{"id":48605,"date":"2021-08-27T18:09:54","date_gmt":"2021-08-27T16:09:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=48605"},"modified":"2021-08-27T18:16:33","modified_gmt":"2021-08-27T16:16:33","slug":"p9-quatre-photos-remi-mon-doux-fantome-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p9-quatre-photos-remi-mon-doux-fantome-2\/","title":{"rendered":"#P9 | R\u00e9mi (mon doux fant\u00f4me 2\/2)"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019est une photographie en couleurs dix par quinze. Au verso, aucun indice de date. Pas de mention de lieu. Rien qui permette une quelconque identification. Simplement, en filigrane, la mention \u00ab&nbsp;Papier fabriqu\u00e9 par Kodak&nbsp;\u00bb. A chaque coin de la photo, une l\u00e9g\u00e8re \u00e9raflure en forme de point. Trace d\u2019\u00e9pingles on dirait. Pas de trous pourtant. En haut, tout au bord, autre trace d\u2019\u00e9raflure, blanche. Vestiges des maniements de la photographie&nbsp;: sans doute a-t-on tent\u00e9 de l\u2019accrocher avant d\u2019y renoncer pour la consigner peut-\u00eatre dans un album, l\u2019archiver dans une bo\u00eete. C\u2019est un portrait. Pas un de ces portraits officiels tir\u00e9s chez un photographe. Mais un portrait vraisemblablement r\u00e9alis\u00e9 par un photographe amateur. Vu le grain de la photo, probablement un agrandissement d\u2019une photo initiale. Ca valait donc le coup. La photographie est bien cadr\u00e9e. Toutefois en bas \u00e0 droite une forme blanche qui mange une petite partie du sujet&nbsp;: d\u00e9faut de la photo ou fant\u00f4me d\u2019une \u00e9paule, d\u2019un bout de manche, hors-champ&nbsp;? Sur fond de tapisserie ocre et orange \u00e0 volutes blanches et motifs floraux, un homme d\u2019une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es. Tourn\u00e9 l\u00e9g\u00e8rement de trois quarts. Il est v\u00eatu d\u2019une veste finement ray\u00e9e de nuances de gris, chemise blanche et cravate bordeaux sur laquelle on devine quelques motifs. L\u2019homme semble plut\u00f4t trapu. Son visage arrondi offre un demi-sourire d\u2019une grande bont\u00e9. Il ne regarde pas le photographe mais, l\u00e9g\u00e8rement sur sa droite, quelqu\u2019un peut-\u00eatre derri\u00e8re l\u2019objectif \u00e0 qui il sourit. S\u2019est-il aper\u00e7u qu\u2019on le prend en photo&nbsp;? Son corps est l\u00e9g\u00e8rement tourn\u00e9 vers la gauche et sa t\u00eate l\u00e9g\u00e8rement vers la droite. Alors oui, peut-\u00eatre vient-on de l\u2019appeler. Pour la photo. Il se retourne et sourit. Car il sourit volontiers. C\u2019est en tout cas ce qui se lit dans ce sourire. Naturel. Sans efforts. Il porte de larges lunettes, \u00e9paisses, l\u00e9g\u00e8rement teint\u00e9es. Les pupilles trahissent un l\u00e9ger strabisme. Sur le verre gauche en haut, une tache de lumi\u00e8re. Le front est large et haut, les cheveux gris assortis \u00e0 la veste. De cet homme \u00e9mane une grande douceur. Ce qui frappe sur cette photo, c\u2019est l\u2019harmonie des couleurs. Les \u00e9chos de tons de ce portrait en cama\u00efeu&nbsp;: nuances de gris de la veste, des cheveux, des sourcils, de l\u2019ombre t\u00e9nue de la barbe&nbsp;; beige et ocre du papier peint et de la peau&nbsp;; motifs de la tapisserie en \u00e9cho avec ceux de la cravate, le tout nimb\u00e9 d\u2019une teinte s\u00e9pia, chaleureuse. C\u2019est une photo en couleurs mais d\u2019un temps r\u00e9volu. &nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cette fois, c\u2019est une photographie en noir et blanc. M\u00eame format. Dix par quinze. L\u00e0 encore pas