{"id":50741,"date":"2021-09-10T12:04:31","date_gmt":"2021-09-10T10:04:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=50741"},"modified":"2021-09-10T12:04:44","modified_gmt":"2021-09-10T10:04:44","slug":"l8-sur-le-port-de-saint-r","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l8-sur-le-port-de-saint-r\/","title":{"rendered":"#L8 | Sur le port de Saint-R."},"content":{"rendered":"\n<p>Dans le hall de la gare de curieux vitraux plac\u00e9s sur le haut plafond incurv\u00e9 filtrent la lumi\u00e8re de l\u2019ext\u00e9rieur, les motifs rappellent les \u00e9cailles d\u2019un crocodile dans lesquels se m\u00e9langent des couleurs allant du vert menthe \u00e0 l\u2019eau au rouge sanguin en passant par des teintes sable et safran. Un \u00e9cran lumineux semblable \u00e0 une pupille animale aux origines temporelles lointaines, peut-\u00eatre la vision des reptiles que nous avons pu \u00eatre un jour il y a tr\u00e8s longtemps ou dans une vie ant\u00e9rieure, nageant dans la vase d\u2019une eau ti\u00e8de, baign\u00e9 dans une conscience qui n\u2019est plus dans l\u2019esprit qui est le mien aujourd\u2019hui que le souvenir d\u2019un souvenir, insaisissable et se manifeste par r\u00e9miniscences aussi furtives qu\u2019inexplicables, \u00e0 l\u2019image des r\u00eaves ou des voyages int\u00e9rieurs que certaines substances rendent possibles. L\u2019ombre du feuillage de palmiers plant\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la gare se superpose aux vitraux y apposant une dentelle frang\u00e9e et mouvante, ajoutant \u00e0 cette vision une dimension d\u2019exotisme qui \u00e9trangement place une distance avec cet autre ailleurs qu\u2019\u00e9voque ces couleurs travers\u00e9es de lumi\u00e8re. Depuis mon arriv\u00e9e dans le Sud c\u2019est d\u2019ailleurs la deuxi\u00e8me fois que je retrouve la pr\u00e9sence d\u2019arbres plant\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une gare. Tout d\u2019abord \u00e0 Marseille, o\u00f9 le hall&nbsp; de Saint-Charles est parsem\u00e9 de pins, ce qui m\u2019avait beaucoup surpris comme peut l\u2019\u00eatre la vision d\u2019un arbre dans un espace int\u00e9rieur, produisant un collage qui appartient habituellement aux songes et r\u00e9sulte des associations incongrues propres \u00e0 l\u2019imaginaire et l\u2019inconscient. Ici ce sont des palmiers, pourtant si les pins sont bien une plante originaire du Midi difficile d\u2019en dire autant pour les palmiers. Bien que les pins y soient aussi pr\u00e9sents, la C\u00f4te d\u2019Azur, eldorado ensoleill\u00e9 des estivants, s\u2019est fabriqu\u00e9 une image inspir\u00e9e d\u2019autres paradis terrestres de l\u2019\u00e9ventail touristique et les pins ont peu \u00e0 peu \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s par des palmiers, pour le r\u00eave et le sentiment d\u2019\u00e9vasion que ces derniers peuvent procurer. Aller tout au bord du pays, au seuil de la M\u00e9diterran\u00e9e ne suffit apparement plus, il faut pouvoir donner l\u2019impression que nous sommes sur l\u2019une des \u00eeles et terres lointaines dont sont originaires les palmiers import\u00e9s ici depuis si longtemps que l\u2019on se surprend \u00e0 trouver leur pr\u00e9sence \u00e9vidente, comme un \u00e9l\u00e9ment inali\u00e9nable de la mer et du soleil. Quitter \u2014 m\u00eame \u00e0 regret \u2014 le bain de lumi\u00e8res color\u00e9es pour s\u2019aventurer au dehors, apr\u00e8s tout c\u2019est pour cette ville que je suis revenue ici, alors, retrouvons l\u00e0. Une agitation nerveuse et bruyante agite la chauss\u00e9e des rues commer\u00e7antes du centre-ville, les voitures luisantes passent en vrombissant, l\u2019asphalte absorbe le soleil, le retient et l\u2019exhale en vapeurs montantes, grimpant le long des mollets et des cuisses, les yeux aveugl\u00e9s par la blancheur des fa\u00e7ades immacul\u00e9es. C\u2019est l\u2019heure