{"id":50661,"date":"2021-09-09T16:47:34","date_gmt":"2021-09-09T14:47:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=50661"},"modified":"2021-09-09T16:47:35","modified_gmt":"2021-09-09T14:47:35","slug":"l10-degrad-des-cannes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l10-degrad-des-cannes\/","title":{"rendered":"L#10 D\u00e9grad des Cannes"},"content":{"rendered":"\n<p>Il s\u2019en veut encore de l\u2019avoir prise pour l\u2019infirmi\u00e8re, d\u2019avoir imagin\u00e9 que parce qu\u2019elle \u00e9tait beurette, elle \u00e9tait infirmi\u00e8re et pas m\u00e9decin. Si elle avait \u00e9t\u00e9 noire, il l\u2019aurait prise pour l\u2019aide-soignante. Vraiment trop con, plein de pr\u00e9jug\u00e9s. Elle a souri quand elle a vu sa m\u00e9prise. Lamya, c\u2019est elle le m\u00e9decin qui lui a fait les injections de s\u00e9rum antirabique apr\u00e8s sa morsure de chauve-souris. Trois fois, il l\u2019a vue trois fois \u00e0 l\u2019Institut Pasteur de Cayenne et maintenant il aimerait la revoir. Peut-\u00eatre qu\u2019elle sera l\u00e0 \u00e0 une de ces soir\u00e9es o\u00f9 ils se retrouvent tous les m\u00e9decins, les arch\u00e9ologues, les profs et les photographes. Cayenne ce n\u2019est pas du tout ce qu\u2019il croyait, rien \u00e0 voir avec la Martinique et ses tribus de voileux et de buveurs sur le retour, c\u2019est une dr\u00f4le de ville qui ressemble \u00e0 un petit village de France o\u00f9 tu serais tout de suite invit\u00e9 chez le proviseur du lyc\u00e9e ou le directeur de l\u2019h\u00f4pital, o\u00f9 tu rencontrerais un \u00e9diteur, un journaliste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un acheteur d\u2019or en poste pour son entreprise et d\u2019un enseignant de Saint-Laurent du Maroni en cong\u00e9 pour les vacances de P\u00e2ques. il int\u00e9resse avec ses histoires de voile quand il les raconte, il est comme un touriste qui raconterait ses exp\u00e9ditions. D\u2019o\u00f9 lui vient cette impression qu\u2019ils ne le prennent pas au s\u00e9rieux, qu\u2019ils sont plus cultiv\u00e9s que lui et tout aussi libres que lui, loin des familles, des histoires de famille, loin des habits que les autres vous collent sur la peau, de la cat\u00e9gorie dans laquelle ils vous rangent. Pourquoi sont-ils l\u00e0, o\u00f9 \u00e9taient-ils avant, o\u00f9 seront-ils apr\u00e8s\u00a0? Il n\u2019en sait rien et n\u2019ose pas le demander. Il n\u2019y a que le photographe qui lui a racont\u00e9 l\u2019envie brutale qu\u2019il avait eue de couvrir les \u00e9v\u00e8nements de 2009, <em>c\u2019\u00e9tait chaud en Guyane avec Domota<\/em>, qu\u2019il avait bien vendu son reportage et que depuis il \u00e9tait rest\u00e9, rest\u00e9 pour faire des reportages qui se vendraient parce que la concurrence \u00e9tait moins forte qu\u2019ailleurs et qu\u2019il fallait un certain courage pour aller dans la for\u00eat ou sur les placers avec la gendarmerie ou la l\u00e9gion. Lui, il est l\u00e0 parce qu\u2019un propri\u00e9taire d\u2019un gros catamaran ne sait pas naviguer et n\u2019a pas le temps. Il lui a servi de convoyeur et maintenant il attend son bon vouloir pour lui servir de skipper, coinc\u00e9 par la pand\u00e9mie. \u00c0 bient\u00f4t 40 ans, il n\u2019a rien fait dans sa vie que convoyer des bateaux