{"id":50524,"date":"2021-09-08T16:27:25","date_gmt":"2021-09-08T14:27:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=50524"},"modified":"2021-09-08T16:29:30","modified_gmt":"2021-09-08T14:29:30","slug":"l9-hotel-de-ville","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l9-hotel-de-ville\/","title":{"rendered":"# L9 \u2013 H\u00f4tel de Ville"},"content":{"rendered":"\n<p>A marcher toute la journ\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e8s de six heures, parce qu\u2019il nous est interdit de travailler \u2013 selon l\u2019Article L554-1, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019ordonnance n\u00b0 2020-1733 du 16 d\u00e9cembre 2020, l&rsquo;acc\u00e8s au march\u00e9 du travail ne peut \u00eatre autoris\u00e9 au demandeur d&rsquo;asile lorsque l&rsquo;Office fran\u00e7ais de protection des r\u00e9fugi\u00e9s et apatrides, n&rsquo;a pas encore statu\u00e9 sur la demande d&rsquo;asile dans un d\u00e9lai de six mois. Alors depuis des mois nous marchons jusqu\u2019\u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit, en essayant de fuir les grands boulevards parce qu\u2019\u00e0 force d\u2019allers-retours jusqu\u2019\u00e0 six heures, les commer\u00e7ants nous connaissent par c\u0153ur et craignent qu\u2019on s\u2019\u00e9carte du droit chemin, qu\u2019on rentre dans la boutique, qu\u2019on saisisse des objets, qu\u2019on jette des objets, qu\u2019on ouvre des bo\u00eetes, qu\u2019on arrache des bo\u00eetes, qu\u2019on sorte un couteau, qu\u2019on plante un couteau, on arpente les rues et doucement quand on passe, ils portent la main au flanc, ils regardent les \u00e9trangers derri\u00e8re les vitrines, derri\u00e8re les objets, avec nos yeux remplis de sommeil, nos visages anguleux, nos bras fins, l\u2019arr\u00eate du nez, les yeux fennecs, nos droits d\u2019asile. Et toujours, \u00e0 force de bifurquer, nous nous retrouvons devant la m\u00e9diath\u00e8que de l\u2019institut universitaire europ\u00e9en de la mer. Parce que je crois que nous serions tr\u00e8s fiers de travailler dans cet institut de la mer, la sant\u00e9 par les algues, les b\u00eates marines, la recherche d\u2019onguents, la sorcellerie, c\u2019est infini, si s\u00e9duisant que nous en restons r\u00eaveurs, debout devant le mur de granite immense, sans entrer, n\u2019osant le faire, n\u2019osant pas. Ou alors, parce que nous avons grimp\u00e9 un peu plus haut dans la ville, nous devons bifurquer \u00e0 droite quand on descend vers le centre et son \u00e9norme cin\u00e9ma, et soudain, entre la rue Jaur\u00e8s et la rue de Siam, il y a ce bloc g\u00e9ant, ce d\u00f4me brutal, orgue d\u2019\u00e9glise, cath\u00e9drale de b\u00e9ton arm\u00e9&nbsp;: l\u2019h\u00f4tel de ville de Brest. A chaque fois cette laideur \u2013 comme la c\u00e9l\u00e8bre laideur de Mirabeau, de tous les orateurs, nous laisse sans voix. Ahnyia et Tyhesha se sont retranch\u00e9es sur les marches devant le frontispice, dansant, sautant dans les jets d\u2019eau qui giclent sur la pente, qui font tellement penser aux fontaines cyclothymiques de Karlsruhe, o\u00f9 se jettent les enfants acrobates, o\u00f9 fusent les \u00e9toiles rasades, les feux liquides qui d\u00e9glaisent la chaleur. Elles noient les joues, les yeux, sont belles de jours d\u00e9goulinants, les cheveux flambants d\u2019eau fra\u00eeche, et nous restons l\u00e0 \u00e0 regarder la fa\u00e7ade immonde de l\u2019H\u00f4tel de ville. Au d\u00e9but