du midi, l\u2019heure morte o\u00f9 tout s\u2019immobilise. Les trottoirs ensoleill\u00e9s sont quasiment vides, faisant face aux murs ombrag\u00e9s que rasent les passants, en d\u00e9ambulation lente le long des vitrines des magasins \u00e9teints derri\u00e8re lesquelles sommeillent mannequins statufi\u00e9s, v\u00eatements de l\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 venir et promotions. L\u2019\u00e9t\u00e9 dort encore dans le plis des robes fleuries et par\u00e9os, et dans les rayons de maillots de bains entour\u00e9s de photographies montrant des surfeurs m\u00eame s\u2019il n\u2019y a pas de vagues ici, que la mer est douce et calme, scintillante, sans jamais un remous \u00e0 l\u2019exception des jours de Mistral, mais il faut un peu de \u00e7a, de cet imaginaire l\u00e0, la Californie en C\u00f4te d\u2019Azur pour s\u2019y croire vraiment. \u00c9trange besoin de l\u2019\u00e9vocation d\u2019un ailleurs pour faire appr\u00e9cier l\u2019ici, \u00e0 l\u2019image des carri\u00e8res d\u2019ocres de Rustrel, \u00e0 presque deux cent kilom\u00e8tres d\u2019ici, \u00e9crin min\u00e9ral fait de rouge, d\u2019orange et de rose nich\u00e9 dans la nature foisonnante et parfum\u00e9e d\u2019une Provence intacte, baptis\u00e9 le Colorado Proven\u00e7al, et il est vrai qu\u2019en s\u2019y baladant on se croirait dans l\u2019un de ces d\u00e9cors de western \u00e0 taille r\u00e9duite, on s\u2019y croirait oui. Mais pourquoi donc ce besoin d\u2019avoir l\u2019impression d\u2019\u00eatre ailleurs pour appr\u00e9cier ici, <em>de s\u2019y croire<\/em>, n\u2019est-ce pas assez bien ici? \u00c0 Rustrel l\u2019idiotie a \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9e au point que l\u2019un des circuits p\u00e9destre s\u2019appelle Sahara, le circuit Sahara, pourtant \u00e0 l\u2019exception de ce sable de feu qu\u2019y a t-il du Sahara? Ai-je d\u00e9j\u00e0 vu le Sahara ? Tout comme le Colorado seulement dans le cadre d\u2019un \u00e9cran, d\u2019une photographie, des concentr\u00e9s visuels appr\u00e9ci\u00e9s depuis un ailleurs, un fauteuil, mais l\u2019immensit\u00e9 de ses espaces, le climat, je n\u2019en connais rien, vraiment rien. Et je demande volontiers \u00e0 ceux qui ont d\u00e9j\u00e0 foul\u00e9 la terre du Colorado, les dunes du Sahara de me raconter, pas seulement ce que vos yeux ont vu mais de vos corps, quels sont les r\u00e9cits qui s\u2019y sont imprim\u00e9s, ce qu\u2019ont ressenti les jambes, les mains, les pieds, et les oreilles, qu\u2019ont-elles entendu? Et l\u2019air dans les poumons, quelle saveur ? \u00c0 Rustrel la densit\u00e9 de la v\u00e9g\u00e9tation qui peuple les reliefs du sol attache singuli\u00e8rement ces carri\u00e8res au paysage du Luberon, impossible de vraiment ressentir ce que pourrait \u00eatre le Colorado si t\u00f4t qu\u2019un peu de recul ou de hauteur est pris pour admirer les roches. La transposition d\u2019un endroit sur un autre demande ici une certaine distance, c\u2019est \u00e0 dire tr\u00e8s r\u00e9duite, une focale sur un d\u00e9tail en particulier amenant \u00e0 faire abstraction du reste. Si je regarde le sable de Rustrel \u00e0 mes pieds et rien d\u2019autre, peut-\u00eatre puis-je m\u2019imaginer le Sahara, mais il faudra alors oublier toutes les empreintes de semelles de chaussures qui tapissent le chemin. Au pied d\u2019une falaise une sensation vague de Colorado peut na\u00eetre, au d\u00e9tour de souvenirs d\u2019images d\u00e9j\u00e0 vues, cependant le moindre pas en arri\u00e8re ou rotation du regard brisera cette impression. Celle-ci est donc extr\u00eamement fragile, donc au final risqu\u00e9e. Une vague ressemblance au final, rien de plus. N\u2019y a t-il pas quelque chose pervers dans l\u2019attachement \u00e0 une vague proximit\u00e9 entre deux choses, comme de trouver beau un visage qui se rapproche sous un certain angle et une lumi\u00e8re