{"id":48492,"date":"2021-08-26T22:34:09","date_gmt":"2021-08-26T20:34:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=48492"},"modified":"2021-08-27T12:24:33","modified_gmt":"2021-08-27T10:24:33","slug":"journal","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/journal\/","title":{"rendered":"#P6 Journal"},"content":{"rendered":"\n<p>Mardi \/ J\u2019ai lav\u00e9 \u00e0 la main les assiettes et les tasses hongroises que j\u2019ai remont\u00e9es de la cave dans la malle en osier. \u00c0 Ozoir, \u00e0 F\u00e9rolles, je les lavais d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la main \u00e0 cause des fleurs, de peur qu\u2019elles ne s\u2019effacent. J\u2019ai lav\u00e9 mes assiettes et mes tasses et je les ai rang\u00e9es dans le placard, sauf une tasse que j\u2019ai gard\u00e9e pour me faire un caf\u00e9 et une tartine beurr\u00e9e. Pour midi, \u00e7a ira.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Lundi \/ J\u2019ai mal dormi. \u00c0 trois heures, je me suis relev\u00e9e pour boire un verre de lait comme faisait ma m\u00e8re les nuits d\u2019insomnie. Puis je me suis recouch\u00e9e, sous la couette, sous le tableau avec arbre et lune sur fond noir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dimanche \/ J\u2019ai regard\u00e9 la mer depuis le balcon. En face, ce sont les collines, en contrebas la piscine. \u00c0 gauche, au coin du mur, on voit un morceau de mer \u00e0 travers les arbres, les branches, et parfois un bateau qui passe. On croirait un collage dans un dessin d&rsquo;enfant, un bateau en papier dans les feuilles. Le cliquetis du portillon de la piscine a sonn\u00e9 l\u2019heure de la baignade pour ces dames les voisines, dans l&rsquo;air frais de fin de journ\u00e9e. Avant qu\u2019elles ne l\u00e8vent la t\u00eate ou ne m\u2019invitent d\u2019un geste, je suis rentr\u00e9e \u00e0 la maison.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Samedi \/ Je suis all\u00e9e en ville. J\u2019ai regard\u00e9 tourner le man\u00e8ge, les enfants sur les chevaux de bois. Enfin, <em>chevaux<\/em>&nbsp;: il y a toutes sortes de b\u00eates, et m\u00eame un bateau et un h\u00e9licopt\u00e8re. J\u2019ai repens\u00e9 \u00e0 cette sc\u00e8ne. Quand il \u00e9tait petit. \u00c0 la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9, entre le retour des vacances et la rentr\u00e9e scolaire, nous allions tous les jours au man\u00e8ge. Une fois, la derni\u00e8re fois \u2013 apr\u00e8s, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 que nous n\u2019irions plus \u2013 j\u2019ai not\u00e9 que c&rsquo;\u00e9tait toujours le m\u00eame petit gar\u00e7on, tous les jours, qui attrapait le pompon, ou la queue du Mickey. Un enfant rond et sale avec la bouche pleine de chocolat. Et lui, mon petit, avec sa douceur et sa blondeur, il regardait l\u2019autre arracher chaque jour le pompon, un pompon \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition, et ses yeux se baignaient de larmes et le menton tremblait. Ce jour, le dernier jour, plus tard dans la soir\u00e9e, j\u2019ai crois\u00e9 la femme du man\u00e8ge, la dame de la caisse, avec le m\u00eame enfant rond et la bouche pleine de chocolat, et une barbe \u00e0 papa, et j\u2019ai compris que c\u2019\u00e9tait son enfant, l\u2019enfant du man\u00e8ge, le favori, grand gagnant du pompon. Quelle mis\u00e8re pour les autres petits qui, les yeux pleins d&rsquo;espoir, tendaient la main en vain. Oh ! rien de grave. La vie n\u2019est faite que de \u00e7a, que de choses comme \u00e7a, mis\u00e9rables injustices et coups bas, mochet\u00e9s injustifiables. Autant le savoir en entrant, en \u00eatre pr\u00e9venus, m\u00eame le menton tremblant. J\u2019en avais fait une histoire de cette histoire, une nouvelle. Je ne sais pas ce qu\u2019elle est devenue. Elle doit \u00eatre dans les cartons \u00e0 la cave.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Vendredi \/ J\u2019ai crois\u00e9 les voisines dans le hall, blondes et peroxyd\u00e9es avec la peau huil\u00e9e et le maillot l\u00e9opard, \u00e0 leur \u00e2ge. Enfin, pas toutes, mais c\u2019est pour dire. Je n\u2019aime pas ces bonnes femmes, avec leur sourire de fa\u00e7ade, assoiff\u00e9es de malheur. Elles s\u2019en b\u00e2freraient, de mes mis\u00e8res, les vip\u00e8res, si je les racontais. C\u2019est pour \u00e7a que je ne raconte pas, \u00e0 personne ici, sauf \u00e0 Kristina. J\u2019ai appel\u00e9 Kristina : elle vient demain, pour le linge et les carreaux. Seule, je ne m\u2019en sors pas \u2013 pourquoi je m\u2019en sortirais\u00a0?