{"id":49041,"date":"2021-08-31T00:04:27","date_gmt":"2021-08-30T22:04:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=49041"},"modified":"2021-08-31T07:56:57","modified_gmt":"2021-08-31T05:56:57","slug":"ce-matin-la","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ce-matin-la\/","title":{"rendered":"#P8 |\u00a0Ce matin l\u00e0"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Fra\u00eecheur du matin, premiers rayons, l&rsquo;eau \u00e9tincelle sur le corps potel\u00e9 de l&rsquo;enfant assis dans la grande bassine rouge. L&rsquo;enfant serre fort ses paupi\u00e8res, le savon \u00e7a pique, il pleure. Tu lui dis chut c&rsquo;est fini, c&rsquo;est fini. Tu verses l&rsquo;eau sur le petit cr\u00e2ne ras\u00e9, tu rinces les yeux d&rsquo;un mouvement du pouce l\u00e9g\u00e8rement appuy\u00e9. Tu es accroupie, les pieds bien \u00e0 plat sur le sol, le seau d&rsquo;eau bouillante \u00e0 c\u00f4t\u00e9, pour r\u00e9chauffer l&rsquo;eau du bain. Tu entends les pas lourds que tu connais bien, le tr\u00e9buchement, le juron, ton dos se tend, tu sens la main qui s&rsquo;abat sur ton \u00e9paule, la grosse main qui p\u00e8se et qui serre. Odeur de bi\u00e8re, voix p\u00e2teuse &#8211; Qu&rsquo;est-ce-que tu fais&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>Je lave mon fils<\/li><li>Laisse \u00e7a, j&rsquo;ai envie de me reposer avec toi.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu lui r\u00e9ponds que le repos, c&rsquo;est la nuit qu&rsquo;on le prend. Ce matin, tu veux te rendre \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise, on est dimanche. Toute la nuit dans la solitude, tu t&rsquo;es r\u00e9p\u00e9t\u00e9e que \u00e7a ne peut plus durer, jour apr\u00e8s jour, nuit apr\u00e8s nuit, les coups, les insultes, pr\u00e9tendre que l&rsquo;ecchymose sur ton \u0153il c&rsquo;est rien, tu t&rsquo;es cogn\u00e9e mais \u00e7a va, \u00e7a va aller, t&rsquo;entendre dire que le mariage c&rsquo;est comme \u00e7a, faut supporter. Et ce matin, la grosse main qui te gifle, au lieu de t&rsquo;\u00e9craser, fait monter en toi une force insoup\u00e7onn\u00e9e, une force de reine. Ton foulard glisse, tes fines tresses se d\u00e9roulent, tu t&rsquo;es redress\u00e9e. Tu a sorti l&rsquo;enfant de l&rsquo;eau, tout ruisselant, et maintenant tu es debout, comme un serpent tu craches ta col\u00e8re, ton m\u00e9pris, ta peur aussi, m\u00eame ta peur est devenue une arme, l&rsquo;enfant serr\u00e9 contre toi, contre les lourds battements de ton c\u0153ur, ta voix suraig\u00fce perce l&rsquo;air tranquille du matin. La paume calleuse plonge dans le seau, un jet br\u00fblant atteint tes bras, tes seins, le dos de l&rsquo;enfant qui hurle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Enfant, tu \u00e9tais vive et forte&nbsp;; les gar\u00e7ons, tu les gagnais \u00e0 la course et \u00e7a les rendait furieux. Ta m\u00e8re attachait sur ton dos le dernier-n\u00e9 avant de s&rsquo;en aller b\u00eacher la terre s\u00e8che avec les autres femmes, b\u00eacher la terre dure pli\u00e9es en deux \u00e0 partir des hanches dos bien plat et jambes tendues dans leurs pagnes bariol\u00e9s et leurs foulards du m\u00eame tissu. Et toi, m\u00eame avec un b\u00e9b\u00e9 sur le dos, tu pouvais en porter un autre dans tes bras, ou bien piler le manioc dans le grand mortier en bois en chantant avec les filles. C&rsquo;\u00e9tait le meilleur moment de la journ\u00e9e le matin, frapper le pilon en cadence d&rsquo;un mouvement r\u00e9gulier, chacune son tour sans se