en particulier \u00e0 un canon de beaut\u00e9, mais dont le charme s\u2019effondrerait sit\u00f4t les conditions pass\u00e9es ? \u00ab&nbsp;On dirait&nbsp;\u00bb telle actrice, tel homme c\u00e9l\u00e8bre, on dirait tel endroit, mais au final que voit-on? Dans les rues la chaleur d\u00e9j\u00e0, une chaleur de ville, molle, stagnante malgr\u00e9 la proximit\u00e9 de la mer. Peut-\u00eatre fera t-il meilleur sur le port. Il arrive vite et au coin de la rue, entre les couples de retrait\u00e9s endimanch\u00e9s et les familles aux enfants d\u00e9j\u00e0 fatigu\u00e9s, train\u00e9s par une main adulte, j\u2019entrevois d\u00e9j\u00e0 les mats. Je retrouve la promenade et son ruban de terrasses de restaurants et de caf\u00e9s sous l\u2019all\u00e9e d\u2019arbres \u00e9pais. C\u2019est ici que nous restions assises de longues apr\u00e8s-midi, sirotant une limonade et une pression, \u00e0 regarder passer les gens et attendre, laisser couler doucement sur le temps comme les rares et d\u00e9licieux courants d\u2019airs sur nos peaux, ma peau d\u2019enfant couverte de cr\u00e8me solaire, la tienne distendue, h\u00e2l\u00e9e et si douce, ta peau qui avait travers\u00e9 le monde et le temps, v\u00e9cu, aim\u00e9, une peau tann\u00e9e par un long voyage dans le p\u00e9riple de la vie, impr\u00e9gn\u00e9e d\u2019odeurs et d\u2019images, de cicatrices et de rides, ta peau sacr\u00e9e comme l\u2019\u00e9corce de ces arbres qui tombe par plaque sur la pelouse verte. Tu es rest\u00e9e ici, \u00e0 l\u2019une de ces terrasses, je te cherche, je nous traque, o\u00f9 \u00e9tions nous assises, o\u00f9 sommes nous? De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la route qui s\u00e9pare le trottoir ombrag\u00e9 et les terrasses de la promenade du port le chemin de planche est abandonn\u00e9 au soleil, une lumi\u00e8re implacable qui n\u2019offre aucun relief ni de coin d\u2019ombre. Quelques palmiers sont \u00e9parpill\u00e9s, tr\u00e8s espac\u00e9s, et c\u2019est \u00e0 leur pied qu\u2019est jet\u00e9 la flaque de l\u2019ombre et du repos, l\u00e9zard\u00e9e, changeante. Les palmiers pour l\u2019\u00e9t\u00e9, pour l\u2019ailleurs, \u00e0 en oublier qu\u2019ils ne pousseraient normalement pas ici, et les pins parasols sont effac\u00e9s de la m\u00e9moire. Y en avait-il encore au temps de Fitzgerald et de Sagan, quand la peinture de l\u2019h\u00f4tel Continental n\u2019\u00e9tait pas encore s\u00e8che, les palmiers, les palmiers, les petits drapeaux color\u00e9s, la grande roue et son mouvement interminable comme l\u2019horloge d\u2019un temps \u00e0 jamais ralenti, la Californie peut-\u00eatre, en miniature. Au milieu d\u2019une sorte de rond-point, l\u00e0 o\u00f9 il y a l\u2019encre g\u00e9ante un olivier, comme pour rappeler qu\u2019ici c\u2019est la Provence, la M\u00e9diterrann\u00e9e, et la silhouette de l\u2019\u00e9glise de Saint-Rapha\u00ebl nous emporte quelque part apr\u00e8s Nice, \u00e0 Florence peut-\u00eatre avec son d\u00f4me aux tuiles noires, les toits rouges, la pierre rousse et son air d\u2019\u00e9crin inchang\u00e9. Quelques pins parasols, au nombre de trois, sur ce petit triangle de trottoir qui s\u00e9pare la route en deux, un faux rond-point puisque l\u2019on ne peut pas tourner autour, triangle \u00e0 la pointe duquel se trouve l\u2019ancre et l\u2019olivier, le ridicule olivier. Sur ce terre-plein une pelouse au milieu de laquelle tr\u00f4ne un monument, bloc de marbre, sur lequel des inscriptions indiquent que le 9 octobre 1799, Napol\u00e9on Bonaparte d\u00e9barquait ici apr\u00e8s sa conqu\u00eate d\u2019\u00c9gypte, une conqu\u00eate qui marque le d\u00e9but du colonialisme fran\u00e7ais en Orient, et je ne peux m\u2019emp\u00eacher que la pr\u00e9sence de ces palmiers sur une plage fran\u00e7aise n\u2019est pas \u00e9trang\u00e8re \u00e0 tout cela.