\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Jeudi \/ Aujourd\u2019hui, j\u2019ai eu envie d&rsquo;une glace. J\u2018ai mis mon chemisier cr\u00e8me \u00e0 pois, ma jupe et mes ballerines noires. J\u2019ai attendu la navette \u00e0 l\u2019arr\u00eat Lou Castel. Dans la navette, une dame anglaise a demand\u00e9 son chemin au chauffeur, en anglais. Comme il ne savait pas r\u00e9pondre, elle s\u2019est tourn\u00e9e vers moi. Le chauffeur a fait une grimace dans son r\u00e9troviseur, d\u2019un air de dire que je ne suis pas la bonne interlocutrice, que je n&rsquo;ai pas une t\u00eate \u00e0 parler une langue \u00e9trang\u00e8re. Comme si l&rsquo;usure du corps me rendait inutile. Alors que j&rsquo;ai v\u00e9cu en Australie, tout de m\u00eame ! Face au m\u00e9pris, je suis comme un lapin dans les phares : je n&rsquo;ai pas pu r\u00e9pondre. La dame a demand\u00e9 \u00e0 une jeune fille avec des \u00e9couteurs. Quel cochon, ce chauffeur ! Condescendance, \u00e9paisseur, c\u2019est complet ! Chez le glacier, j\u2019ai pris une boule pistache et une autre vanille, noix de macadamia, avec une sauce royale. Eh bien c\u2019\u00e9tait pas mal. Pas mal du tout.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mercredi \/ J\u2019ai \u00e9t\u00e9 malade. Je n\u2019aurais pas d\u00fb manger comme \u00e7a, avec cette chaleur. Mais j\u2019avais faim. Dites ! On ne se contente pas toujours d\u2019un caf\u00e9 cr\u00e8me et d\u2019une tartine, m\u00eame beurr\u00e9e. Je me suis fait deux \u0153ufs au plat avec des p\u00e2tes et beaucoup de fromage, en regardant un documentaire animalier. Cette jungle, toutes ces b\u00eates qui s\u2019abattent, ces pr\u00e9dateurs&nbsp;: c\u2019est effrayant. Puis je me suis assoupie, r\u00e9veill\u00e9e par des spasmes \u2013 et j\u2019ai vomi, ni plus ni moins, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement. Dans cet \u00e9tat de fatigue extr\u00eame, je voudrais que le corps l\u00e2che. Comme la gazelle face au lion. Que \u00e7a s&rsquo;arr\u00eate. Je suis dans un a\u00e9roport, avec l\u2019envie de monter dans l\u2019avion : retourner au n\u00e9ant d\u2019avant le commencement. En finir avec cette exp\u00e9rience. Ce n&rsquo;est rien, ce n&rsquo;est pas triste, ce que j&rsquo;\u00e9cris, ou pas plus qu&rsquo;une chanson.&nbsp;<em>Ce n&rsquo;est rien, tu le sais bien, le temps passe, ce n&rsquo;est rien. C&rsquo;est comme une tourterelle, qui s&rsquo;\u00e9loigne \u00e0 tire-d&rsquo;aile, comme un petit radeau fr\u00eale sur l&rsquo;oc\u00e9an<\/em>. J\u2019aime bien les chansons tristes. \u00c7a annule le mal et c\u2019est le calme apr\u00e8s, comme de grands oiseaux blancs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"750\" height=\"750\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/240706863_1526082374423390_7980924176987987780_n.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-48494\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/240706863_1526082374423390_7980924176987987780_n.jpg 750w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/240706863_1526082374423390_7980924176987987780_n-420x420.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/240706863_1526082374423390_7980924176987987780_n-200x200.jpg 200w\" sizes=\"auto, (max-width: 750px) 100vw, 750px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mardi \/ J\u2019ai lav\u00e9 \u00e0 la main les assiettes et les tasses hongroises que j\u2019ai remont\u00e9es de la cave dans la malle en osier. \u00c0 Ozoir, \u00e0 F\u00e9rolles, je les lavais d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la main \u00e0 cause des fleurs, de peur qu\u2019elles ne s\u2019effacent. J\u2019ai lav\u00e9 mes assiettes et mes tasses et je les ai rang\u00e9es dans le placard, sauf <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/journal\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#P6 Journal<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":82,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2070,2535],"tags":[],"class_list":["post-48492","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-pete-2021-progression","category-progression-6-kafka"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/48492","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/82"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=48492"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/48492\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=48492"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=48492"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=48492"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}