{"id":48258,"date":"2021-08-25T01:12:03","date_gmt":"2021-08-24T23:12:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=48258"},"modified":"2021-08-25T19:57:45","modified_gmt":"2021-08-25T17:57:45","slug":"48258-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/48258-2\/","title":{"rendered":"#L6 Double solitude"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle ferme la porte qui claque. Pourquoi claque? C&rsquo;est peut-\u00eatre en silence. Elle ne se souvient pas. C\u2019est s\u00fbrement mieux comme \u00e7a, qu\u2019elle referme en silence. Elle reste un moment l\u00e0, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e, sans pouvoir avancer. Elle attend un instant. Ne sait pas si elle pourra aller plus loin. Mais rester l\u00e0, plant\u00e9e l\u00e0, c\u2019est ridicule : elle avance comme on recule. \u00c0 gauche, la porte de la chambre est entrouverte. Sur le mur d\u2019en face, il y a le tableau dans le cadre dor\u00e9 avec arbre et lune sur fond noir. Elle aper\u00e7oit un coin du lit, avec la couette en boule au coin du lit, un lit sans pied, sommier \u00e0 m\u00eame le sol comme \u00e0 F\u00e9rolles, comme \u00e0 Ozoir. Pourquoi Ozoir? Ozoir, elle ne sait plus, elle ne se souvient plus du lit : elle se souvient de la baignoire dans la salle de bain. C\u2019est le silence. Silence et blancheur dans l\u2019appartement. Elle avance comme on recule, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la chambre. Elle voit le lit entier, le lit d\u00e9fait laiss\u00e9 comme il \u00e9tait avec la forme du corps. La forme du corps encore, comme il \u00e9tait. Elle recule comme on avance, elle sort de la chambre. Plus loin, encore \u00e0 gauche, il y a le salon. En face, la cuisine. Elle va \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du salon. Elle entre dans le salon, \u00e0 pas lents. Elle mesure ses pas. C\u2019est la p\u00e9nombre. Elle veut faire entrer la lumi\u00e8re, ouvrir les stores. Au moins un pour commencer. Le principal. Le plus grand, en face, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du salon. Elle traverse. Elle appuie sur le bouton blanc, un bouton blanc carr\u00e9. Blanc et carr\u00e9, comme le reste. Mouvement du store qui monte, qui lib\u00e8re la fen\u00eatre, la vue sur les collines, en contrebas la piscine. Elle ne sait pas s\u2019il y a des gens dans la piscine. Elle pense qu\u2019il n\u2019y a personne. Peut-\u00eatre une femme ou deux assises au bord de la piscine. Elle n\u2019entend rien au dehors. Parfois il y a du bruit, les cris des enfants qui sautent dans la piscine, les \u00e9clats de voix et de joie. Elle n\u2019entend que le silence. Peut-\u00eatre que tout \u00e0 l\u2019heure elle ouvrira la fen\u00eatre. Elle \u00e9conomise ses gestes, lents, engourdis. Ne peut faire autrement. Se dit que c\u2019est comme \u00e7a, que c\u2019est le corps, que peut-\u00eatre c\u2019est comme \u00e7a pour tout le monde, le corps dans ces moments-l\u00e0. Sur la table ronde en verre fum\u00e9, il y a des documents align\u00e9s, du plus grand au plus petit, ou du plus petit au plus grand, comme mis en sc\u00e8ne. Des permis de conduire, des cartes d\u2019identit\u00e9. Elle et lui avec leur visage de jeunesse, premiers prix de beaut\u00e9. Elle se demande pourquoi ces papiers-l\u00e0 align\u00e9s comme pour une mise en sc\u00e8ne. Pour se souvenir peut-\u00eatre. Peut-\u00eatre pour d\u00e9corer. Comme les photographies dans les cadres dor\u00e9s sur les murs et les meubles. Pourquoi les murs? Sur les murs, ce sont des tableaux. Des ic\u00f4nes, des paysages de neige dans l\u2019hiver des pays