<\/p>\n\n\n\n<p>Le petit train blanc passe en agitant sa clochette, visitez Saint-Rapha\u00ebl en trente minutes, comment\u00e9. Visages hagards sur des corps transport\u00e9s \u00e0 un rythme lent.<\/p>\n\n\n\n<p>Une couple curieux s\u2019approche de moi, ralenti, s\u2019arr\u00eate compl\u00e8tement. Une petite fille de six ou sept ans peut-\u00eatre accompagn\u00e9e de sa grand-m\u00e8re, la petite est assise sur la plateforme du d\u00e9ambulateur de la grand-m\u00e8re que celle-ci pousse \u00e0 pas lent avant de s\u2019assoir sur un rebord en pierre. La grand-m\u00e8re a un style un peu excentrique, des cheveux teins en rouge vif et une longue robe de la m\u00eame couleur, comme un bon nombre de femmes \u00e2g\u00e9es dans le Sud, que j\u2019appelle int\u00e9rieurement les mamies fashion. La petite porte une robe blanche dont les manches \u00e0 volants sont ajour\u00e9es \u00e0 la fa\u00e7on de la dentelle anglaise, son attention est concentr\u00e9e sur un smartphone, je me dis que si c\u2019\u00e9tait toi et moi et que notre histoire se d\u00e9roulerait aujourd\u2019hui il y aurait forc\u00e9ment cela, ton smartphone entre mes mains, la grand-m\u00e8re prononce le mot Maman et reprend le t\u00e9l\u00e9phone avec lequel elle passe un appel. Avec ton Nokia 3310 on appelait la mienne depuis l\u2019une de ces terrasses pour donner des nouvelles, je les regarde et je nous vois, toi excentrique, moi inconsciente de ma chance, du luxe de ce temps pass\u00e9 ensemble. Mon t\u00e9l\u00e9phone sonne d\u2019ailleurs, on m\u2019a envoy\u00e9 un article \u00e0 lire, quelques actualit\u00e9s d\u2019un d\u00e9sastre qui se d\u00e9roule a des milliers de kilom\u00e8tres, la lumi\u00e8re d\u2019humain rong\u00e9e par un obscurantisme au pouvoir, des petites filles comme elle, comme celle que j\u2019ai pu \u00eatre, mises en esclavage sexuel et des femme, comme moi aujourd\u2019hui, emprisonn\u00e9es, tu\u00e9s, mari\u00e9s de force, viol\u00e9es, au nom d\u2019une cause sainte, sous la formule d\u2019un pr\u00e9texte qui n\u2019a pas plus \u00e0 voir avec Dieu qu\u2019avec tout autre forme de qu\u00eate spirituelle. L\u2019\u00e9ternelle histoire de la violence et du pouvoir, des exactions, des meurtres et des viols. Tous ces mots absents de la st\u00e8le qui comm\u00e9more les agissements de ceux que l\u2019on dit \u00eatre des grands Hommes, Napol\u00e9on n\u2019\u00e9tait pas un conqu\u00e9rant mais un meurtrier. Le sang sur les mains, hier et aujourd\u2019hui. Encore les criminels, les assoiff\u00e9s de sang, les faibles d\u2019esprit invoquent des mots qu\u2019ils ne touchent qu\u2019avec leur langue pour justifier le pire. Et le pire ici est invisible, dans le calme de cet apr\u00e8s-midi, la marche lente des passants qui dig\u00e8rent, les terrasses qui se vident et que l\u2019on pr\u00e9pare pour le service du soir, les toiles des parasols qui ondulent lascivement. Pas de poussi\u00e8re ni de larmes si ce n\u2019est celles des enfants fatigu\u00e9s, frustr\u00e9s de ne pas voir s\u2019offrir tel jouet color\u00e9 ou bracelet de coquillages, les larmes sont derri\u00e8re des murs silencieux peut-\u00eatre, dans les cuisines des restaurants et les ruelles mais pas sur le port, ni sur la plage, ici il n\u2019y a que le soleil, il r\u00e8gne en ma\u00eetre et impose l\u2019empire de l\u2019\u00e9t\u00e9, des vacances, on ne peut que regarder, fl\u00e2ner. Nul besoin de se presser \u00e0 part si l\u2019on a un train \u00e0 prendre et la solidit\u00e9 de la chaleur dicte au sang le rythme auquel celui-ci doit couler, lentement, immobile comme les bateaux aux rampes chrom\u00e9es scintillantes, lentement comme les personnes \u00e2g\u00e9es en vill\u00e9giature, lentement comme les familles, les enfants, lentement le vent dans les feuilles, seules les voitures sur la route glissent en rugissant et m\u00eame l\u2019entrem\u00ealement de leurs moteurs forme une rumeur ennuyante, parfois de