{"id":48886,"date":"2021-08-30T11:50:28","date_gmt":"2021-08-30T09:50:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=48886"},"modified":"2021-09-02T14:59:51","modified_gmt":"2021-09-02T12:59:51","slug":"ecrire-avec-annie-ernaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ecrire-avec-annie-ernaux\/","title":{"rendered":"#La Fabrique &#8211; \u00c9crire avec Annie Ernaux"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Il est parfois d\u00e9licat d\u2019\u00e9crire \u2013 et de faire \u00e9crire \u2013 sur un.e auteur.e qui compte immens\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est mon cas avec Annie Ernaux, dont les livres sont entr\u00e9s dans ma vie alors que j\u2019avais quatorze ans, ses livres qui m\u2019ont toujours suivie et qui ont, par bien des aspects, infl\u00e9chi ma trajectoire, mon rapport \u00e0 l\u2019\u00e9criture et \u00e0 la litt\u00e9rature.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a quelques semaines, en essayant de me confronter \u00e0 la proposition #P9, j\u2019ai ressenti un trouble, celui de s&rsquo;atteler \u00e0 son tour \u00e0 un exercice proche de ce qu\u2019on a d\u00e9j\u00e0 propos\u00e9 ou fait en atelier, redoubl\u00e9 par celui d\u2019appr\u00e9hender \u00e0 nouveau un texte, une \u0153uvre qui nous parle intimement, dans un cadre collectif. M\u00eame avec une proposition identique, chaque atelier est diff\u00e9rent, dans sa dynamique et dans ce qu\u2019il suscite. Comme d\u2019autres, je butais devant les difficult\u00e9s inh\u00e9rentes \u00e0 la proposition&nbsp;: comment arr\u00eater l\u2019\u00e9criture, la description, juste avant ce que l\u2019on sait, avant ce qu\u2019on a envie de dire de la photo et de ses personnages&nbsp;? Et comment se d\u00e9tacher du sentiment de reproduire la d\u00e9marche d\u2019Annie Ernaux, et d\u2019entrer comme par intrusion sans son \u00e9criture&nbsp;? C\u2019est peut-\u00eatre \u00e0 cause de ce trouble que je n\u2019ai pas r\u00e9ussi \u00e0 appliquer \u00e0 la lettre la consigne donn\u00e9e, qui \u00e9tait pourtant on ne peut plus claire. Je l\u2019ai contourn\u00e9e, en essayant de m\u2019approcher d\u2019une forme t\u00e2tonnante, une forme d\u2019exploration du pass\u00e9 par le dialogue.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 plusieurs reprises, les textes d\u2019Annie Ernaux m\u2019ont servi d\u2019appui en atelier pour \u00e9voquer le lien entre \u00e9criture (de soi) et photographie. Dans <em>Les Ann\u00e9es<\/em>, mais aussi dans <em>La Place<\/em>, dans <em>La Honte<\/em>, les photos agissent comme marqueurs temporels, comme marqueurs concrets aussi, traces de ce qui a \u00e9t\u00e9 et de ce que les lieux, les v\u00eatements, les postures, les accessoires, peuvent dire de notre place dans le monde. Avec <em>Les<\/em> <em>Ann\u00e9es<\/em>, la description la plus neutre, la plus objective possible de photos, dans leur mat\u00e9rialit\u00e9 m\u00eame, est suivie de passages o\u00f9 l\u2019on \u2018entre\u2019 dans la photo, o\u00f9 l\u2019on essaie de se mettre ou se remettre \u00e0 la place de l\u2019individu repr\u00e9sent\u00e9, de retrouver ses r\u00eaves, ses aspirations, sa vision du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai propos\u00e9 \u00e0 mes \u00e9tudiant.es d\u2019\u00e9crire \u00e0 partir de photos de leur choix, qu\u2019ils.elles avaient apport\u00e9es (en insistant sur l\u2019aspect mat\u00e9riel si possible, sur des photos imprim\u00e9es et pas sur \u00e9cran) en suivant les deux temps de ce d\u00e9coupage formel&nbsp;: la description objective et mat\u00e9rielle d\u2019abord, l\u2019approche plus affective ensuite, qui fait appel aux souvenirs, \u00e0 ce qu\u2019on sait, en essayant de retrouver le point de vue d\u2019alors. Le premier temps agit comme mani\u00e8re de ralentir, retarder l\u2019effet de proximit\u00e9 et, gr\u00e2ce \u00e0 la distance, de mettre en lumi\u00e8re des \u00e9l\u00e9ments qu\u2019on n\u2019aurait peut-\u00eatre pas rep\u00e9r\u00e9s \u2013 de faire survenir parfois de nouveaux <em>punctums <\/em>(pour citer Barthes dans <em>La Chambre claire<\/em>), de point d\u2019accroches qui attirent le regard et suscitent un trouble. [Autre possibilit\u00e9 que j\u2019ai envisag\u00e9e, mais que je n\u2019ai pas encore mise en pratique en atelier&nbsp;: demander \u00e0 un.e autre membre