d\u2019annotations, ni de l\u00e9gende au verso de la photo d\u2019un blanc l\u00e9g\u00e8rement jauni. Quelques taches \u00e7a et l\u00e0 mais presque imperceptibles. En revanche, la photo permet de situer g\u00e9ographiquement la sc\u00e8ne. Elle figure une cabine de t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique \u00e0 l\u2019arr\u00eat. &nbsp;Sur la rambarde d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la cabine, on peut lire \u00ab&nbsp;T\u00e9l\u00e9f\u00e9rique du B\u00e9out, Le Gouffre de Lourdes&nbsp;\u00bb (n\u00b07). Selon toute probabilit\u00e9, il s\u2019agit d\u2019une photographie professionnelle propos\u00e9e aux touristes en souvenir de leur passage. Elle est parfaitement cadr\u00e9e, arri\u00e8re-plan surexpos\u00e9, blanc de lumi\u00e8re, pour mettre en valeur les sujets principaux \u00e0 l\u2019ombre de la cabine. Les lignes, tr\u00e8s g\u00e9om\u00e9triques, s\u2019opposent aux rondeurs des volutes et du personnage de la premi\u00e8re photo. Diagonales des c\u00e2bles, triangle pyramidal de la machinerie reliant la cabine aux rouages, parall\u00e9l\u00e9pip\u00e8de rectangle de l\u2019habitacle en alu rivet\u00e9. C\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9. La cabine offre quatre fen\u00eatres ouvertes, sans vitres, de sorte que la photographie se red\u00e9compose, en abyme, en quatre miniatures, parfaitement sym\u00e9triques dans la r\u00e9partition des dix occupants&nbsp;: deux, trois, trois, deux. &nbsp;Premi\u00e8re miniature&nbsp;: un homme occupe les trois-quarts du cadre, fine moustache, yeux fronc\u00e9s par l\u2019\u00e9clat du soleil peut-\u00eatre, petit sourire en coin, presque s\u00e9ducteur, polo noir \u00e0 rayures blanches, col ouvert, le bras gauche \u00e9pouse et mange le cadre inf\u00e9rieur de la fen\u00eatre, le bras droit repli\u00e9 lui aussi, en appui sur le gauche. Camp\u00e9 dans le cadre en un triangle parfait, il tient dans la main gauche ce qui ressemble \u00e0 un portefeuille. Au poignet, une montre. A ses c\u00f4t\u00e9s, une petite fille souriante coupe au bol et col claudine, en retrait et en \u00e9tau entre polo ray\u00e9 et bout de manche sombre du voisin de la deuxi\u00e8me miniature. Dans l\u2019encadrement de la deuxi\u00e8me fen\u00eatre, une jeune fille avec lunettes \u00e0 l\u2019air renfrogn\u00e9 et, \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, une femme avec gilet et haut (ou bien robe) \u00e0 motifs. Derri\u00e8re elles, un homme \u00e0 moustache, qui d\u00e9passe tous les autres d\u2019une t\u00eate. Il pose une main sur l\u2019\u00e9paule de la femme, sans doute son \u00e9pouse. L\u2019adolescente, sans doute leur fille \u2013 l\u2019a\u00een\u00e9e peut-\u00eatre et la petite fille \u00e0 la coupe au bol la cadette&nbsp;? -, tient dans sa main droite une feuille, un ticket ou bien un d\u00e9pliant touristique. On dirait que l\u2019homme ferme les yeux. Ces trois-l\u00e0 ne sourient gu\u00e8re. Troisi\u00e8me miniature, troisi\u00e8me fen\u00eatre&nbsp;: un homme aux cheveux blancs pose son coude gauche sur l\u2019encadrement de la fen\u00eatre, chemise \u00e0 carreaux de b\u00fbcheron, sourire \u00e0 peine fendu et regard dur de celui \u00e0 qui on ne la fait pas&nbsp;; \u00e0 sa gauche, derri\u00e8re lui \u2013 on dirait qu\u2019il leur tourne le dos &#8211; une femme souriante dont une partie du visage est cach\u00e9e par le vieux monsieur et devant elle, la t\u00eate d\u2019une petite fille, juste assez grande pour regarder dehors et poser pour la photo. Elle sourit et semble se r\u00e9jouir de