{"id":50399,"date":"2021-09-09T22:23:00","date_gmt":"2021-09-09T20:23:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=50399"},"modified":"2021-09-10T21:27:47","modified_gmt":"2021-09-10T19:27:47","slug":"l10-la-passerelle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l10-la-passerelle\/","title":{"rendered":"#L10 | la passerelle"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"886\" height=\"591\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/poretta.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-50680\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/poretta.jpg 886w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/poretta-420x280.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/poretta-768x512.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 886px) 100vw, 886px\" \/><figcaption>a\u00e9roport Bastia Poretta<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>De la passerelle, aspirer l\u2019air charg\u00e9 d\u2019herbe ti\u00e8de, sel, k\u00e9ros\u00e8ne<\/em>. C\u2019est comme une vague trop haute, lourde et abrupte, de la pointe des orteils jusqu\u2019au c\u0153ur, cette premi\u00e8re fois dont elle ne peut se souvenir vient faire rougir son front, d\u2019o\u00f9 lui vient cette image, une famille, un couple, trois enfants \u2014 sa famille \u2014 en haut de la passerelle&nbsp;? \u2014 cette premi\u00e8re fois \u2014 elle n\u2019\u00e9tait encore que toute petite fille su\u00e7otant le pouce dans les bras du p\u00e8re \u2014 c\u2019\u00e9tait surement cette m\u00eame chaleur suffocante \u00e0 la sortie de l\u2019appareil, ce m\u00eame air d\u2019herbe ti\u00e8de, cette m\u00eame lumi\u00e8re pleine. Elle a pens\u00e9 qu\u2019elle avait la joue droite coll\u00e9e sur le coton p\u00e2le de la chemise du p\u00e8re, que \u00e7a faisait monter une douce chaleur, de la peau du p\u00e8re \u00e0 sa joue de b\u00e9b\u00e9, que la chaleur passait \u00e0 travers l\u2019\u00e9toffe fine, que le coton devait coller au torse moite du p\u00e8re, qu\u2019elle devait \u00e0 travers l\u2019\u00e9toffe sentir un parfum de peau ti\u00e9die, lav\u00e9e du matin, la verveine de son parfum pour homme, une odeur de tabac blond, la trace de la cigarette fum\u00e9e avant de monter dans l\u2019avion \u00e0 Orly \u2014 quoiqu\u2019\u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0 on pouvait certainement fumer dans les avions se dit-elle. D\u00e9j\u00e0 elle sent derri\u00e8re elle l&rsquo;impatience des passagers qui voudraient s\u2019\u00e9chapper de l\u2019avion, en son for int\u00e9rieur elle sourit, longtemps elle aussi s\u2019est agac\u00e9e d\u2019attendre, d\u00e9sormais elle aime profiter du frais de la cabine, retarder la gifle d\u2019air moite sur le tarmac. Elle descend lentement les premi\u00e8res marches de la passerelle, elle est un peu \u00e9tourdie par cette image qui a surgit, elle a un brusque besoin de peau ti\u00e8de, l\u00e0, dans la foule encombr\u00e9e de valises cabines, elle porte la pulpe de ses doigts aux narines, rien que l\u2019odeur propre de la lingette remise par l\u2019h\u00f4tesse avec le sachet de biscuits sal\u00e9s, elle laisse glisser sa joue contre son avant-bras, y colle l\u2019aile du nez, aspire l\u2019ambre et le sel \u2014 se renifler comme \u00e7a parmi les voyageurs, pauvre b\u00e9casse ressaisis-toi, elle  tente de se donner une contenance en \u00e9talant sa main en corolle sur son front. elle ferme les yeux. Si elle se concentre elle pourrait retrouver l&rsquo;image \u2014 comme au r\u00e9veil elle retourne parfois dans un r\u00eave interrompu \u2014 et \u2014 elle ne r\u00eave pas alors \u2014 le temps s\u2019\u00e9crase contre la carlingue de l\u2019airbus, dans l\u2019air immobile