du groupe de d\u00e9crire la photo, afin de pousser au plus loin l\u2019id\u00e9e de distance.] \u00c9motions souvent intenses \u00e0 la lecture de ces textes. Souvenir d\u2019un clich\u00e9 au format Polaroid repr\u00e9sentant une femme dans une cuisine, en train de faire cuire du bacon dans une po\u00eale, et quelques mots ajout\u00e9s au stylo en bas de la photo, dans l\u2019encadrure blanche&nbsp;: <em>Mum, Christmas morning 200x<\/em>. L\u2019\u00e9tudiante avait choisi l\u00e0 une des derni\u00e8res photos prises de sa m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Lors du premier stage auquel j\u2019ai particip\u00e9 chez Aleph \u00e9criture (\u2018Oser \u00e9crire\u2019), le tout premier exercice propos\u00e9 consistait \u00e0 prendre comme appui <em>Journal du dehors<\/em>, d\u2019Annie Ernaux&nbsp;: \u00e9crire quelques vignettes d\u2019observation du dehors, choses vues ou entendues, bribes de personnages, de sc\u00e8nes, de slogans publicitaires attrap\u00e9s dans la rue, dans les transports en commun ou les commerces \u2013 comme Ernaux le fait, dans le RER ou dans le centre commercial de Cergy-Pontoise o\u00f9 elle vit (quelques extraits disponibles<strong> <a href=\"https:\/\/www.annie-ernaux.org\/fr\/les-lieux-dannie-ernaux\/cergy-2\/\">ici<\/a><\/strong>). Pour le but de cet exercice, il s\u2019agissait de ne pas remonter plus loin que le jour-m\u00eame. Consigne qui peut d\u2019abord surprendre&nbsp;: qu\u2019avions-nous pu observer d\u2019int\u00e9ressant entre le moment du lever et le moment (\u00e0 peine quelques heures plus tard) o\u00f9 nous entamions cet exercice&nbsp;? Qu\u2019avions-nous bien pouvoir \u00e0 raconter de sc\u00e8nes banales de petits-d\u00e9jeuners, de transports, les yeux encore ensommeill\u00e9s, de rencontres somme toute minimes, voire inexistantes&nbsp;? Une foule de d\u00e9tails, en fait, des d\u00e9tails qui, s\u2019ils n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 consign\u00e9s par cet exercice, auraient vite disparu de nos m\u00e9moires.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand on participe \u00e0 un atelier, \u00eatre en terrain connu peut \u00eatre plus d\u00e9stabilisant qu\u2019\u00eatre en terre inconnue. Pour faire cet exercice, il me fallait me d\u00e9tacher de ce que je pouvais avoir lu ou<strong> <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/dossier-annie-ernaux-une-oeuvre-de-lentre-deux-5-par-elise-hugueny\/\">\u00e9crit<\/a><\/strong>, de mani\u00e8re \u2018acad\u00e9mique\u2019, dans des articles ou chapitres, sur les \u2018journaux extimes\u2019. Il fallait se replonger uniquement dans les sensations, les images, sans trop chercher \u00e0 analyser&nbsp;: aller au plus vif, au plus frappant, faire confiance aux mots.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crire \u00e0 partir de <em>Journal du dehors <\/em>(et\/ou <em>La Vie ext\u00e9rieure<\/em>), c\u2019est une proposition que j\u2019ai par la suite reprise, en fran\u00e7ais et en anglais. Une proposition qui n\u2019est a priori pas trop intimidante, qui permet de se reposer sur du concret, rassurant quand on pense \u2018manquer d\u2019imagination\u2019, une proposition qu\u2019on peut lancer de mani\u00e8re br\u00e8ve, compacte, ou qu\u2019on peut d\u00e9rouler et amplifier \u2013 \u00e9chos avec la #P6, \u00e0 partir de Kafka, sur la forme du journal et le travail de la notation, de l\u2019observation, de l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9. C\u2019est une proposition qui permet aussi, si on le souhaite, de travailler les dialogues et l\u2019oralit\u00e9 \u00e0 partir de choses entendues. J\u2019en ai propos\u00e9 un exercice d\u2019\u00e9criture avec mes \u00e9tudiant.es anglophones \u00e9crivant en fran\u00e7ais&nbsp;: surprise de voir appara\u00eetre, \u00e9crites en fran\u00e7ais, mais parfois avec des bribes de citations en anglais, ou dans d\u2019autres langues, des sc\u00e8nes se d\u00e9roulant souvent dans notre petite ville universitaire de l\u2019est de l\u2019\u00c9cosse. \u00c9tranget\u00e9 de la confrontation entre des images qu\u2019on parvient sans trop de peine \u00e0 imaginer et des mots qui, parce qu\u2019ils ne sont pas les mots employ\u00e9s d\u2019ordinaire (on parle anglais quand on commande un caf\u00e9 ou qu\u2019on est au guichet de la poste\u2026), font voir