{"id":50400,"date":"2021-09-08T00:39:35","date_gmt":"2021-09-07T22:39:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=50400"},"modified":"2021-09-10T01:55:48","modified_gmt":"2021-09-09T23:55:48","slug":"de-la-consideration-pour-les-chiffons","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/de-la-consideration-pour-les-chiffons\/","title":{"rendered":"Hors-s\u00e9rie #2 | Le chiffon."},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ch\u00e8res amies, chers amis, les amis, il est de tradition et de bonne usage qu&rsquo;un discours aussi \u00e9difiant soit-t&rsquo;il, commence par un r\u00e9cit, lui-m\u00eame \u00e9difiant et qui se termine par une plaisanterie philosophique qui nous \u00e9clairera sur le sens de la vie \u2014 tout en offrant au discoureur notez-le bien une victoire facile d&rsquo;un grand encouragement.  Lorsque j&rsquo;ai appris que je tiendrai un discours apr\u00e8s celui de M. Fran\u00e7is Ponge, je lui ai sur le champ t\u00e9l\u00e9phon\u00e9, pour que nous puissions coordonner m\u00e9lodieusement nos sujets. Il m&rsquo;a annonc\u00e9 qu&rsquo;il allait parler du Savon et avec la franchise communiste qui le caract\u00e9rise il m&rsquo;a interrog\u00e9: \u00ab\u00a0De quoi comptez-vous parler?\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0De serviettes!\u00a0\u00bb, lui ais-je r\u00e9pondu. \u00ab\u00a0Serviettes?\u00a0\u00bb Et Ponge: \u00ab\u00a0Parfait!\u00a0\u00bb. Cette sc\u00e8ne n&rsquo;a jamais eu lieu. J&rsquo;aimerais effacer ces propos. Je comprends que vous vous sentiez irrit\u00e9s, ce pr\u00e9ambule fait t\u00e2che. Sachez que bien \u00e9videmment j&rsquo;avais choisi de vous parler d&rsquo;autre chose, de tissus, certes, encore, mais d&rsquo;un textile plus anonyme, \u00e0 la noblesse et au savoir-vivre bien moins affirm\u00e9 dans la langue. Je vais donc vous parler du chiffon. Cette race cr\u00e9olis\u00e9e de tissu. Il se rencontre partout mais il ne se vend pas, il n&rsquo;a pas d&rsquo;\u00e9tiquette dans notre monde. Dans un magasin, il est presque impossible de l&rsquo;acheter, de le trouver. Mieux. Prononcez son nom, <em>parlez<\/em> <em>chiffon<\/em> et vous serez transport\u00e9 aux rayons des plus beaux v\u00eatements, des \u00e9toffes les plus rares et les plus travaill\u00e9es. Quelle tromperie&#8230; Alors que lui, la parure lui importe peu. il se contente au mieux d&rsquo;un motif industriel r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, la plupart du temps il se d\u00e9crit comme froiss\u00e9, roul\u00e9 en boule, fatigu\u00e9, marqu\u00e9, ou pendu \u00e0 un clou, \u00e0 la port\u00e9e de toutes les mains&#8230; D\u00e8s le d\u00e9but de sa vie il appara\u00eet sans \u00eatre d\u00e9sir\u00e9 ni m\u00eame \u00e9voqu\u00e9, il na\u00eet d&rsquo;une rupture, d&rsquo;un trou, d&rsquo;un d\u00e9chirement. Il ne connait nul affection. On le  serre entre ses doigts en cherchant \u00e0 l&rsquo;utiliser au maximum, on le plie et le d\u00e9plie pour exploiter sa moindre surface. Il escalade le haut des portes, il frotte des murs de crasse, il est asperg\u00e9 de d\u00e9tergents mortels. M\u00e9pris\u00e9, recrue adopt\u00e9e apr\u00e8s l&rsquo;arrachement de sa premi\u00e8re vie, sans reconnaissance dans un monde utile, il vit ses jours en r\u00e9sistant \u00e0 la corrosion, aux angles coupants et aux liquides poisseux. Chaque t\u00e2che abolie en silence te pousse vers la fin, vers le jour fatal. Un jour r\u00eache et rid\u00e9 crasse, le lendemain