{"id":50424,"date":"2021-09-08T09:14:33","date_gmt":"2021-09-08T07:14:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=50424"},"modified":"2021-09-08T09:14:34","modified_gmt":"2021-09-08T07:14:34","slug":"p9-a-la-lumiere-crue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p9-a-la-lumiere-crue\/","title":{"rendered":"#P9 A la lumi\u00e8re crue"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019est une photographie carr\u00e9e en noir et blanc l\u00e9g\u00e8rement floue. On y voit une femme de profil, jusqu\u2019aux hanches. Elle est debout devant une maison que l\u2019on devine de plain-pied. Au-dessus de sa t\u00eate, un toit de planches blanches, dont d\u00e9bordent des feuilles de bambous. Contre le mur de la maison, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan, on distingue un escabeau et une chaise \u00e0 bascule blancs, une voiture gar\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un probable garage aux querons nus. Les herbes folles, l\u2019escabeau et les querons font penser qu\u2019on a emm\u00e9nag\u00e9 r\u00e9cemment ou que des travaux sont en cours. La femme est tourn\u00e9e vers la droite, la t\u00eate et le regard inclin\u00e9s vers quelque chose ou quelqu\u2019un d\u2019assez bas qui n\u2019existe que dans son regard port\u00e9 l\u00e0. Son sourire franc et attendri nous fait penser qu\u2019elle regarde un enfant, son enfant. Elle porte les cheveux sombres, tr\u00e8s courts, \u00e0 la gar\u00e7onne. Son visage est \u00e9quilibr\u00e9 sans \u00eatre particuli\u00e8rement beau, une fossette creuse sa joue, mais aucun pli n\u2019appara\u00eet sous le menton baiss\u00e9. Elle doit \u00eatre assez jeune, dans la trentaine. Elle plisse un peu les yeux dans la lumi\u00e8re crue du soleil. Son bras le long du corps, parce qu\u2019il n\u2019y a rien \u00e0 en faire quand tout est dans le regard, l\u2019inclinaison de la t\u00eate, le ventre g\u00e9n\u00e9reusement rebondi sous l\u2019ample robe d\u2019\u00e9t\u00e9. Elle attend un autre enfant. C\u2019est pour bient\u00f4t. Au dos <em>Papier fabriqu\u00e9 par Kodak.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une photographie rectangulaire, de dimensions classiques, au papier jauni. La lumi\u00e8re est vive, d\u2019\u00e9t\u00e9 s\u00fbrement, la teinte g\u00e9n\u00e9rale jaune-orang\u00e9. Elle donne \u00e0 l\u2019ensemble une impression de br\u00fblure. On y voit trois enfants, un chien et un chat qui posent dans ce qui semble \u00eatre un terrain vague aux herbes s\u00e8ches et pailles. On ne distingue \u00e0 l\u2019arri\u00e8re qu\u2019un muret de pierres d\u00e9bord\u00e9 de ronces. On voit bien qu\u2019une mise en sc\u00e8ne a guid\u00e9 la composition de cette photo. Une fratrie probablement. Au premier plan, le chien, un boxer, couch\u00e9, renifle le sol. La photo est coup\u00e9e au ras de ses pattes avant. Derri\u00e8re lui, un gar\u00e7on est \u00e0 demi accroupi, un genou \u00e0 terre, l\u2019autre relev\u00e9, le corps l\u00e9g\u00e8rement tourn\u00e9 vers la gauche. Ses cheveux tr\u00e8s blonds encadrent un visage doux o\u00f9 un sourire est \u00e0 peine esquiss\u00e9, soit qu\u2019il n\u2019a pas eu le temps de s\u2019\u00e9largir ou s\u2019est \u00e9teint d\u2019impatience. Il plisse les yeux. Il porte une fine et longue cha\u00eene autour du cou et un jeune chat siamois dans les bras. Il le soul\u00e8ve sous les pattes avant, le long de son flanc. Il porte seulement un short de foot rouge \u00e0 