et servir de skipper \u00e0 des vacanciers fortun\u00e9s, autant dire grouillot. Il sent bien qu\u2019ils ne le prennent pas au s\u00e9rieux, quelque chose entre le routard, le hippie et le clochard des mers. Dans les yeux de Lamya, il l\u2019a bien vu, comme un sentiment de d\u00e9classement qui le torture. Comment a-t-il pu s\u2019enfermer dans un cul-de-sac, lui qui se croyait libre\u00a0? Parfois cela se transforme en frayeur, en panique comme il l\u2019a ressenti dans les couloirs de l\u2019h\u00f4pital. S\u2019il \u00e9tait vraiment malade, diminu\u00e9, handicap\u00e9 que ferait-il\u00a0? Les tropiques lui donnent des id\u00e9es noires avec cette nuit qui tombe si vite, il faut qu\u2019il bouge, il faut qu\u2019il se reprenne. Il accompagnera l\u2019\u00e9quipe d\u2019arch\u00e9ologue qui a eu l\u2019air int\u00e9ress\u00e9e lorsqu\u2019il a parl\u00e9 de cet arri\u00e8re-grand-p\u00e8re qui aurait eu une habitation dans la plaine de Kaw. Une histoire qu\u2019on racontait dans la famille, mais \u00e0 laquelle il ne s\u2019est jamais vraiment int\u00e9ress\u00e9. Il a besoin d\u2019air, il \u00e9touffe sous les moustiquaires et la climatisation, de plus en plus maintenant qu\u2019on lui a fortement d\u00e9conseill\u00e9 de dormir sur le pont \u00e0 cause des chauves-souris. Et puis au moins, il sait conduire une embarcation, il sera utile. Revoir Lamya et lui demander de l\u2019excuser. Non seulement, elle a souri, mais il a vu toute la fiert\u00e9 qu\u2019elle mettait dans son regard, de la bienveillance et quelque chose d\u2019orgueilleux dans cette bienveillance, juste parce qu\u2019elle est une femme et lui un homme, parce qu\u2019elle est arabe et lui Fran\u00e7ais. Il ne l\u2019a pas r\u00eav\u00e9 ou bien se fait-il des id\u00e9es. Il voudrait pouvoir en parler, ne pas rester avec ces choses qui lui tournent dans la t\u00eate. Oui, retrouver la nature, un peu d\u2019insouciance et des endroits o\u00f9 la forme physique compte. Maintenant il fait tr\u00e8s attention lorsqu\u2019il aborde les gens. Parmi les arch\u00e9ologues il y a cette noire qui parle le fran\u00e7ais avec un fort accent. Elle est Canadienne et docteur de l\u2019universit\u00e9 de Laval. Ici toutes les cartes sont brouill\u00e9es, il n\u2019y a que les Chinois dont tu sais \u00e0 coup s\u00fbr ou presque qu\u2019ils sont commer\u00e7ants. C\u2019est cette histoire de maladie qui le travaille. Que ferait-il s\u2019il tombait malade. Avant, il pensait toujours qu\u2019il mourrait jeune. C\u2019est une id\u00e9e s\u00e9duisante quand on est jeune et qu\u2019on pense en fait qu\u2019on est immortel, mais \u00e0 quarante ans. Il reprendrait cette licence de lettres abandonn\u00e9e parce que tout l\u2019ennuyait \u00e0 la facult\u00e9. En Guyane, il pourrait devenir enseignant, ma\u00eetre des \u00e9coles \u00e0 Saint-Laurent-du-Maroni. Ce n\u2019est pas comme \u00e7a qu\u2019il voyait sa vie. Reprendre des \u00e9tudes, il en serait capable s\u2019il le fallait vraiment. Quoi d\u2019autre, l\u2019image de ses marins vieillissants qui n\u2019ont plus que leur bateau que l\u2019on voit dans tous les ports exotiques le hante. A soixante ans, c\u2019est la d\u00e9prime ou le bateau qui coule, eux qui \u00e9taient partis triomphants larguant toutes