{"id":50736,"date":"2021-09-10T12:02:37","date_gmt":"2021-09-10T10:02:37","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=50736"},"modified":"2021-09-10T12:03:19","modified_gmt":"2021-09-10T10:03:19","slug":"p7-fenetre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p7-fenetre\/","title":{"rendered":"#P7 | Fen\u00eatre"},"content":{"rendered":"\n<p>D\u00e8s l\u2019aube, les premi\u00e8res lueurs entrent par les persiennes des volets ferm\u00e9s filtr\u00e9es par l\u2019\u00e9pais rideau jaune. Du paysage nous n\u2019avons que ceci, un \u00e9cran vaporeux de lumi\u00e8re chaude. Les plis de l\u2019\u00e9toffe dessinent des lignes dans lesquelles viennent se loger des teintes plus fonc\u00e9es, allant jusqu\u2019\u00e0 l\u2019orange profond, presque brun. La lumi\u00e8re passant plus ais\u00e9ment sur les zones de tissus entre les plis r\u00e9v\u00e8le une succession de motifs dor\u00e9s, comme tiss\u00e9s dans de fils pr\u00e9cieux. Dans ces fragments on devine des entrelacements de losanges, \u00e9mergences de formes reconnaissables et identifiables au milieu de l\u2019abstraction qui dessine ces paysages imaginaires faits de nuances de jaune et d\u2019orange aux fronti\u00e8res floues, comme des visions pr\u00e9natales. Les cris d\u2019acier des premiers trains de la journ\u00e9e transpercent la pellicule jaune et molle, le vacarme dans une atmosph\u00e8re de coton.<\/p>\n\n\n\n<p>Les rideaux ont \u00e9t\u00e9 tir\u00e9s et tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement les volets on \u00e9t\u00e9 ouverts avec une parcimonie extr\u00eame. En r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 peine seule une fine ouverture, pas plus \u00e9paisse qu\u2019une main laisse entrevoir l\u2019ext\u00e9rieur, et pourtant le soleil y rentre en un rayon dur dans la pi\u00e8ce, d\u00e9posant une bande br\u00fblante, en oblique, sur le rebord de ciment et poursuit sa route en cassures, grimpant le long des rebords du cadre de bois, dessinant les contours d\u2019un escalier. Le bois des volets est sec et ab\u00eem\u00e9, p\u00e2li par trop de soleil et de pluie, la peinture se d\u00e9colle par plaques, ondule, il y a bien longtemps que la couche de vernis a disparu. \u00c0 l\u2019origine ils \u00e9taient peints en blancs ou bien en bleu tr\u00e8s clair, la couleur actuelle est indistincte, un gris terne aux variantes plus ou moins sombres. Le loquet ainsi que les tiges de m\u00e9tal qui constituent le syst\u00e8me de fermeture ont une surface granuleuse, rong\u00e9e par une rouille sombre. La surface du rebord de ciment est bossel\u00e9e, sculpt\u00e9e par les successives couches de peinture et les plaques d\u2019usure. <em>Le cadre de cette fen\u00eatre conditionne la perception que l\u2019on va avoir du paysage. <\/em>Ce cadre qui d\u00e9limite la vue \u2014 cette fine bande verticale de l\u2019ext\u00e9rieur \u2014 offre \u00e0 voir depuis loin dans le temps, une distance temporelle ind\u00e9finie \u00e0 la fois proche, profonde et lointaine, impalpable, plus loin que sa propre enfance, plus loin que l\u2019enfance elle-m\u00eame, depuis un endroit qui a toujours \u00e9t\u00e9 plus vieux que le monde. Dans l\u2019interstice qui ouvre sur l\u2019ext\u00e9rieur une profusion de feuillages d\u2019un vert intense s\u2019\u00e9parpille en fouillis. Toutes les feuilles qui peuplent ces branches longues et molles semblent appartenir \u00e0 une mauvaise herbe que l\u2019on aurait laiss\u00e9 pousser au point qu\u2019elle devienne un arbre aux longues branches \u00e9parses et tendres, sensibles aux mouvements du vent, cr\u00e9ant \u00e0 elle seule l\u2019illusion d\u2019une sylve. D\u2019\u00e9pais poteaux faits d\u2019acier et de ciment dessinent des lignes horizontales et verticales qui d\u00e9coupent le ciel en formes g\u00e9om\u00e9triques, d\u00e9limit\u00e9es par des angles droits. De ces barres partent des c\u00e2bles tissant un r\u00e9seau de lignes droites et tendues dont les trajectoires se c\u00f4toient en couloirs parall\u00e8les et se croisent. Un suspens \u00e9ternel sous le bleu du ciel seulement perturb\u00e9 par le passage des trains.