et  silencieux elle retrouve la petite famille, les cinq, sur la passerelle, en contreplong\u00e9e, le ciel azur tendu au-dessus de la Caravelle, le p\u00e8re, la m\u00e8re, les trois enfants. Le p\u00e8re tient fermement la petite contre lui, les manches de sa chemise l\u00e9g\u00e8re sont retrouss\u00e9es, d\u00e9couvrent les avant bras, une montre bracelet, une gourmette en argent, son regard est tendu au-del\u00e0 de la piste, vers les talus herbeux br\u00fbl\u00e9s de soleil, vers la promesse de la mer. La m\u00e8re, avec son sourire radieux, avec ses l\u00e8vres repeintes de rouge tomette au moment de l\u2019atterrissage, la m\u00e8re impatiente \u00e0 l\u2019affut d\u2019un visage familier \u00e0 la descente de l\u2019avion, quelqu\u2019un \u00e0 qui elle aurait pu annoncer fi\u00e8rement que cet \u00e9t\u00e9 ils allaient rester quatre semaines en Corse et que oui bien s\u00fbr on pourrait se voir au village m\u00eame si eux avaient pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 cette ann\u00e9e louer une villa dans le golfe de Porto Vecchio. Enfin le fr\u00e8re et la s\u0153ur, chafouins du voyage, c\u2019est qu\u2019ils avaient enchain\u00e9 depuis la veille, un premier vol d\u2019Alger \u00e0 Paris, puis la nuit d\u00e9pays\u00e9e dans l\u2019appartement de l\u2019avenue de Corbera, le matin on les avait fait lever trop t\u00f4t pour retourner \u00e0 Orly, puis ce vol d\u2019Orly \u00e0 Bastia, on avait heureusement pu laisser les bagages en consigne \u00e0 l\u2019a\u00e9roport. Le fr\u00e8re et la s\u0153ur, ils tr\u00e9pignent, ils veulent voir la maison, les jouets abandonn\u00e9s par les enfants des propri\u00e9taires, la plage blanche, ses eaux peu profondes qu\u2019ils pourront d\u00e9couvrir tous seuls s\u2019ils sont sages, et elle la toute petite su\u00e7otant dans les bras du p\u00e8re, joue \u00e9cras\u00e9e contre le coton de la chemise l\u00e9g\u00e8re, bras et cuisses repli\u00e9s, pouce au bord des l\u00e8vres, \u00e7a faisait une mignonne petite tribu. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 70, il y avait d\u00e9j\u00e0 un hangar \u00e0 la sortie de l\u2019a\u00e9roport de Bastia Poretta o\u00f9 le p\u00e8re laissait une vieille Simca Ariane en gardiennage, sans doute au m\u00eame endroit qu\u2019aujourd\u2019hui, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019attend la 205 rouge pr\u00eat\u00e9e par la famille de son amie, \u00e7a n\u2019avait surement pas \u00e9t\u00e9 une mince affaire de faire tenir les bagages dans le coffre, elle essaie de se repr\u00e9senter leurs valises, en plus du linge courant ils s\u2019\u00e9taient sans doute charg\u00e9s de pr\u00e9sents pour la famille qu\u2019ils retrouvaient \u2014 depuis tout ce temps qu\u2019ils \u00e9taient partis en Alg\u00e9rie \u2014 peut \u00eatre des robes kabyles pour les s\u0153urs de Petra, des bijoux, \u00e7a ne prend pas de place \u00e7a les bijoux, des dattes, tout \u00e7a dans le coffre, enfin ils avaient pris la route vers le sud, vitres ouvertes, avaient long\u00e9 la c\u00f4te, avaient trouv\u00e9 une maison bien proprette \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e. Tout \u00e7a elle ne peut pas s\u2019en souvenir mais elle sait que \u00e7a a \u00e9t\u00e9, c\u2019est dans les lettres de Petra \u00e0 Pauline, c\u2019est dans les souvenirs racont\u00e9s, c\u2019est sur des photos couleur, dont celle de la petite endormie dans un berceau, couch\u00e9e sur le ventre, juste emmaillot\u00e9e d\u2019une couche, bras et jambes potel\u00e9s en \u00e9toile, moites dans la chambre assombrie par les volets clos, la joue contre le lange comme tout \u00e0 l\u2019heure sur la chemise du p\u00e8re, cheveux doux de b\u00e9b\u00e9 coll\u00e9s de