les amarres d\u2019un monde qui leur semblait trop petit. Des id\u00e9es noires, rien que des id\u00e9es noires, il n\u2019en est pas l\u00e0 pense-t-il. Il faut qu\u2019il voie plus de monde, \u00e0 vivre seul, \u00e0 ne converser qu\u2019avec ses instruments il devient sauvage et frileux. Le monde commence \u00e0 lui faire peur, les autres aussi. Il parle trop souvent tout seul faisant les questions et les r\u00e9ponses, dans sa t\u00eate, sans m\u00eame \u00e9mettre un son. Il n\u2019\u00e9coute plus de musique non plus, il n\u2019en ressent plus le besoin et pourtant cela lui ferait du bien, le sortirait de lui-m\u00eame. En mer, ce n\u2019est pas toujours facile, mais l\u00e0 dans un port, il re\u00e7oit la radio, les informations, des nouvelles du monde. On parle beaucoup de pand\u00e9mie et c\u2019est lassant, il faut qu\u2019il s\u2019oblige \u00e0 briser ce silence dans lequel il s\u2019enferme. Autrefois, il \u00e9coutait beaucoup plus de musique, comment le go\u00fbt lui en est-il pass\u00e9. La mer sans doute, le vent, c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on devient un sauvage, qu\u2019on ne sait plus rien du monde, qu\u2019on arrive \u00e0 Cayenne sans m\u00eame savoir qu\u2019une pand\u00e9mie mondiale a commenc\u00e9. Comme \u00e7a qu\u2019on devient fou. Il ne tient qu\u2019\u00e0 peine son journal de bord, juste l\u2019indispensable pour le suivi de la navigation et la s\u00e9curit\u00e9 du bateau selon les obligations r\u00e9glementaires. Il pourrait faire plus, cela l\u2019aiderait \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir. Il m\u00e9prise ces navigateurs de plus en plus nombreux qui sillonnent les mers en postant \u00e0 tout va sur leur cha\u00eene YouTube pour \u201cleur communaut\u00e9\u201dcomme ils disent. Tout y passe, ce qu\u2019ils mangent, ce qu\u2019ils p\u00eachent, leurs d\u00e9rangements intestinaux, leurs escales, l\u2019\u00e9tat des marinas ou des bou\u00e9es, le prix du fuel, les rencontres qu\u2019ils font en mer, ces affaires dont ils se vantent comme d\u2019acheter six homards contre deux paquets de cigarettes. Il les regarde parfois, \u00e7a renseigne des fois. Des touristes qui tra\u00eenent leurs petites vies \u00e9triqu\u00e9es sur les oc\u00e9ans en se la racontant. Ce n\u2019est pas comme \u00e7a qu\u2019il imaginait la mer et la libert\u00e9. Moins petite. Le pire c&rsquo;est de rencontrer des Fran\u00e7ais, bruyants et toujours au pastis. En plus il d\u00e9teste le pastis. Il d\u00e9teste de plus en plus, ce n\u2019est pas bon pour le moral de d\u00e9tester, \u00e7a racornit. Il ne va pas plonger quand m\u00eame, faire une d\u00e9prime \u00e0 D\u00e9grad des Cannes. D\u00e9grad, rien que le nom ! Il se d\u00e9grade, il le sent, le pressent, \u00e7a l\u2019angoisse. Jeune c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019il est parti, tout se d\u00e9gradait autour de lui, ses parents d\u00e9\u00e7us, ses professeurs pontifiants, sa  s\u0153ur mari\u00e9e \u00e0 un con, le monde \u00e9touffant, sans avenir. Il y a cru au voyage qui gu\u00e9rit de tout, aux lointains, aux terres inconnues pour trouver quoi, une terre de plus en plus \u00e9triqu\u00e9e, pollu\u00e9e, d\u00e9sabus\u00e9e. Plus tard, il s\u2019est aper\u00e7u que les