les choses autrement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9tranget\u00e9 aussi, sans doute, d\u2019une autre confrontation, qui a d\u00e9bord\u00e9 le cadre de la page \u00e9crite&nbsp;: quelques mois apr\u00e8s la parution de <em>M\u00e9moire de fille <\/em>d\u2019Ernaux, je re\u00e7ois un email d\u2019un traducteur, Anthony Rudolf, vivant en banlieue de Londres. En lisant <em>M\u00e9moire de fille<\/em>, il a \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par la mention de son quartier, Finchley et d\u2019un nom \u2013 Jonathan Portner, un des petits gar\u00e7ons dont Annie Ernaux, alors Annie Duchesne, s\u2019\u00e9tait occup\u00e9e \u00e0 Londres en 1960, quand elle \u00e9tait fille au pair. Ce nom lui \u00e9tait familier&nbsp;: c\u2019\u00e9tait celui de son dentiste. Ce nom, je&nbsp;l\u2019avais lu \u00e0 la sortie <em>M\u00e9moire de fille<\/em>, sans y pr\u00eater attention, pourtant je connaissais aussi une d\u00e9nomm\u00e9e Portner&nbsp;: Hannah, une de mes \u00e9tudiantes, qui avait \u00e9tudi\u00e9 en cours <em>La Honte<\/em>, <em>Les Ann\u00e9es<\/em>, <em>Regarde les lumi\u00e8res mon amour<\/em>\u2026 Pour le cours de <em>creative writing in French<\/em>, elle avait \u00e9crit un beau texte, \u2018Le journal de deux voyages\u2019, \u00e0 partir de <em>Journal du dehors<\/em> (publi\u00e9 en ligne <strong><a href=\"https:\/\/writingfrench.wp.st-andrews.ac.uk\/non-fiction\/\">ici<\/a><\/strong>). Hannah s\u2019est av\u00e9r\u00e9e \u00eatre la fille de Jonathan. Apr\u00e8s quelques \u00e9changes par mail, Annie, Hannah et Jonathan ont pris contact et se sont rencontr\u00e9s. La jeune fille qui avait \u00e9t\u00e9 fille au pair avait d\u00e9sormais pr\u00e8s de quatre-vingts ans, le petit gar\u00e7on avait le cr\u00e2ne d\u00e9garni, et Hannah avait l\u2019\u00e2ge d\u2019Annie D. \u00e0 l\u2019\u00e9poque londonienne. Elle parlait fran\u00e7ais couramment et servait d\u2019interpr\u00e8te lors des retrouvailles.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2018\u00c9crire avec Annie Ernaux\u2019, tout \u00e0 coup cette formule prenait vie&nbsp;: \u00e9crire avec les textes, s\u2019accompagner de leur regard, de leur voix, faire surgir par les mots des sc\u00e8nes v\u00e9cues&#8230; et en faire advenir d\u2019autres. Dans cette suite de co\u00efncidences, c\u2019est bien&nbsp;la lecture et l\u2019\u00e9criture qui ont fait maillon, et le texte d\u2019Hannah a rencontr\u00e9 le regard de celle qui l\u2019avait inspir\u00e9. Annie et Hannah ont accept\u00e9 d\u2019\u00e9crire chacune un texte (publi\u00e9s sur<strong> <a href=\"https:\/\/www.annie-ernaux.org\/fr\/les-lieux-dannie-ernaux\/finchley-2\/\">le site que je consacre \u00e0 Annie Ernaux<\/a><\/strong>) renvoyant \u00e0 ces rencontres, par les mots et au-del\u00e0 des mots, entre l\u2019\u00e9criture et la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">E<em>n guise de codicille<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><em>J\u2019ai eu plus de difficult\u00e9s et d\u2019h\u00e9sitations \u00e0 \u00e9crire, et publier, ce texte pour \u2018La fabrique\u2019 que les autres textes \u00e9crits dans le cadre de l\u2019atelier. Sentiment de s\u2019exposer, sans le d\u00e9tour de l\u2019invention. Mais dans cet espace de r\u00e9flexion collective sur la pratique des ateliers et de l\u2019\u00e9criture, j\u2019avais envie de lancer quelques interrogations&nbsp;: que se passe-t-il lorsqu\u2019on se trouve dans la position d\u2019\u00e9crivant sur une consigne que l\u2019on a d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9e en atelier&nbsp;? (et est-il souhaitable de \u2018tester\u2019 d\u2019abord soi-m\u00eame une consigne avant de la donner \u00e0 d\u2019autres)&nbsp;? Quand on \u00e9crit ou fait \u00e9crire sur un texte ou un auteur qui compte tout particuli\u00e8rement, y a-t-il une \u2018bonne distance\u2019 \u00e0 adopter&nbsp;? Et quels sont, pour les autres, ces textes et ces auteurs&nbsp;? [et en formulant cette question, je me dis qu\u2019une partie de la r\u00e9ponse se trouve dans la #L4 Sentimenth\u00e8que\u2026]<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est parfois d\u00e9licat d\u2019\u00e9crire \u2013 et de faire \u00e9crire \u2013 sur un.e auteur.e qui compte immens\u00e9ment. 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