sueur sur le front. Elle sait qu\u2019il y a eu cet \u00e9t\u00e9 l\u00e0 un grand incendie aux environs de Porto Vecchio et qu\u2019il avait fallu \u00e9vacuer la zone, qu\u2019ils avaient rejoint le fr\u00e8re de Petra \u00e0 Partine, elle n\u2019y avait jamais pens\u00e9 auparavant, ce bout de cap elle ne l\u2019avait jamais reli\u00e9 qu\u2019au cimeti\u00e8re de San Martino di Lota o\u00f9 Petra avait \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9e il y a vingt ans, puis \u00e0 cette maison o\u00f9 elle revient avec ses amies chaque ann\u00e9e en juin, ce bout de cap c\u2019\u00e9tait d\u00e9sormais la famille r\u00e9unie durant l\u2019\u00e9t\u00e9 du grand incendie qui avait ravag\u00e9 le sud de l\u2019\u00eele, l\u2019endroit o\u00f9 ils s\u2019\u00e9taient retrouv\u00e9s, soulag\u00e9s, o\u00f9, elle s\u2019en souvient maintenant, elle est revenue trois, quatre ann\u00e9es plus tard avec sa grand-m\u00e8re Pauline, o\u00f9 il lui semble qu\u2019elle allait chercher au fond du lit un coin de drap frais, o\u00f9 elle aimait se noircir les doigts en fouillant les pommes de pins pour en extraire les pignons, c\u2019est peut-\u00eatre de ces retrouvailles, de l\u2019\u00e9t\u00e9 au drap frais, des coques brunes, de toutes les aubes entendues depuis qu\u2019elle tient son attachement \u00e0 ce bout de cap qui s\u2019\u00e9tend de Bastia \u00e0 Erbalunga, Esther lui demandait l\u2019autre jour, comment va <em>la fille<\/em> d\u2019Erbalunga, c\u2019est \u00e0 cela qu\u2019elle pense \u00e0 l\u2019instant m\u00eame o\u00f9 elle pose pied sur l\u2019asphalte chaud. <em>Sur le tarmac on lui demande de contourner un essaim d\u2019abeilles\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-gray-background-color has-background has-small-font-size wp-block-paragraph\"><em>codicille\u00a0: creus\u00e9 la sc\u00e8ne de l&rsquo;arriv\u00e9e de la premi\u00e8re proposition, comme une faille temporelle, les phrases en italique sont extraites de cette premi\u00e8re proposition, l\u00e0 o\u00f9 s&rsquo;inscrit le souvenir,  rattrap\u00e9e par cette sc\u00e8ne que je ne pensais qu&rsquo;\u00e9voquer au d\u00e9part, mais c&rsquo;est bien l\u00e0 que j&rsquo;ai eu envie de creuser, bon c&rsquo;est la r\u00e8gle du jeu, se laisser porter<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De la passerelle, aspirer l\u2019air charg\u00e9 d\u2019herbe ti\u00e8de, sel, k\u00e9ros\u00e8ne. C\u2019est comme une vague trop haute, lourde et abrupte, de la pointe des orteils jusqu\u2019au c\u0153ur, cette premi\u00e8re fois dont elle ne peut se souvenir vient faire rougir son front, d\u2019o\u00f9 lui vient cette image, une famille, un couple, trois enfants \u2014 sa famille \u2014 en haut de la passerelle&nbsp;? <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l10-la-passerelle\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#L10 | la passerelle<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":186,"featured_media":50680,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2781],"tags":[2602,228,79],"class_list":["post-50399","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-10-bernhard","tag-chaleur","tag-enfance","tag-memoire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/50399","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/186"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=50399"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/50399\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/50680"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=50399"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=50399"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=50399"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}