{"id":48432,"date":"2021-08-25T19:55:36","date_gmt":"2021-08-25T17:55:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=48432"},"modified":"2021-09-02T21:14:34","modified_gmt":"2021-09-02T19:14:34","slug":"p8-tu-marches-sur-la-plage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p8-tu-marches-sur-la-plage\/","title":{"rendered":"#P8 Tu marches sur la plage"},"content":{"rendered":"\n<p>Parfois encore, ton gros corps t&rsquo;encombre. Alors tu as ce geste, tu glisses les doigts dans la broussaille de ta barbe et tu te sens mieux.<\/p>\n\n\n\n<p>A l&rsquo;\u00e9cole, on te surnomme Nounours. On se moque. Tu te d\u00e9testes d&rsquo;\u00eatre plus grand, plus lourd que les enfants de ton \u00e2ge.<\/p>\n\n\n\n<p>Ton quartier vit au rythme de l&rsquo;usine. Avant le coup de sir\u00e8ne de 7h du matin, un flot d&rsquo;hommes, plus de mille, &#8211; certains d\u00e9j\u00e0 en bleu, beaucoup sur un v\u00e9lo, quelques rares femmes -, rejoignent les ateliers. Tu les croises en fin de journ\u00e9e, \u00e0 la sortie des cours. Nouveau coup de sir\u00e8ne et ils franchissent le portail. Tu voudrais trouver ton p\u00e8re parmi eux, vous marcheriez c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;appartement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Tu te laisses entra\u00eener par des gar\u00e7ons de l&rsquo;\u00e9cole jusqu&rsquo;\u00e0 la gare de triage. L&rsquo;attaque du train de voyageurs. Maladroit, tu ne cours pas assez vite. Ils t&rsquo;attrapent, te ligotent et te hissent dans un wagon vide. Tu cries, tu hurles, tu les vois galoper entre les voies, grimper sur les containers, se glisser sous les convois en attente.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Tu t&rsquo;inventes un grand-p\u00e8re bucheron. Il abat les arbres de trois coups de hache, vit seul dans une clairi\u00e8re. Un chien, un cheval et la clart\u00e9 de la lune pour compagnons. De lui, tu tiens ta solide ossature. On dit que des ours tueurs d&rsquo;hommes r\u00f4dent encore dans les profondes for\u00eats du Jura.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Repr\u00e9sentant de commerce pour les caf\u00e9s Ras d&rsquo;Amhara, ton p\u00e8re part plusieurs jours par semaine. Tu aimes l&rsquo;odeur chaude et grill\u00e9e des paquets stock\u00e9s dans la cuisine.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Tu restes avec ta m\u00e8re. Tu pr\u00e9pares les coupons qu&rsquo;elle assemble et coud. Des blouses m\u00e9dicales en intiss\u00e9. Pay\u00e9e \u00e0 la pi\u00e8ce. Trois fois rien. Tu voudrais qu&rsquo;elle arr\u00eate sa machine. Que l&rsquo;homme qui lui livre les fournitures et r\u00e9cup\u00e8re les commandes se fracasse la t\u00eate dans l&rsquo;escalier, que sa camionnette prenne feu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est les vacances de P\u00e2ques. Ton p\u00e8re t&#8217;emm\u00e8ne pour sa tourn\u00e9e. Dans la R5 \u00e0 deux places, tu d\u00e9couvres la plaine, les vergers en fleurs, les champs labour\u00e9s, les pr\u00e9s de jonquilles. Vous vous arr\u00eatez aux bistrots des villages. On t&rsquo;offre des sirops, menthe, grenadine. Ton p\u00e8re refuse les verres de vin blanc, avale caf\u00e9 sur caf\u00e9, c&rsquo;est son m\u00e9tier. Le soir, vous mangez avec les routiers d&rsquo;\u00e9normes gratins de pommes de terre au lard. Vous partagez le m\u00eame lit dans une chambre glaciale.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><a><\/a>L&rsquo;\u00e9t\u00e9, tu marches au bord de la rivi\u00e8re jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;endroit o\u00f9 elle se jette dans le Rh\u00f4ne. Un espace abandonn\u00e9, hautes herbes et broussailles. Tu ramasses une plume de corbeau. Tu t&rsquo;assieds au bord de l&rsquo;eau. La rivi\u00e8re ne se perd pas tout de suite, elle se prolonge, un flux limpide dans le tumulte du fleuve. Tu tailles la pointe de la plume de corbeau en biseau. Sur ta cuisse, tu traces des routes, des sillons.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu es re\u00e7u \u00e0 l&rsquo;examen. Tu as 16 ans. Tu rentres comme apprenti \u00e0 l&rsquo;usine. Le jour o\u00f9 un gars du syndicat vient te voir, tu penses aux doigts boursoufl\u00e9s de ta m\u00e8re, tu prends ta carte.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Avec deux autres camarades, tu portes la banderole de t\u00eate, juste derri\u00e8re la camionnette sono qui ouvre la manifestation. Avec tous les autres, tu reprends les slogans. S&rsquo;il y a besoin de faire barrage, tu d\u00e9ploies ta carrure. Roc pacifique, tu impressionnes.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu sors de ta voiture, et soudain, tu te figes. Impossible de bouger. Tout en toi est bloqu\u00e9. Pendant plusieurs mois, tu souffres, le bas de ton dos devenu bloc rigide. Tu as du mal \u00e0 marcher, le moindre mouvement te demande un effort. Les examens ne r\u00e9v\u00e8lent aucune anomalie, les s\u00e9ances de kin\u00e9s ne t&rsquo;apportent que de brefs instants de r\u00e9confort. Jusqu&rsquo;au jour o\u00f9 tu comprends que le blocage est survenu quelques jours apr\u00e8s la mort de ton p\u00e8re. A partir de ce moment l\u00e0, ton corps commence \u00e0 se d\u00e9nouer. Pour la premi\u00e8re fois, tu l&rsquo;\u00e9coutes, il te parle, il t&rsquo;apprivoise.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu marches sur la plage. C&rsquo;est l&rsquo;hiver. En d\u00e9placement \u00e0 Rennes, tu t&rsquo;es brusquement \u00e9chapp\u00e9 d&rsquo;une r\u00e9union, tu as saut\u00e9 dans un train. Saint Malo. L&rsquo;oc\u00e9an. Le vent froid transperce ta parka. Les vagues roulent, tes pas s&rsquo;enfoncent dans le sable. Le vent froid te pousse. Tu cours, tu danses, tu voles.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Parfois encore, ton gros corps t&rsquo;encombre. Alors tu as ce geste, tu glisses les doigts dans la broussaille de ta barbe et tu te sens mieux. A l&rsquo;\u00e9cole, on te surnomme Nounours. On se moque. Tu te d\u00e9testes d&rsquo;\u00eatre plus grand, plus lourd que les enfants de ton \u00e2ge. Ton quartier vit au rythme de l&rsquo;usine. 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