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a un certain moment dans la journ\u00e9e o\u00f9 le soleil tourne bien qu\u2019il soit encore haut et sa lumi\u00e8re puissante, il frappe ailleurs et l\u2019ombre glisse lentement sur la fen\u00eatre. Ce qui permet alors d\u2019agrandir l\u2019ouverture. On rabat un peu plus les volets vers l\u2019ext\u00e9rieur. La partie visible qui n\u2019est pas occup\u00e9e par la v\u00e9g\u00e9tation se constitue d\u2019une succession de toits bas \u00e0 l\u2019horizontale couverts de tuiles rouges fonc\u00e9es desquels s\u2019\u00e9l\u00e8vent de minces chemin\u00e9es en tuyaux d\u2019aluminium. Ayant la contenance d\u2019une pi\u00e8ce, elles sont pourvues de portes-fen\u00eatres donnant sur des cours individuelles qui cloisonnent les habitations, cr\u00e9ant une alternance maison-cours. Sur le toit de l\u2019une d\u2019entre elles, la seule ayant un toit plat et non en pente recouvert de tuile, un chat est allong\u00e9, lascif, endormi. Sa robe est grise et tigr\u00e9e, sa posture couch\u00e9e sur le c\u00f4t\u00e9 laisse voir un ventre au pelage clair et dense. Les petites habitations plein-pied sont accol\u00e9es par le c\u00f4t\u00e9 droit de la tranche \u00e0 une aile perpendiculaire du b\u00e2timent dans lequel se trouve la fen\u00eatre. La fa\u00e7ade de ce b\u00e2timent perpendiculaire est couverte d\u2019un cr\u00e9pit gris terne.&nbsp; Au fond, dans l\u2019espace qui reste visible derri\u00e8re les maisons basses, on devine un enchev\u00eatrement de nature folle et d\u2019habitations, rectangles \u00e0 plusieurs \u00e9tages et formes grossi\u00e8res, comme les cubes avec lesquels des enfants s\u2019adonnent \u00e0 des jeux de construction. La circulation forme un brouhaha qui arrive par vagues.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En fin d\u2019apr\u00e8s-midi les derniers rayons orange irradient les vitres des immeubles lointains, les faisant \u00e9tinceler comme des miroirs enflamm\u00e9s. Les touffes d\u2019herbe s\u00e8ches prennent alors des couleurs fauves. Une m\u00e9lancolie se dissout dans le ciel qui tire du rose vers le mauve. La lumi\u00e8re chaude traverse l\u2019herbe s\u00e8che qui borde les rails, donnant aux touffes \u00e9paisses des couleurs fauves et \u00e0 l\u2019acier un ocre profond. L\u00e0 aussi l\u2019impression que quelque chose de tr\u00e8s ancien se rejoue, les rails semblent alors mener jusqu\u2019au bout de quelque chose dans le temps et dans l\u2019espace. Les trains qui passent un vacarme \u00e9norme sont des serpents d\u2019acier rageurs aux mille reflets.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019heure bleue, il est alors possible d\u2019ouvrir compl\u00e8tement. Le cadre de la fen\u00eatre est enti\u00e8rement occup\u00e9 du paysage ext\u00e9rieur. Les volets de l\u2019aile perpendiculaire du b\u00e2timent, qui ferme et obstrue la vue du c\u00f4t\u00e9 droit, sont tous ferm\u00e9s et constituent une muraille silencieuse, \u00e0 l\u2019exception des caissons de ventilation rouill\u00e9s, situ\u00e9s au bas de certaines fen\u00eatres qui ronronnent, ennuy\u00e9s d\u2019eux-m\u00eames. En regardant