froids. Sur les meubles, les photographies. Sur la commode, le gu\u00e9ridon, dans la biblioth\u00e8que. Sur la table ronde en verre fum\u00e9, il y aussi des factures, des papiers administratifs, sortis pour \u00eatre r\u00e9gl\u00e9s. Il y a toujours des papiers \u00e0 traiter, des factures \u00e0 payer. Elle a envie d\u2019ouvrir la commode. Elle sait qu\u2019il y a des mots dans la commode. Que la commode est pleine de mots \u00e9crits sur des feuilles volantes, dans des cahiers, des carnets. Des citations. Des extraits de livres. Des recettes de cuisine. Des r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 ne pas oublier. Des choses qui l\u2019agacent, des anecdotes qu\u2019elle a v\u00e9cues, des remarques qu\u2019on lui a faites. Des r\u00e9flexions, les siennes, sur les autres, son entourage. Elle ouvre le premier tiroir. Craint de trouver un mot qui la concernerait. Elle ne se sent pas indiscr\u00e8te. Elle sait ce que c&rsquo;est. Qu&rsquo;elle a le droit. Elle a re\u00e7u par le courrier une enveloppe pleine de mots sur des feuilles volantes, et des carnets, avec des douceurs et des horreurs, tout ce qui lui passait par le coeur. Des pens\u00e9es qui auraient d\u00fb rester des pens\u00e9es et qu\u2019elle livrait pour ne pas tout garder. Un h\u00e9ritage, en somme : elle verra \u00e7a plus tard, referme le tiroir. Elle note que le canap\u00e9 est d\u00e9fait, couverture en bataille, coussins p\u00eale-m\u00eale contre lesquels elle a d\u00fb faire une sieste apr\u00e8s lecture comme \u00e0 son habitude. Elle aimerait dormir, s\u2019allonger sur le canap\u00e9. Elle est incapable de s\u2019allonger sur le canap\u00e9, pas aujourd\u2019hui, pas si vite, \u00e0 peine s\u2019asseoir sur une chaise. Elle pense qu\u2019elle a d\u00fb faire une sieste sur le canap\u00e9 avant de se lever pour rejoindre le lit. Avant de rejoindre le lit, peut-\u00eatre qu\u2019elle a d\u00een\u00e9. Une caille avec des f\u00e8ves, un gratin de poisson ou de coquilles Saint-Jacques, le croupion du poulet. Ou un morceau de brioche beurr\u00e9e. Elle va \u00e0 la cuisine. Il y a des couverts dans l\u2019\u00e9vier, une assiette, un verre, une fourchette, un couteau. Elle n\u2019ouvre pas la poubelle, tant pis pour le dernier repas. Laisser les choses comme \u00e7a, ne rien toucher\u00a0: que l\u2019espace reste vierge, pas de trace ext\u00e9rieure. Mais faire la vaisselle. Qu\u2019on ne lui reproche pas. Au moins \u00e7a. Elle ose \u00e0 peine tourner le robinet, laver l\u2019assiette qui fut sa derni\u00e8re assiette, le verre qui fut le dernier verre, la fourchette, le couteau. Elle avance une main comme on recule, puis elle fait couler l\u2019eau.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-cover has-background-dim\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"531\" height=\"454\" class=\"wp-block-cover__image-background wp-image-48259\" alt=\"\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Capture-decran-2021-08-25-a-00.38.36.png\" data-object-fit=\"cover\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Capture-decran-2021-08-25-a-00.38.36.png 531w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Capture-decran-2021-08-25-a-00.38.36-420x359.png 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 531px) 100vw, 531px\" \/><div class=\"wp-block-cover__inner-container is-layout-flow wp-block-cover-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-large-font-size wp-block-paragraph\"><\/p>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle ferme la porte qui claque. 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