Selim pensait qu\u2019en se d\u00e9finissant comme \u00ab&nbsp;h\u00f4tel&nbsp;\u00bb, la b\u00e2tisse \u00e9tait en v\u00e9rit\u00e9 une forteresse close, les gens d\u2019ici pourraient s\u2019y abriter en cas de d\u00e9sordre, de temp\u00eate, de bataille. Jaafar imagine qu\u2019au moyen-\u00e2ge \u2013 p\u00e9riode qu\u2019il situe aux environs de mille sept cents, la population a d\u00fb vivre un massacre, et qu\u2019on peut se r\u00e9fugier l\u00e0 pour \u00e9chapper aux tortionnaires. L\u2019apparence de ch\u00e2teau-fort a cette force suffisante pour convaincre. Sadeq pense toujours au Temple, \u00e0 la m\u00e9ditation centr\u00e9e sur la pierre, l\u2019\u0153uf du dedans, la coquille de nacre qui enrobe la t\u00eate et le c\u0153ur quand on contemple un paysage qui saurait t\u2019abriter. Arshad me dit qu\u2019\u00e0 Kaboul, il n\u2019y a plus d\u2019h\u00f4tel de ville, ni de th\u00e9\u00e2tre depuis les frappes, que les beaux b\u00e2timents sont devenus des nids de gu\u00eapes tout perfor\u00e9s, qu\u2019avant c\u2019\u00e9tait beau comme une station baln\u00e9aire, avec le port, l&rsquo;art de la sculpture, le charme, les stations de bus, les bus \u00e9taient beaux et expressifs, les \u00e9glises rayonnantes, les mosqu\u00e9es, la musique, de belles femmes, les belles femmes, les femmes de la ville, les chambres d\u2019\u00e9tudiants, les \u00e9tudiants, l\u2019universit\u00e9, c\u2019\u00e9tait une ville universitaire, la cit\u00e9 de l&rsquo;enseignement. Sadeq nous dit qu\u2019\u00e0 Juba, dans le sud-soudanais, il ne conna\u00eet que les villas des chefs Dinka, mais elles furent ravag\u00e9es par les combats, pourtant elles \u00e9taient simples et belles comme de petits lego bleu chemise pos\u00e9s sur la terre, avec leurs toits en tuiles rousses, toutes espac\u00e9es, aucune maison ne jouant \u00e0 touche-touche, sur la terre marron comme les mottes d\u2019ici, juste un peu plus claire, mais lui ressemblant, et partout dans la ville, il se souvient de la peuplade des vaches aux cornes g\u00e9antes, qui courent dans les rues sans faire de poussi\u00e8re. Et tandis qu\u2019on repense tous \u00e0 la terre, aux graviers, aux caillasses de nos campagnes, on plante les yeux dans les sandalettes de Mahyar. Qu\u2019il fasse froid, qu\u2019il neige, qu\u2019il pleuve \u00e0 deux cents sous, Mayyar porte des sandalettes, nu-pieds sans chaussettes. Il vient des montagnes d\u2019Afghanistan o\u00f9 l\u2019hiver te recroqueville toute l\u2019ann\u00e9e, avec des temp\u00e9ratures glaciales qui froissent les poumons. Alors Brest, c\u2019est pour lui \u00e0 plein temps l\u2019\u00e9t\u00e9 d\u2019une ville baln\u00e9aire. Ce qui nous sid\u00e8re, c\u2019est qu\u2019il est infatigable. M\u00eame si nous marchons toute la journ\u00e9e, il se r\u00e9veille \u00e0 trois heures du matin et va se balader la nuit. Muni de son t\u00e9l\u00e9phone, il filme et arpente les quartiers r\u00e9sidentiels, les bords du petit bois, les all\u00e9es qui m\u00e8nent \u00e0 la plage, les places d\u00e9sertes, les oiseaux, jusque vers cinq heures il filme ses balades. Il a m\u00eame cr\u00e9\u00e9 sa cha\u00eene youtube et le matin nous la consultons au petit-d\u00e9jeuner, nous voyageons avec lui en d\u00e9cal\u00e9. \u00ab&nbsp;La nuit c\u2019est calme, j\u2019aime bien\u2026 les choses sont encore plus belles\u2026&nbsp;\u00bb On rit avec lui, parce que Mahyar, en persan, \u00e7a signifie \u00ab&nbsp;l\u2019ami de la lune&nbsp;\u00bb. Une vieille dame, toute petite, vient nous aborder avec le sourire. Elle porte sur la t\u00eate une coiffe en dentelle blanche, tr\u00e8s ancienne, nous lui disons \u00e0 quel point nous trouvons cela mignon, alors elle rel\u00e8ve le petit doigt de chaque main et entame avec les pieds une forme de gavotte, nous dansons avec elle, et puis nous l\u2019interrogeons sur la mairie. Nous ne comprenons pas pourquoi cet h\u00f4tel a des allures de tribunal imposant, pourquoi il a fallu construire un b\u00e2timent communiste, symbole d\u2019autorit\u00e9, quand tout le pass\u00e9 ne r\u00e9clamait que paix, et renaissance. Alors la vieille dame raconte l\u2019urgence, le tout \u00e0 reconstruire tr\u00e8s vite, les bidonvilles autour de Brest pr\u00e8s des facult\u00e9s, en 1945 les villes portuaires ont \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9es comme Le Havre, aussi les murs ont gagn\u00e9 leur identit\u00e9, c\u2019est comme on dit \u00ab&nbsp;l\u2019urbanisme d&rsquo;apr\u00e8s-guerre&nbsp;\u00bb avec son b\u00e9ton et ses plans en damiers. \u00ab&nbsp;Et puis vous savez, en 1942, les services municipaux ont c\u00e9d\u00e9 la place \u00e0 la police d&rsquo;Etat, alors ils se sont install\u00e9s dans l&rsquo;\u00e9cole professionnelle des filles. Durant le si\u00e8ge de 44, ils se regroupaient au hasard des immeubles, et \u00e0 la Lib\u00e9ration, une mairie provisoire s&rsquo;est ouverte pr\u00e8s de la gare de Landerneau. Puis ils ont pris possession des baraques rue Malakoff, dans les jardins des Petites S\u0153urs des Pauvres. C\u2019est en d\u00e9cembre 1961 que l&rsquo;h\u00f4tel de ville est enfin inaugur\u00e9&nbsp;!&nbsp;\u00bb Alors elle se met \u00e0 rire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Vous aussi, vous r\u00e9ussirez \u00e0 vous relever, \u00e0 avancer vers un avenir prosp\u00e8re&nbsp;!&nbsp;\u00bb Et la galante dame nous a quitt\u00e9s en chantant dans les jets d\u2019eau.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A marcher toute la journ\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e8s de six heures, parce qu\u2019il nous est interdit de travailler \u2013 selon l\u2019Article L554-1, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019ordonnance n\u00b0 2020-1733 du 16 d\u00e9cembre 2020, l&rsquo;acc\u00e8s au march\u00e9 du travail ne peut \u00eatre autoris\u00e9 au demandeur d&rsquo;asile lorsque l&rsquo;Office fran\u00e7ais de protection des r\u00e9fugi\u00e9s et apatrides, n&rsquo;a pas encore statu\u00e9 sur la demande d&rsquo;asile dans <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l9-hotel-de-ville\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"># L9 \u2013 H\u00f4tel de Ville<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":330,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2707],"tags":[],"class_list":["post-50524","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-9-pireyre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/50524","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/330"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=50524"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/50524\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=50524"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=50524"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=50524"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}