lointains c\u2019\u00e9tait aussi l\u2019histoire de sa famille, son p\u00e8re \u00e9tait n\u00e9 \u00e0 Bag Giang, au Tonkin comme il disait m\u00eame s\u2019il n\u2019avait que peu de souvenirs, m\u00eame pas que le Tonkin s\u2019appelait maintenant le Vietnam. Lui c\u2019\u00e9tait diff\u00e9rent, le voyage c\u2019\u00e9tait la rupture, pas d\u2019\u00eatre colon comme son grand-p\u00e8re Benito pour cultiver le th\u00e9 et l\u2019opium. Pourquoi disait-on dans la famille que l\u2019arri\u00e8re-grand-p\u00e8re le p\u00e8re de Benito avait disparu en Guyane. Un myst\u00e8re qu\u2019il n\u2019avait jamais \u00e9clairci. On n\u2019en parlait pas beaucoup, peut-\u00eatre disait-on qu\u2019il avait g\u00e9r\u00e9 une habitation pour cacher qu\u2019il \u00e9tait bagnard. On dit tellement de choses dans les familles qui ne sont pas toutes vraies, floues, des secrets, des mensonges. \u00c0 vrai dire, il s\u2019en fout sauf qu\u2019ici \u00e0 Cayenne c\u2019est un beau pr\u00e9texte pour parler, \u00e7a lui donne comme une l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 \u00eatre l\u00e0, un ancrage. Mais voil\u00e0, il est seul, sans compagne, sans enfant, \u00e0 se soucier de savoir si son ancre ne le l\u00e2chera pas dans les vases et les courants de la rivi\u00e8re Mahury, \u00e7a arrive, c\u2019est m\u00eame un des dangers de ces c\u00f4tes avec les hauts-fonds. Qui l\u00e2chera le plus vite l\u2019ancre du catamaran ou ce qui le retient encore au bord du d\u00e9sespoir, il se dit des choses comme \u00e7a. Dans ces cas-l\u00e0, il faut partir, il le sait, larguer les amarres, hisser la voile, et l\u00e0 il ne peut pas. Marin \u00e9chou\u00e9. Dans ces cas-l\u00e0, il reprend l\u2019avion, cherche un autre convoyage et les id\u00e9es noires s\u2019envolent dans l\u2019action. C\u2019est comme \u00e7a que \u00e7a s\u2019\u00e9tait termin\u00e9 avec Laurence. Il avait suffi d\u2019une soir\u00e9e, apr\u00e8s dix ans ensemble, une seule soir\u00e9e pour qu\u2019elle tombe amoureuse d\u2019un autre dans un port. Ils \u00e9taient encore rest\u00e9s un mois ensemble, pas possible d\u2019oublier. C\u2019\u00e9tait \u00e0 Charleston dans la marina de Charleston, il y a sept ans presque jour pour jour. Un Canadien qui rentrait de sa croisi\u00e8re  aux Bahamas avec femme et enfants. Le coup de foudre sous l\u2019ouragan Arthur qui n\u2019avait pas touch\u00e9 les bateaux, mais d\u00e9truit deux couples et une famille. Il n\u2019a plus de nouvelles d\u2019elle depuis longtemps. \u00c7a avait \u00e9t\u00e9 dur, pas comme maintenant, coinc\u00e9 tout seul, il est au bout de ces ressources. C\u2019est d\u00e9risoire pourtant, il n\u2019est ni au fond de la for\u00eat amazonienne ni au fond d\u2019une crevasse sous un glacier, il va s&rsquo;en sortir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il s\u2019en veut encore de l\u2019avoir prise pour l\u2019infirmi\u00e8re, d\u2019avoir imagin\u00e9 que parce qu\u2019elle \u00e9tait beurette, elle \u00e9tait infirmi\u00e8re et pas m\u00e9decin. Si elle avait \u00e9t\u00e9 noire, il l\u2019aurait prise pour l\u2019aide-soignante. Vraiment trop con, plein de pr\u00e9jug\u00e9s. Elle a souri quand elle a vu sa m\u00e9prise. 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