mieux, on remarque que les volets de l\u2019une de ces fen\u00eatres sont ouverts. Du linge est suspendu sur un fil au bas de cette fen\u00eatre, des tissus aux formes vagues de couleurs diff\u00e9rentes se balancent mollement. Le chat dormeur a quitt\u00e9 le toit plat, son absence laisse mieux voir une petite tache blanche dans un recoin, qui s\u2019av\u00e8re \u00eatre une couche-culotte abandonn\u00e9e. La v\u00e9g\u00e9tation qui borde les rails forme un nuage \u00e9pais, ainsi que les autres touffes herbeuses dispers\u00e9es un peu plus loin. Derri\u00e8re les maisons basses, on devine une rue dont on ne distingue que l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 haute d\u2019un muret. Des affiches y sont align\u00e9es, entour\u00e9es de graffitis dont on ne voit que les fragments de trac\u00e9s de lettres. La luminosit\u00e9 basse permet de voir plus loin, d\u00e9barrassant la vision des contrastes forts de lumi\u00e8re et d\u2019ombre qui l\u2019arr\u00eate de jour. Le rectangle lumineux d\u2019un panneau publicitaire impose un mouvement r\u00e9gulier rythm\u00e9 par le roulement des diff\u00e9rentes affiches. Il est plant\u00e9 sur un talus dont la composition se divise entre un \u00e9pais buisson feuillu et de l\u2019herbe s\u00e8che, jaune p\u00e2le qui borde la continuit\u00e9 des rails. Les diff\u00e9rents poteaux forment une ligne mince, une mince bande de for\u00eat grise et vaporeuse qui s\u2019\u00e9vanouit \u00e0 l\u2019horizon, disparait entre des immeubles bas et encore d\u2019autres touffes herbeuses.<\/p>\n\n\n\n<p>De nuit les halos des r\u00e9verb\u00e8res dessinent des zones orange qui d\u00e9limitent les fronti\u00e8res de ce qui reste visible. Les rails deviennent un territoire sombre d\u2019o\u00f9 \u00e9mergent quelques reflets luisants qui courent sur les c\u00e2bles. Le panneau publicitaire r\u00e9tro\u00e9clair\u00e9 r\u00e8gne dans l\u2019obscurit\u00e9, formant un rectangle blanc aveuglant qui semble flotter entre les toits et les arbres. Le temps est dict\u00e9 par le changement des affiches, un temps cyclique, \u00e9grain\u00e9 \u00e0 chaque roulement. La constance de la nuit et des lumi\u00e8res \u00e9lectriques ouvre l\u2019espace temporel d\u2019une petite \u00e9ternit\u00e9. On pourrait croire que tout se fige, mais au contraire, c\u2019est en dehors des lueurs que mouvements, frissonnements et glissements&nbsp; s\u2019op\u00e8rent. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 des rails les formes opaques des immeubles avancent et reculent. \u00c0 l\u2019abri de la nuit les masses n\u2019appartiennent plus \u00e0 leurs contours, certaines libert\u00e9s sont possibles et des mouvements dans les t\u00e9n\u00e8bres s\u2019effectuent sous le regard qui r\u00e9apprend lentement \u00e0 voir. Un rideau gonfl\u00e9 par le vent \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2018une des fen\u00eatres est travers\u00e9 d\u2019une lumi\u00e8re p\u00e2le provenant de l\u2019int\u00e9rieur lui donnant une allure spectrale, un \u00eatre de la nuit \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et puissant, comme une vision.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e8s l\u2019aube, les premi\u00e8res lueurs entrent par les persiennes des volets ferm\u00e9s filtr\u00e9es par l\u2019\u00e9pais rideau jaune. Du paysage nous n\u2019avons que ceci, un \u00e9cran vaporeux de lumi\u00e8re chaude. Les plis de l\u2019\u00e9toffe dessinent des lignes dans lesquelles viennent se loger des teintes plus fonc\u00e9es, allant jusqu\u2019\u00e0 l\u2019orange profond, presque brun. 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