bandes blanches sur le c\u00f4t\u00e9. Il doit avoir neuf ou dix ans. Derri\u00e8re lui, sur un kart m\u00e9tallique \u00e0 p\u00e9dales, est assis un gar\u00e7on plus grand de quelques ann\u00e9es, lui aussi v\u00eatu d\u2019un short, mais orange. Il porte sur ses genoux un tr\u00e8s jeune enfant que l\u2019on devine \u00eatre une fille \u00e0 la robe \u00e0 volants. Le gar\u00e7on a les jambes allong\u00e9es le long du kart et entoure de ses deux bras la fillette, les mains se nouant sur son ventre. Il a les cheveux ch\u00e2tain clair, l\u2019air tr\u00e8s s\u00e9rieux des grands fr\u00e8res qui prennent leur r\u00f4le \u00e0 grand c\u0153ur. Le soleil frappe de biais leur profil gauche, l\u2019ombre dans le cou est courte, ce doit \u00eatre une fin de matin\u00e9e ou un d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi, en \u00e9t\u00e9. La fillette est aussi blonde que le premier gar\u00e7on, les cheveux courts de n\u2019avoir pas eu le temps de pousser. Elle est toute potel\u00e9e. Sa robe bleue est l\u00e9g\u00e8re mais elle porte des chaussures montantes rouge fonc\u00e9 et des chaussettes. Peut-\u00eatre apprend-elle \u00e0 marcher. Elle se penche pour regarder le chien. On l\u2019imagine aller s\u2019asseoir sur son dos, une fois l\u2019\u00e9treinte rel\u00e2ch\u00e9e. On voit bien que cette sc\u00e8ne a \u00e9t\u00e9 demand\u00e9e et pos\u00e9e, avec les trois enfants et les animaux de la famille. Les deux gar\u00e7ons se pr\u00eatent sagement \u00e0 l\u2019exercice, ils fixent l\u2019objectif, mais difficile de savoir s\u2019ils l\u2019ont fait avec un r\u00e9el plaisir. Plaisir de poser avec la petite s\u0153ur, mais dissimul\u00e9 au fr\u00e8re et \u00e0 la m\u00e8re, par orgueil&nbsp;? Absence de sourire des presque adolescents&nbsp;? Pose longue, laissant glisser le sourire initial, \u00e0 force de plisser des yeux&nbsp;? Gamins interrompus dans leurs jeux mais de bonne composition&nbsp;? Photographie prise par un ami de passage avec lequel la politesse s\u2019impose&nbsp;? <em>Th\u00e9ziers, juin 1980<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Trois autres photographies, prises le m\u00eame jour dans une for\u00eat. Le tapis de feuilles, les teintes brun-orang\u00e9, les pulls et blousons, l\u2019absence de vent, t\u00e9moignent d\u2019une douce journ\u00e9e d\u2019automne. Sur la premi\u00e8re photographie, un homme et une femme, coup\u00e9s au niveau des hanches, s\u2019embrassent les yeux ferm\u00e9s. La femme, dont on voit surtout la chevelure, est la m\u00eame que sur la premi\u00e8re photographie, mais ses cheveux tr\u00e8s \u00e9pais s\u2019\u00e9talent jusqu\u2019en dessous des omoplates. Elle porte un pull-over blanc cass\u00e9 \u00e0 motifs de pois et de liser\u00e9s, peut-\u00eatre fait main. Elle est appuy\u00e9e derri\u00e8re l\u2019\u00e9paule gauche de l\u2019homme, les bras le long du corps et l\u00e8ve l\u00e9g\u00e8rement le visage vers l\u2019homme. Dans sa main gauche, quelque chose d\u2019indiscernable. L\u2019homme est tourn\u00e9 vers l\u2019arri\u00e8re, vers le baiser. Il est brun, cheveux courts mais moustache et barbe longues, petites lunettes \u00e0 monture m\u00e9tallique. Il porte un blouson en cuir sans \u00e9paulettes sur une chemise \u00e0 carreaux grise et bleue, un jean et un enfant. Seul l\u2019enfant regarde l\u2019objectif. Ce pourrait \u00eatre un gar\u00e7on ou une fille. Il semble avoir quatre ou cinq ans, porte un gilet bleu marine et un