mou visqueux noy\u00e9 dans l&rsquo;acide. Laissez-moi vous raconter. La pand\u00e9mie venait de commencer. Les gens ils n&rsquo;avaient rien pour lutter, ils ne savaient rien. Ils entendaient beaucoup parler, on disait que le virus passait d&rsquo;objet en objet, qu&rsquo;il allait tous nous affecter. Les gens vivaient dans la peur, terr\u00e9s. Seuls quelques livreurs parcouraient les rues de la ville, \u00e0 leurs risques et p\u00e9rils, dans des combinaisons de cyclistes, sans casque, sans masque, charg\u00e9s de cartons \u00e0 livrer. Ils descendaient de leurs biclous, tendaient des colis et qu&rsquo;est-ce que les gens faisaient? Il y a des images de cela. Ils prenaient un chiffon imbib\u00e9 d&rsquo;eau de javel. Et pour effacer toute trace de ces humains plein de virus qui avaient manipul\u00e9 les cartons, ils passaient un coup de chiffon rapide partout sur le colis, l&rsquo;impr\u00e9gnant d&rsquo;une odeur violemment toxique, laissant ainsi se d\u00e9t\u00e9riorer tout un tissu. Auparavant, il y a tr\u00e8s longtemps, les vieux chiffons \u00e9taient r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s par quelque petite gens dont c&rsquo;\u00e9tait le m\u00e9tier, les chiffonniers, qui parcouraient les villes, ramassaient les tissus qui tra\u00eenaient et les revendaient pour qu&rsquo;il en soit fait du papier.<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-code\"><code>Codicille, historique.\nJ'ai \u00e9t\u00e9 subjugu\u00e9 par le Savon. Comme souvent la po\u00e9sie me transporte, me bouleverse, quand elle ne m'indiff\u00e8re pas.\nJe me suis d\u00e9lect\u00e9 des diff\u00e9rents fils du Savon. Le r\u00e9cit autobiographique en filligrane, le travail et le re-travail du texte l'approfondissement, la r\u00e9p\u00e9tition et la diversit\u00e9 des approches. J'ai \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 de comprendre aussi que l'objet est trait\u00e9 \"\u00e0 hauteur d'homme\" \u00e0 savoir qu'il n'est pas d\u00e9crit mais racont\u00e9, il a sa vie, ses \u00e9tats. Le savon est sec, rid\u00e9, ou joyeux, p\u00e9tillant, sautillant partout quand il est mouill\u00e9. L'objet me paraissait enfin comme un personnage acceptable car il avait une vie, il changeait. Ponge n'engendre cependant pas une complaisante identification, il reste ferme sur la diff\u00e9rence entre un objet et une personne.\nDe plus Ponge \u00e9vitait de s'inspirer de la m\u00e9t\u00e9rialit\u00e9 du mot,de sa  sa litt\u00e9rarit\u00e9 de mot, comme il le faisait trop je trouve dans \"Le parti pris des choses\". \nIl y a tant d'\u00e9cueils: les jeux gratuits avec les mots, le manque de respect pour les objets, vus par nous. Le savon a une morale, un comportement et une m\u00e9taphysique.\n\nPuis j'ai cherch\u00e9 de quel objet parler. Une borne wifi? Tout en int\u00e9riorit\u00e9, en rigueur, mais peu de vie, sinon invent\u00e9e. J'ai alors pens\u00e9 - va savoir comment - au chiffon. Peut \u00eatre par piti\u00e9. Peut \u00eatre par culpabilit\u00e9, de ne pas assez l'utiliser.\nJ'ai eu l'impression de d\u00e9couvrir un tr\u00e9sor s\u00e9mantique. La n\u00e9gligence avec lequel on le traite, sa vie active, ouvri\u00e8re, il se coltine la salet\u00e9 du monde, il vient de nul part et pourtant tout le monde en a eu plein. Il est une sorte de bout de la vie actuelle. Autrefois on le r\u00e9cup\u00e9rait sur des tissus, maintenant on l'ach\u00e8te parfois (je n'en parle pas dans le texte actuel) puis on le jette.