{"id":50239,"date":"2021-09-07T10:18:38","date_gmt":"2021-09-07T08:18:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=50239"},"modified":"2021-09-08T17:47:17","modified_gmt":"2021-09-08T15:47:17","slug":"la-chute","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-chute\/","title":{"rendered":"#L10 La chute"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce matin comme hier elle s\u2019active aupr\u00e8s des poubelles. Elle vient d\u2019entrer dans le local du 1, rue des p\u00e2querettes, et tire son premier container sous le pr\u00e9au jusqu\u2019au bord du trottoir, pour faciliter le travail des \u00e9boueurs, plus tard, quand ils passeront vers dix heures avec la benne \u00e0 ordures. Ce n\u2019est pas bien difficile comme t\u00e2che, mais il lui faut faire les quatre rues de la cit\u00e9 tout de m\u00eame, les poubelles \u00e0 roulettes sont lourdes de d\u00e9chets chaque jour, les sacs plus ou moins bien ficel\u00e9s d\u00e9bordent des r\u00e9cipients et aujourd\u2019hui il y a du vent, des papiers s\u2019envolent, et un gros sac jaune premier prix menace de chuter (elle le voit juch\u00e9 dans la poubelle sur la pile des autres ordures dans son mauvais plastic), cela l\u2019effraie car il se peut qu\u2019il \u00e9clate s\u2019il tombe pendant le parcours, et si cela arrive c\u2019est s\u00fbr qu\u2019elle va encore pleurer de rage, qu\u2019elle va devoir ramasser les ordures \u00e0 la main, bien s\u00fbr elle a des gants mais il faudra tout de m\u00eame se coltiner les bo\u00eetes de sardines \u00e0 l\u2019huile \u00e0 peine entam\u00e9es, les pelures d\u2019oignons ou d\u2019oranges, les barquettes de steaks encore t\u00e2ch\u00e9s de sang, les yaourts p\u00e9rim\u00e9s, ou m\u00eame, comme il lui est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9, des couches de b\u00e9b\u00e9s macul\u00e9es. Elle tente de prendre deux poubelles en m\u00eame temps dans le local suivant, elle tire, pousse, trop lourd, rien ne bouge, elle rabat les deux couvercles qui la narguent presque \u00e0 la verticale pour les ouvrir tout \u00e0 fait, et empoigne un \u00e0 un six sacs qu\u2019elle pose sur le sol, elle s\u2019en occupera apr\u00e8s. <em>Eh, mademoiselle&nbsp;! Je peux vous aider&nbsp;?<\/em> Elle ne regarde pas qui la regarde, elle marche vers le trottoir \u00e0 petits pas tendus en tirant sa t\u00e2che et envoie un <em>foutez-moi la paix&nbsp;!<\/em> ou alors elle dit, <em>non, non, non, non merci<\/em> tout en se penchant, le sac jaune s\u2019est \u00e9chapp\u00e9 de la premi\u00e8re poubelle, l\u00e0-bas, et il a bien crev\u00e9 en atterrissant sur le sol, merde, il faut y retourner. Non, non, non, non, aucune aide, elle n\u2019en veut pas. Col\u00e8re. Partir. Partir avec toutes ses jambes, avec la t\u00eate vide de tout l\u2019ancien, de tout le morbide, de toute la mort qu\u2019elle voyait dans ses yeux \u00e0 lui et qui lui rappelait qu\u2019elle n\u2019avait aucun droit, aucun, sauf celui de disparaitre \u00e0 jamais. Il fallait fuir, vite, d\u00e9finitivement, d\u00e9chirer la toile familiale \u00e0 vif, il \u00e9tait presque d\u00e9j\u00e0 trop tard. Sans savoir o\u00f9 aller ou presque, sans r\u00e9fl\u00e9chir, sans r\u00eaves, sans horizon, sans imaginer un avenir, sans que l\u2019on en ait imagin\u00e9 un pour elle, sans bagage autre que sa petite t\u00eate d\u2019ado en p\u00e9tard mal pouss\u00e9e-mal-partie-si na\u00efve, il avait fallu d\u2019urgence bouger de l\u00e0, cela doit \u00eatre de la sorte dans un pays en guerre, d\u2019ailleurs elle est devenue un pays en guerre \u00e0 elle toute seule depuis quelques mois. Toute seule, en guerre. Exil\u00e9e dans son propre pays. Il faut fuir, encore, l\u00e0, tout de suite, urgence fuir les immondices, urgence fuir, l\u2019impasse est derri\u00e8re et non pas l\u00e0, devant, devant c\u2019est juste l\u2019inconnu, l\u2019absolu des instants qui seront ce qu\u2019ils seront. Les poubelles. Elle est seule. Perdue dans la cit\u00e9 des coquelicots avec son pantalon sale en velours frapp\u00e9 et son tee-shirt orange \u00e0 huit heures du matin sous le blizzard de son cauchemar, elle se baisse pour ramasser les papiers, elle s\u2019en fout d\u2019\u00eatre aid\u00e9e, elle travaille, \u00e7a ne se voit pas&nbsp;? Dans sa t\u00eate tout est repli\u00e9, elle dort debout, ses paupi\u00e8res se ferment irr\u00e9sistiblement et elle secoue la t\u00eate pour rester \u00e9veill\u00e9e, non parce qu\u2019elle n\u2019a pas assez dormi, mais parce que depuis des mois elle chute, elle perd, elle ne peut plus penser. <em>Eh, mademoiselle, je peux vous aider&nbsp;?