e9rieurs, l\u2019\u00eele est le sommet d\u2019une montagne sous-marine ceintur\u00e9e de corail. Bord\u00e9e de sable blanc et de palmiers, elle illustre ce qu\u2019on entend par&nbsp;<em>\u00eele paradisiaque ou paradis terrestre. <\/em>Utilis\u00e9s par l\u2019industrie touristique les termes gardent la trace de la qu\u00eate des anciens: une humanit\u00e9 immortelle, perp\u00e9tuellement heureuse vivrait au-del\u00e0 des colonnes d\u2019Hercule, dans un lieu sublime. Comme les Dieux grecs, cette humanit\u00e9 vit forc\u00e9ment isol\u00e9e, au milieu du bout du monde.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Est-on heureux aujourd\u2019hui \u00e0 San Salvador? Outre quelques dizaines de milliers de fant\u00f4mes, l\u2019\u00eele est peupl\u00e9e de professionnels du tourisme : commer\u00e7ants, serveurs, serveuses, g\u00e9rants d\u2019h\u00f4tels, cuisiniers, jardiniers, gens de m\u00e9nage, de piscines, de cocktails, de toitures, de chaises longues, un m\u00e9decin, un gardien d\u2019a\u00e9roport, une polici\u00e8re, un cur\u00e9, trois p\u00eacheurs. Apr\u00e8s une matin\u00e9e de sports nautiques, assistez \u00e0 la messe gospel tr\u00e8s sympathique dans l\u2019\u00e9glise blanchie \u00e0 la chaux, perdez-vous au coeur de l\u2019ancien quartier des esclaves, du champ de coton en jach\u00e8re, d\u00e9couvrez les vari\u00e9t\u00e9s de plantes m\u00e9dicinales du Bush.&nbsp;<em>Tropicalement votre<\/em>, conclut le site. Aucune pancarte n\u2019indique que les Indig\u00e8nes qui peuplaient Guanahani ont disparu en 20 ans de domination espagnole, morts de maladie, de mauvais traitements, d\u00e9port\u00e9s pour transpirer dans les mines d\u2019or d\u2019Hispaniola, elle-m\u00eame vid\u00e9e de ses <em>ressources indig\u00e8nes<\/em>, o\u00f9 l\u2019on importe rapidement des familles d\u2019Afrique. Aucune inscription ne rappelle qu\u2019ici ont v\u00e9cu les Ta\u00efnos et que leur&nbsp;<em>bohique <\/em>repr\u00e9sentait les pouvoirs du Dieu de la Nuit.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nouveau continent Oh\u00e9 les gars, nous sommes d\u00e9couverts! (Un Indien, apercevant Christophe Colomb) Georges Perec, Esp\u00e8ces d\u2019espaces Failles&nbsp; L\u2019Histoire serait un paysage ponctu\u00e9 de sources, de clairi\u00e8res, de cavit\u00e9s, de for\u00eats brumeuses o\u00f9 chuchoteraient mille fragments d\u2019archives. On y d\u00e9nicherait une dr\u00f4le de jungle vieille de 500 ans: ici, les plus forts savent \u00e9crire et croient en Dieu, cuisinent, avalent, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l9-failles-dans-les-sources\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#L9 | Failles dans les sources<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":350,"featured_media":47845,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2707],"tags":[],"class_list":["post-47842","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-9-pireyre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/47842","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/350"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=47842"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/47842\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/47845"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=47842"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=47842"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=47842"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}