\nJ'ai voulu en profiter pour rendre hommage aux gens qui \u00e9taient dehors pendant le d\u00e9but de la pand\u00e9mie, les livreurs, dehors quand on ne savait rien, porteurs d'objets... Les jours m\u00eame o\u00f9 Jeff Bezos est devenu trillionnaire. Trillionnaire!... \nje  pense que mon texte actuellement n'est pas encore travaill\u00e9, c'est une sorte de premier jet, mais il a un m\u00e9rite, plus ou moins exister.\nJe trouve la premi\u00e8re partie a priori extr\u00eamement faible (j'ai tr\u00e8s peu relu le texte). J'h\u00e9site \u00e0 la supprimer. Car le chiffon vient alors comme effacer valeureusement ce d\u00e9but qui fait t\u00e2che. Je ne sais pas quoi faire.\nJ'aurais aussi encore aim\u00e9 explorer d'autres aspects de la chose, sa polys\u00e9mie un peu folle (quoique l\u00e0 j'utilise beaucoup de sens du mot) mais le risque de tomber dans la vacuit\u00e9 des rapprochements s\u00e9mantiques dus au hasard, me freine, heureusement.\n\nTexte pas encore relu. J'esp\u00e8re repasser une couche dessus, pour l'enrichir un peu, all\u00e9ger certaines parties un peu lourdes, peut \u00eatre transformer le d\u00e9but.\nJ'avoue que cela faisait tr\u00e8s longtemps que je n'avais pas \u00e9crit. Blocage. Trop enferm\u00e9. Il fallait m'agiter un chiffon devant les yeux?\n\n\nNote 2 : il y a un po\u00e8me d'Andr\u00e9 Wexler qui se nomme Le Chiffon.\n\nLe chiffon\n\nNe confondons pas le chiffon professionnel frais \u00e9moulu de l'\u00e9cole avec le chiffon amateur d\u00e9coup\u00e9 dans la culotte d'un gar\u00e7on ou dans une robe d\u00e9mod\u00e9e.\nPour ses contractions et ses circonvolutions, il tient \u00e0 la fois de l'estomac et de l'intestin, dig\u00e8re poussi\u00e8re, sciure, sable, craie, moutons, taches et miettes sur la table.\nAu demeurant, bon gar\u00e7on, le c\u0153ur sous la main, quoique ainsi plac\u00e9, celui-l\u00e0 lui cause de fr\u00e9quents malaises.\nToute la chimie du m\u00e9nage passe dans ses plis et replis.\nLe chiffon \u00e0 chaussures avec ses moirures fauves, raide comme une figure de cire, le chiffon pour les vitres empestant l'alcool, clochard ivre sur une route verglac\u00e9e.\nEstomac de pierre, il dig\u00e8re tout, taches suspectes, traces de pluie ou de doigts \u00e9gar\u00e9s sur les vitres. On frotte et la vie redevient transparente sauf pour le clochard qui s'endort ivre-mort en travers d'une porte. &#91;...].\n\nClochard ivre - ou policier en civil ? Estomac de pierre - mais le c\u0153ur sous la main, bien mal plac\u00e9, n'est-ce pas ?\nIvre sur une route de nuit. Quand l'aube revient, transparente, un clochard dort, ivre-mort en travers d'une porte. &#91;...]\n\nHonteux et m\u00e9pris\u00e9, empestant l'alcool, il s'embourbe dans la sciure et le vomi, pas \u00e9tonnant qu'il ait mal au c\u0153ur.\nLorsqu'il n'est plus que velours l\u00e2che, toison d\u00e9shonor\u00e9e, on le jette dans le seau noir &#91;...]. \n\n<strong>\u00ab Le chiffon \u00bb, R\u00e9cifs, 1983. <\/strong>\n<\/code><\/pre>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ch\u00e8res amies, chers amis, les amis, il est de tradition et de bonne usage qu&rsquo;un discours aussi \u00e9difiant soit-t&rsquo;il, commence par un r\u00e9cit, lui-m\u00eame \u00e9difiant et qui se termine par une plaisanterie philosophique qui nous \u00e9clairera sur le sens de la vie \u2014 tout en offrant au discoureur notez-le bien une victoire facile d&rsquo;un grand encouragement. 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