<\/em> Son cerveau est sursatur\u00e9 d\u2019informations, elle est empoign\u00e9e par la maladie du partir et de la perte, et la zone est dangereuse, extr\u00eamement p\u00e9rilleuse. <em>Je fous le camp&nbsp;!<\/em> avait-t-elle d\u00e9clar\u00e9 avec d\u00e9sinvolture, avec rage, il y a quelques mois, dans un autre temps, un autre univers. <em>Je me casse&nbsp;!<\/em> Pour aller o\u00f9&nbsp;? Quelle importance. L\u2019important \u00e9tait alors le mouvement, pas celui de choisir quelle serait sa vie, son m\u00e9tier, son lieu d\u2019habitation, ses amis, ses amours. L\u2019important \u00e9tait de tout embrasser, de d\u00e9m\u00e9nager quinze fois d\u2019appart ou de ville si elle le voulait, de rencontrer cinquante gar\u00e7ons, de vivre, quoi, plus heureuse, forc\u00e9ment, et ce droit passait d\u2019abord par un d\u00e9shabillage complet des heures toutes semblables -\u00e0 l\u2019infini- de la pension St Do avec ses chocolats \u00e0 l\u2019eau et ses \u00e9pinards infects, par un d\u00e9shabillage complet des haleines familiales putrides, par un assassinat de tous les rep\u00e8res, par le meurtre du pass\u00e9. \u2013 Il serait temps, ensuite, de consid\u00e9rer le cadavre, ou, plus s\u00fbrement de l\u2019oublier \u00e0 jamais, m\u00eame si certains cadavres vivent encore longtemps apr\u00e8s leur d\u00e9composition pour emmerder les autres, parfois toute une vie. Partir et refermer herm\u00e9tiquement la bo\u00eete de l\u2019existence d\u2019avant, en emportant son ours en peluche et quelques fringues. Elle en est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 son dixi\u00e8me job en quelques mois, le dernier s\u2019\u00e9tait mal pass\u00e9 comme tous les autres, mais pas pour les m\u00eames raisons, il y avait eu ce\u2026 cet\u2026 incident\u2026 Un jour elle avait eu un malaise, alors elle avait voulu se rendre aux toilettes pour se passer de l\u2019eau sur le visage avant de revenir \u00e0 son poste de manutentionnaire et elle \u00e9tait venue en demander \u00e0 son patron la permission, mais, alors qu\u2019elle se trouvait face \u00e0 lui, au milieu de l\u2019atelier, elle avait eu \u00e0 peine le temps d\u2019ouvrir la bouche, elle avait \u00e2nonn\u00e9 un <em>je ne me\u2026 Je ne<\/em>\u2026 et elle avait vomi, l\u00e0, devant lui, \u00e0 ses pieds, son d\u00e9jeuner. Elle avait voulu s\u2019excuser mais il l\u2019avait regard\u00e9 d\u2019abord avec incr\u00e9dulit\u00e9, puis avec d\u00e9go\u00fbt et fureur, et il n\u2019avait pas support\u00e9 les ricanements des ouvri\u00e8res dans son dos, humilier, elle avait voulu l\u2019humilier, elle le lisait dans ses yeux, mais non, personne n\u2019avait jamais fait \u00e7a, vomir sur les pieds de son patron avec l\u2019intention de nuire, ce n\u2019\u00e9tait pas son genre du tout, comment aurait-elle pu ajuster le tir, choisir le moment avec autant de pr\u00e9cision, elle n\u2019avait tout simplement pas support\u00e9 de se retrouver enferm\u00e9e dans cette usine, avec comme consigne de d\u00e9coller \u00e0 la palette un \u00e0 un les biscuits pour soldats qui sortaient br\u00fblants de la chaine de production sur un tapis qui ne s\u2019arr\u00eatait jamais, c\u2019\u00e9tait un boulot odorant et infernal, vir\u00e9e, mais pourquoi&nbsp;? Parce qu\u2019elle \u00e9tait malade&nbsp;? Il ne pouvait pas savoir qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait amus\u00e9e la veille avec sa voisine \u00e0 envoyer valdinguer de toutes ses forces deux ou trois de ces g\u00e2teaux sur le mur pour prouver qu\u2019ils devaient \u00eatre immangeables pendant son absence, d\u2019ailleurs ils ne s\u2019\u00e9taient m\u00eame pas bris\u00e9s tant ils \u00e9taient durs, tout le monde avait ri mais l\u2019avait aussi regard\u00e9 de travers, quelle dr\u00f4le de fille