{"id":48481,"date":"2021-08-26T10:18:29","date_gmt":"2021-08-26T08:18:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=48481"},"modified":"2021-08-27T08:08:34","modified_gmt":"2021-08-27T06:08:34","slug":"l8-oeils-de-boeuf","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l8-oeils-de-boeuf\/","title":{"rendered":"#L8, \u0153ils-de-b\u0153uf"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le cheval s\u2019engage au pas dans l&rsquo;all\u00e9e bord\u00e9e de roses tr\u00e9mi\u00e8res. Au fond du chemin herbeux se dresse la maison des Leroy, une b\u00e2tisse blanche avec un toit d\u2019ardoises, bris\u00e9, typique des fermes picardes. Un cahot de la charrette tire Yvonne de sa torpeur. L\u2019\u0153il encore embu\u00e9 de sommeil, elle regarde la fa\u00e7ade de cette maison qu\u2019elle a quitt\u00e9e il y a trois jours pour accoucher \u00e0 la clinique de son beau p\u00e8re, le Docteur Colson, d\u2019une petite fille blonde qui dort \u00e0 pr\u00e9sent sur ses genoux, emmaillot\u00e9e dans un linge blanc. Elle d\u00e9couvre pour la premi\u00e8re fois les \u0153ils-de-b\u0153uf de la fa\u00e7ade qui se d\u00e9tachent nettement sur les murs chaul\u00e9s c\u00f4t\u00e9 de la porte d\u2019entr\u00e9e, deux yeux noirs et ronds braqu\u00e9s sur elle et au-del\u00e0 le jardin ensoleill\u00e9, le chemin touffu, la plaine picarde encore fumante des moissons. Elle essaye de se rappeler quelles pi\u00e8ces de la maison sont perc\u00e9es de lucarnes, les combles, la cage d\u2019escalier\u00a0? Elle connait mal cette maison o\u00f9 elle n\u2019a s\u00e9journ\u00e9e que quelques jours \u00e0 peine avant l\u2019accouchement. Taja sa belle m\u00e8re a d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 qu\u2019elle viendrait accoucher \u00e0 Baboeuf et qu\u2019elle y resterait quelques jours pour se retaper tandis qu\u2019elle garderait les deux a\u00een\u00e9s. Le souvenir de sa premi\u00e8re fille Francine, petite chose maigre et noire n\u00e9e pendant l\u2019hiver 41 avait compt\u00e9. On ne pouvait pas risquer de perdre un enfant\u00a0; \u00e0 Baboeuf, on pourrait au moins nourrir un peu la m\u00e8re et r\u00e9chauffer l\u2019enfant. C\u2019\u00e9tait la meilleure solution. D\u2019autres d\u00e9cidaient pour elle ce qui \u00e9tait bien et elle consentait, voil\u00e0 tout. La seule fois o\u00f9 elle avait d\u00e9cid\u00e9 de son sort, c\u2019\u00e9tait il y a vingt ans en 1923. Ses parents s\u00e9par\u00e9s depuis la Grande Guerre se d\u00e9chiraient devant les tribunaux et Yvonne et son fr\u00e8re vivaient ballot\u00e9s entre eux deux. Le juge qui devait se prononcer sur la garde des enfants avait interrog\u00e9 Yvonne qui s\u2019\u00e9tait \u00e9cri\u00e9, du haut de ses neuf ans: \u00ab\u00a0je ne peux pas laisser papa toute seule\u00a0!\u00a0\u00bb. Elle avait choisit L\u00e9on. Le visage de Babeth sa m\u00e8re dans le bureau du juge lui revient\u00a0; elle revoit ses deux yeux noirs mats trouant la surface livide du visage, \u00e9gar\u00e9s par la douleur de la perte. Yvonne avait choisi L\u00e9on. Et Babeth \u00e9tait devenu folle. Yvonne souffle sur la m\u00e8che de cheveux qui glisse sur son front et se penche sur le b\u00e9b\u00e9 qui dort paisiblement. Leurs souffles se m\u00ealent \u00e0 la vapeur lente qui monte du jardin, \u00e0 l\u2019expiration brutale du cheval, \u00e0 l\u2019haleine lourde du cocher assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle et tous ces poumons qui gonflent et se vident, tous ces c\u0153urs qui battent, vite ou lentement, tout ce sang qui court forment un grand ch\u0153ur palpitant, animal et sans m\u00e9moire dans lequel elle se noie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le cheval s\u2019engage au pas dans l&rsquo;all\u00e9e bord\u00e9e de roses tr\u00e9mi\u00e8res. Au fond du chemin herbeux se dresse la maison des Leroy, une b\u00e2tisse blanche avec un toit d\u2019ardoises, bris\u00e9, typique des fermes picardes. Un cahot de la charrette tire Yvonne de sa torpeur. 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