l\u2019aventure. Enfin, sur la derni\u00e8re miniature, la plus \u00e9loign\u00e9e de l\u2019objectif, une femme, robe \u00e0 fleurs, qui semble poser son visage sur l\u2019encadrement de la fen\u00eatre et un homme \u00e0 chemise blanche, manches courtes, de biais pour laisser la place \u00e0 sa voisine de fen\u00eatre, tous deux tr\u00e8s souriants. L\u2019homme semble m\u00eame en mouvement, le corps l\u00e9g\u00e8rement pench\u00e9 en avant, le coude gauche appuy\u00e9 sur le cadre de la fen\u00eatre, comme anim\u00e9, malgr\u00e9 le caract\u00e8re fig\u00e9 de la photo, par la joie que semble lui procurer l\u2019excursion. Cet homme, c\u2019est celui du portrait s\u00e9pia. Beaucoup plus jeune. Il est amusant de penser que le jeu du cadrage \u00e0 travers ces quatre miniatures a fait bouger les lignes, en recomposant, r\u00e9inventant les familles et les alliances.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux autres photos, plus petites, carr\u00e9es, aux couleurs vieillies et l\u00e9g\u00e8rement surexpos\u00e9es, montrent le m\u00eame homme au portrait s\u00e9pia, \u00e0 chaque fois saisi dans une occupation quotidienne. Dans les deux cas, pas un regard pour le photographe. Sans doute ne sait-il pas qu\u2019on le prend alors en photo. Il ne pose pas. Impression, en regardant ces photos, d\u2019entrer par effraction dans l\u2019intimit\u00e9 de sa vie. L\u2019instant captur\u00e9 par le photographe est d\u2019autant plus \u00e9mouvant qu\u2019ici, la vie est saisie, captur\u00e9e sans appr\u00eat, naturelle et spontan\u00e9e. Les coins en haut de la premi\u00e8re photo ont \u00e9t\u00e9 coup\u00e9s en biseaux. La sc\u00e8ne se passe dehors. La photo se d\u00e9compose selon une diagonale entre ombre et lumi\u00e8re. L\u2019homme est assis \u00e0 l\u2019ombre des arbres, au premier plan, sur un objet bleu que l\u2019on devine \u00eatre un seau. Il semble tr\u00e8s concentr\u00e9, tout entier \u00e0 la t\u00e2che qui l\u2019occupe. &nbsp;Accroupi, jambes \u00e9cart\u00e9es, genoux remont\u00e9s en grenouille, t\u00eate pench\u00e9e vers le sol, il est torse nu, porte un short et une montre au poignet. On ne voit pas ses pieds cach\u00e9s par une esp\u00e8ce d\u2019objet blanc \u2013 un sac&nbsp;? -. Devant lui deux bassines orange, une grande dans laquelle on devine de l\u2019eau et une petite. Sa main gauche et son regard plongent dans la plus grande des deux bassines. Il lave quelque chose. Revient-il de la p\u00eache&nbsp;? Derri\u00e8re lui, une Citro\u00ebn Ami 8 blanche, la sienne sans doute. Derri\u00e8re, un peu plus loin, l\u2019avant d\u2019une deux-chevaux, blanche elle aussi. Et encore derri\u00e8re, des arbres. A droite, dans le hors-champ, des arbres encore : leur ombre se d\u00e9coupe sur l\u2019Ami 8 et sur le sol herbeux. Un soleil de midi ou d\u2019apr\u00e8s-midi blanchit la lumi\u00e8re. C\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9, il fait chaud. Sur la deuxi\u00e8me photo, l\u00e9g\u00e8rement piqu\u00e9e de petits points noirs au recto comme au verso, c\u2019est le m\u00eame soleil qui \u00e9crase les blancs et le triangle d\u2019un ciel que l\u2019on suppose bleu. L\u2019homme est cette fois tourn\u00e9 vers la droite. La sc\u00e8ne se passe sur une terrasse d\u2019appartement probablement. Tr\u00e8s \u00e9troite. &nbsp;A gauche, l\u2019encadrement d\u2019une porte-fen\u00eatre. L\u2019\u0153il ne distingue pas tout de suite le reflet d\u2019un seau \u00e9cru dont on peine \u00e0 savoir o\u00f9 il est pos\u00e9, dont on se demande s\u2019il est reflet ou bien r\u00e9alit\u00e9. Echo troublant