tromper, c&rsquo;est le travail des filles de piler le manioc en ajoutant r\u00e9guli\u00e8rement un peu d&rsquo;eau ti\u00e8de pour obtenir une p\u00e2te de la bonne consistance. Tous les matins les filles pilaient pour qu&rsquo;il y ait \u00e0 manger, pas question d&rsquo;aller \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole c&rsquo;\u00e9tait trop loin, et il y avait l&rsquo;eau \u00e0 aller puiser, trente minutes de marche avec tes bidons jaunes sous le soleil. Enfant, tu \u00e9tais vive et forte<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">pourquoi es-tu si t\u00eatue&nbsp;? Disait la m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le choc du pilon, \u00e0 force de r\u00e9sonner rythmiquement le long de ton dos, a d\u00fb marteler ton cr\u00e2ne comme ces plateaux qu&rsquo;on trouve au march\u00e9 de la ville, marteler ton cr\u00e2ne en casque de guerri\u00e8re. Dans ta t\u00eate, peut-\u00eatre que le r\u00eave de partir a germ\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t dans cet \u00e9tat second engendr\u00e9 par le rythme du pilon, allez savoir. Les grands r\u00eaves on oublie d&rsquo;o\u00f9 ils viennent, on les recouvre des oripeaux du quotidien, ils mettent du temps \u00e0 prendre chair, du temps et de la souffrance \u00e0 nous faire faire ce qu&rsquo;on aurait jamais imagin\u00e9 m\u00eame possible. Ainsi, ton r\u00eave t&rsquo;a fa\u00e7onn\u00e9e \u00e0 ton insu d&rsquo;une puissance qui n&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 toi. Tu t&rsquo;\u00e9tais jur\u00e9e de ne jamais te marier, un jour tu l&rsquo;a d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 voix haute devant tes tantes. Quel charivari&nbsp;! Elles parlaient toutes \u00e0 la fois, en hochant la t\u00eate, les doigts pointus, Tais-toi mais qu&rsquo;est-ce-que tu racontes, une fille est faite pour devenir femme et avoir des enfants .<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">pourquoi es-tu si t\u00eatue&nbsp;? Disait la m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ils ont voulu te marier \u00e0 un homme que tu appelais Tonton tu as dit Non je ne suis pas d&rsquo;accord. Tu t&rsquo;es sauv\u00e9e loin du village, l\u00e0 o\u00f9 le vent fait onduler les herbes comme des vagues, tu arrachais les racines qui donnent de la force, tu les m\u00e2chais, tu invoquais les esprits, comme ta grand m\u00e8re te l&rsquo;avait appris. Non, non. En toi c&rsquo;\u00e9tait devenu froid ton c\u0153ur une pierre tes grands yeux ouverts sans une larme jamais, juste le Non qui r\u00e9sonnait entre tes tempes comme le choc du pilon, Non. Et dans la faille que le Non ouvrait en toi, le r\u00eave bougeait, s&rsquo;agitait, grandissait, partir, partir loin, traverser la mer. Et puis la faim te ramenait au village et l\u00e0 ils te frappaient. Ta famille est pauvre elle a donn\u00e9 sa parole r\u00e9p\u00e9taient les femmes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">pourquoi es-tu si t\u00eatue&nbsp;? Disait la m\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fra\u00eecheur du matin, premiers rayons, l&rsquo;eau \u00e9tincelle sur le corps potel\u00e9 de l&rsquo;enfant assis dans la grande bassine rouge. L&rsquo;enfant serre fort ses paupi\u00e8res, le savon \u00e7a pique, il pleure. Tu lui dis chut c&rsquo;est fini, c&rsquo;est fini. Tu verses l&rsquo;eau sur le petit cr\u00e2ne ras\u00e9, tu rinces les yeux d&rsquo;un mouvement du pouce l\u00e9g\u00e8rement appuy\u00e9. 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