pantalon rouge qui lui remonte sur les mollets, des chaussettes et chaussures montantes bleues. Il est assis dans les bras de l\u2019homme, qui a crois\u00e9 les mains sous sa cuisse droite. Sa main \u00e0 lui vient se poser d\u00e9licatement sur celle de l\u2019homme, juste \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 elle \u00e9merge du blouson. Il a les cheveux blond paille, la coupe au bol, un visage ovale et bien rempli, la bouche entrouverte, appel\u00e9 peut-\u00eatre par le photographe. Mais qui donc a pris cette photographie&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux autres photographies montrent la femme et l\u2019enfant, tant\u00f4t en train de courir dans les feuilles rousses, entre les arbres, avec un chien, un boxer, tant\u00f4t accroupis sur le chemin, interrompus par le photographe dans leur recherche de tr\u00e9sors. Sur cette derni\u00e8re photographie, la femme est de face, on voit pleinement son visage constell\u00e9 de t\u00e2ches de rousseurs. Un sourire explosif lui ouvre le visage, les yeux, mange l\u2019ombre de la for\u00eat, un sourire nucl\u00e9aire qui renverse tout le reste de l\u2019image. L\u2019enfant devant elle se retourne, semble se d\u00e9fendre des cheveux qui lui tombent dans les yeux. Il tient deux plumes dans sa main gauche.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-flow wp-block-group-is-layout-flow\">\n<pre class=\"wp-block-verse has-text-align-left has-medium-gray-background-color has-background has-small-font-size\">Je suis venue \u00e0 l\u2019exercice avec r\u00e9ticence. Il me semblait aust\u00e8re, fastidieux et de tourner les pages de l\u2019album d\u2019enfance m\u2019a remu\u00e9 les entrailles. J\u2019ai mis du temps \u00e0 choisir et \u00e0 m\u2019astreindre \u00e0 la description. Je ne me doutais pas de l\u2019effet produit par cette attention port\u00e9e. Sur les photos que j\u2019ai vues tant de fois, me rendre compte \u00e0 quel point je ne les avais que survol\u00e9es. Les d\u00e9tails que j\u2019ai d\u00e9couverts - les plumes dans ma main, ma main sur celle de mon p\u00e8re, le regard de ma m\u00e8re enceinte vers une personne invisible, hors de vue, disparue \u2013 Sur une photo dont je ne parle pas ici, j\u2019ai m\u00eame d\u00e9couvert un enfant, un enfant rien que \u00e7a, que je n\u2019avais jamais remarqu\u00e9. Qui \u00e9tait-il\u00a0? impossible de le savoir. Eric Pessan \u00e9voquait les vrais fant\u00f4mes, ces personnes qui figurent sur les photographies, mais dont on ignore l\u2019identit\u00e9. Des fant\u00f4mes. De nombreuses questions ont \u00e9merg\u00e9\u00a0: ces photos que je poss\u00e8de dans l\u2019album, mes fr\u00e8res, ma m\u00e8re les ont-ils\u00a0? Quelles sont les photos de famille qu\u2019ils poss\u00e8dent et que j\u2019ignore\u00a0? Ma m\u00e8re a r\u00e9alis\u00e9 ces albums, comment a-t-elle r\u00e9parti les traces familiales du pass\u00e9\u00a0? Selon quels crit\u00e8res\u00a0? Quels sont les tr\u00e9sors dissimul\u00e9s dans ces albums\u00a0? Les fant\u00f4mes\u00a0?<\/pre>\n<\/div><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est une photographie carr\u00e9e en noir et blanc l\u00e9g\u00e8rement floue. On y voit une femme de profil, jusqu\u2019aux hanches. Elle est debout devant une maison que l\u2019on devine de plain-pied. Au-dessus de sa t\u00eate, un toit de planches blanches, dont d\u00e9bordent des feuilles de bambous. 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