ing\u00e9rable et bizarre, dans ce hangar il y avait des femmes qui approchaient de la retraite et qui \u00e9taient entr\u00e9es dans cette usine \u00e0 dix-sept ans, elles ne parlaient que du patron, de la famille du patron, de la femme du patron avec ses brillants aux oreilles et son caniche nain, elles ne parlaient que des biscuits et de leurs bo\u00eetes, des bo\u00eetes \u00e0 biscuits sur lesquelles certaines d\u2019entre les employ\u00e9es passaient leurs journ\u00e9es \u00e0 coller des \u00e9tiquettes, elles s\u2019emmerdaient \u00e0 mort et elle en avait eu le tournis tant et tant qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait demand\u00e9 si c\u2019\u00e9tait \u00e7a la vie&nbsp;? Si c\u2019\u00e9tait \u00e7a, elle n\u2019en voulait pas. Elle en avait eu le tournis, et l\u2019angoisse, forte, \u00e2cre, \u00e9tait mont\u00e9e, elle s\u2019\u00e9tait sentie prise au pi\u00e8ge d\u2019une autre prison et alors elle avait eu besoin d\u2019aller aux toilettes mais elle n\u2019avait pas eu le temps de s\u2019y rendre et elle avait vomi devant le chef comme on envoie une lettre de d\u00e9mission, c\u2019\u00e9tait un d\u00e9sastre. Le patron lui avait signifi\u00e9, l\u00e0, apr\u00e8s avoir regard\u00e9 ses chaussures macul\u00e9es, que oui, elle \u00e9tait bien vir\u00e9e et l\u2019avait brutalement renvoy\u00e9 chercher ses affaires d\u2019autant qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 d\u00fb intervenir deux jours avant pour la rappeler \u00e0 l\u2019ordre&nbsp;: pendant l\u2019une de ses absences elle avait \u00e9chang\u00e9 son poste avec l\u2019une des ouvri\u00e8res sans en r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 quiconque tant elle s\u2019ennuyait au <em>tapis<\/em>, la copine avait dit oui, avec plaisir, mais lui avait crach\u00e9, en col\u00e8re, d\u00e8s qu\u2019il l\u2019avait constat\u00e9 qu\u2019 <em>elle n\u2019avait pas le droit de demander quoi que ce soit \u00e0 qui que ce soit ici \u00e0 part au chef, cela ne se fait pas mademoiselle.<\/em> &nbsp;Elle s\u2019\u00e9tait d\u00e9fendue en pr\u00e9textant que \u00e7a n\u2019avait rien de grave, mais \u00e7a l\u2019\u00e9tait, et \u00e0 pr\u00e9sent, ce boulot-l\u00e0, celui qui lui tire sur les muscles et lui fait ramasser les ordures dans cette banlieue pauvre de Montpellier, elle le d\u00e9cide \u00e0 l\u2019instant, elle le quittera aussi d\u00e8s demain, le prochain elle s\u2019en fout, elle saura en retrouver un, elle veut qu\u2019on la laisse tranquille, elle ne veut plus qu\u2019on lui donne des ordres, ni manier la salet\u00e9, elle veut juste vivre. Mais vivre&nbsp;? L\u2019avenir s\u2019annonce difficile et les souvenirs n\u2019am\u00e8nent qu\u2019\u00e0 des sanglots irr\u00e9pressibles, des souvenirs comme des sc\u00e8nes de cin\u00e9ma qui font pleurer, aussi intenses, aussi tragiques, alors une sorte de petit clapet a d\u00fb se fermer herm\u00e9tiquement quelque part dans son cerveau pour l\u2019\u00e9pargner un peu, mais ils la laissent groggy. Tout le temps elle pique du nez et ses paupi\u00e8res se ferment, et pourtant c\u2019est un ouragan qu\u2019elle porte en elle, qui la poss\u00e8de et qui ne lui demande pas son avis&nbsp;: il lui fait faire n\u2019importe quoi, dans n\u2019importe quelle direction, avec n\u2019importe qui, tout juste si elle sait qu\u2019elle doit gagner sa vie. Gagner sa vie. Gagner sa vie. Comment gagne-t-on une vie&nbsp;? Demain, non, aujourd\u2019hui m\u00eame, dans deux heures, apr\u00e8s son boulot, elle ira voir le patron pour qu\u2019il la paie, et elle l\u2019oubliera comme le reste, demain elle fera les petites annonces ou pas, demain sera demain, quelle importance&nbsp;? Demain elle sera libre \u00e0 nouveau avec toutes ses heures inutiles.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce matin comme hier elle s\u2019active aupr\u00e8s des poubelles. Elle vient d\u2019entrer dans le local du 1, rue des p\u00e2querettes, et tire son premier container sous le pr\u00e9au jusqu\u2019au bord du trottoir, pour faciliter le travail des \u00e9boueurs, plus tard, quand ils passeront vers dix heures avec la benne \u00e0 ordures. 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