au seau bleu de la premi\u00e8re photo. A droite, une esp\u00e8ce de rambarde en bois. En bas \u00e0 droite, on devine le socle vert d\u2019eau et poussi\u00e9reux d\u2019un parasol dont on aper\u00e7oit un bout en haut dans le coin droit, rouge \u00e0 fleurs jaunes ou bleues. Une toile \u00e0 rayures, l\u00e9g\u00e8rement transparente, a \u00e9t\u00e9 tendue \u00e9galement pour se prot\u00e9ger des rayons du soleil. Dans ce d\u00e9cor \u00e9troit, l\u2019homme est assis sur une petite chaise, de sorte que ses genoux surplombent l\u00e9g\u00e8rement le bassin. Il porte un pantalon, des chaussettes et des chaussures ferm\u00e9es malgr\u00e9 la chaleur, ainsi qu\u2019un haut marine \u00e0 manches courtes entre polo et chemise. Il porte des lunettes \u00e0 monture \u00e9paisse noire. Ses bras reposent sur ses genoux&nbsp;; le bras droit semble s\u2019appuyer sur une esp\u00e8ce de gu\u00e9ridon. La main gauche est pos\u00e9e sur la main droite. On devine une montre et une alliance. Il regarde droit devant lui. Contrairement \u00e0 la premi\u00e8re photo o\u00f9 l\u2019\u0153il se concentrait sur le sujet dans un d\u00e9cor sans ambigu\u00eft\u00e9 aucune, ici, c\u2019est le d\u00e9cor et le hors-champ qui finissent par retenir l\u2019attention&nbsp;: le regard peine \u00e0 restituer la coh\u00e9rence des espaces sur cette photo. Ainsi, ombres et reflets semblent dessiner sur les fa\u00e7ades blanches et la porte-fen\u00eatre, un autre d\u00e9cor que celui de la terrasse. L\u2019\u0153il cr\u00e9e des continuit\u00e9s peut-\u00eatre fictives entre des \u00e9l\u00e9ments discontinus&nbsp;: s\u2019il faut, la forme circulaire vert d\u2019eau n\u2019est pas un socle de parasol, ni le tissu rouge \u00e0 fleurs sa toile. Le regard de l\u2019homme, droit devant lui, semble pointer sur ce qui nous parait un horizon barr\u00e9 par la cl\u00f4ture en bois. On dirait bien pourtant qu\u2019il fait face \u00e0 quelqu\u2019un dont il \u00e9coute attentivement les paroles, au point de ne pas tourner l\u2019\u0153il vers celui ou celle qui le prend en photo. La stabilit\u00e9 tranquille de l\u2019homme dans ce d\u00e9cor troublant cr\u00e9e une impression \u00e9trange.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est une photographie en couleurs dix par quinze. Au verso, aucun indice de date. Pas de mention de lieu. Rien qui permette une quelconque identification. Simplement, en filigrane, la mention \u00ab&nbsp;Papier fabriqu\u00e9 par Kodak&nbsp;\u00bb. A chaque coin de la photo, une l\u00e9g\u00e8re \u00e9raflure en forme de point. Trace d\u2019\u00e9pingles on dirait. Pas de trous pourtant. En haut, tout au bord, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p9-quatre-photos-remi-mon-doux-fantome-2\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#P9 | R\u00e9mi (mon doux fant\u00f4me 2\/2)<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":140,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2070,2706],"tags":[],"class_list":["post-48605","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-pete-2021-progression","category-progression-9-ernaux"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/48605","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/140"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=48605"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/48605\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=48605"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=48605"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=48605"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}