la musique \u00e0 un volume \u00e9lev\u00e9 s\u2019\u00e9chappe d\u2019une voiture puis s\u2019\u00e9vanouit. Des artistes ont d\u00e9truit leurs oeuvres pour \u00e9viter les repr\u00e9sailles, pour ne pas qu\u2019on les d\u00e9truise eux-m\u00eames, comme Cl\u00e9op\u00e2tre s\u2019empoisonne avec le serpent tandis que les romains sont \u00e0 sa porte, que le paysan br\u00fble ses terres alors que l\u2019arriv\u00e9e de l\u2019envahisseur n\u2019est plus qu\u2019une crainte mais devient r\u00e9elle et visible, la musique est interdite, interdite, les magasins d\u2019instruments d\u00e9truits, les artistes ont fuit, ou tentent de le faire, les autres se terrent, se taisent, tremblent. Il y en a qui meurent. Et ici, ici le petit train, la lenteur de la roue, calme et joyeuse, les cris de joie des passagers d\u2019un bateau de croisi\u00e8re, les l\u00e9gers tintements de vaisselles sur les terrasses, je peux dire, je peux faire et chanter, je peux crier m\u00eame et insulter le pr\u00e9sident, il ne se passera rien. Le probl\u00e8me ne r\u00e9side pas dans un trop plein de libert\u00e9 dont nous b\u00e9n\u00e9ficions ici, mais du manque cruel dont certaines et certains disposent \u00e0 l\u2019heure qu\u2019il est en d\u2019autres endroits. Ici, Saint-Rapha\u00ebl, en ce d\u00e9but d\u2019\u00e9t\u00e9. Pas de sable ni de sang, et les larmes, les larmes dans la mer, mordre dans une glace et la poussi\u00e8re s\u2019est envol\u00e9e, chass\u00e9e par une brise d\u2019\u00e9t\u00e9. Que fais-t-on de ce deuil et de l\u2019urne, je t\u2019emm\u00e8ne o\u00f9 maintenant? On a tous perdu une grand-m\u00e8re, apr\u00e8s tout rien ne grave des milliers de personnes meurent tous les jours, parfois jeunes et dans d\u2019atroces souffrances. Tu es morte vieille sans souffrir, pourquoi donc tout ce chagrin? La belle-soeur d\u2019un artiste exil\u00e9 en Arabie saoudite est morte d\u2019une balle dans la t\u00eate, vingt-trois ans, cela seulement au d\u00e9tour d\u2019une ligne entre d\u2019autres horreurs, un grain de sable sur la plage des trag\u00e9dies humaines, o\u00f9 sans cesse s\u2019accumule les morts, et bien d\u2019autres tant d\u2019autres. Ta mort est une montagne que je n\u2019arrive pas \u00e0 gravir et ombrage ma vie depuis qu\u2019elle est survenue et pourtant je sais que nous ne sommes petites et insignifiantes, des particules dans la masse, l\u2019immense mati\u00e8re Vie, que des massacres, des g\u00e9nocides sont \u00e0 l\u2019oeuvre, dois-je te pleurer? Dois-je pleurer le peuple afghan et tous les autres? Comment vous pleurer en m\u00eame temps? Toi qui m\u2019a \u00e9lev\u00e9, a \u00e9t\u00e9 heureuse, est morte vieille et des inconnus dont la connaissance de la situation m\u2019est insupportable, me donne envie de hurler et me taire \u00e0 jamais \u00e0 la fois. Deux adolescentes passent, soucieuses, s\u2019entretiennent le front pliss\u00e9s puis repassent deux minutes apr\u00e8s avec un granites \u00e0 la main, elles aper\u00e7oivent quelqu\u2019un au loin et l\u2019interpellent, un pr\u00e9nom masculin, leur visage s\u2019illuminent, elles partent en courant en sa direction, appelant son nom, l\u2019impression d\u2019assister \u00e0 une sc\u00e8ne d\u2019un film de Rohmer. Et les petites filles libres et heureuses aux cheveux que le soleil a teint\u00e9 de miel, les petites filles sauves, les petites filles de France que la rentr\u00e9e des classes attendra en septembre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le hall de la gare de curieux vitraux plac\u00e9s sur le haut plafond incurv\u00e9 filtrent la lumi\u00e8re de l\u2019ext\u00e9rieur, les motifs rappellent les \u00e9cailles d\u2019un crocodile dans lesquels se m\u00e9langent des couleurs allant du vert menthe \u00e0 l\u2019eau au rouge sanguin en passant par des teintes sable et safran. 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