{"id":50945,"date":"2021-09-12T05:36:40","date_gmt":"2021-09-12T03:36:40","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=50945"},"modified":"2021-09-12T05:36:42","modified_gmt":"2021-09-12T03:36:42","slug":"p10-cest-plus-fort-que-moi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p10-cest-plus-fort-que-moi\/","title":{"rendered":"# P10 | C&rsquo;est plus fort que moi"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>C\u2019est la java bleue, la java la plus belle, celle qui ensorcelle, et que l\u2019on danse les yeux dans les yeux.<\/em> C\u2019est quelque chose quand m\u00eame. C\u2019est plus fort que moi. Peux pas m\u2019emp\u00eacher de chanter. Continue, c\u2019est beau, mamie. C\u2019est pas rien quand m\u00eame. Cette histoire. <em>Celle qui ensorcelle<\/em>. Cette chanson, je peux pas m\u2019emp\u00eacher de la chanter. C\u2019est qu\u2019elle te fait du bien. Elle l\u00e8ve la t\u00eate, regard absent qui s\u2019illumine. Comme t\u2019es mignonne. Tu me rappelles quelqu\u2019un. Oh comme tu me rappelles quelqu\u2019un. Elle sourit. Fredonne l\u2019air. Le regard s\u2019engouffre \u00e0 nouveau dans les trous de la m\u00e9moire. <em>Les yeux dans les yeux<\/em>. C\u2019est ta vie heureuse mamie que tu chantes. Tu aimais beaucoup danser. Tu allais au bal musette. Tu te rappelles. Tu chantais tu dansais beaucoup. Ce que tu pr\u00e9f\u00e9rais c\u2019\u00e9tait la valse. Tu te faisais toute belle. Tu as toujours \u00e9t\u00e9 coquette. Tu y tenais. J\u2019ai toujours admir\u00e9 ton \u00e9l\u00e9gance. <em>Au rythme joyeux<\/em>. J\u2019aimais chanter\u00a0? Ah oui\u00a0? Peut-\u00eatre bien que oui. C\u2019est pas rien quand m\u00eame. C\u2019est beau, mamie, continue. Elle pose la main sur son bras. Elle commence \u00e0 le caresser doucement, \u00e0 d\u00e9m\u00ealer l\u2019angoisse tapie. C\u2019est pas rien quand m\u00eame de pas pouvoir s\u2019emp\u00eacher. Continue, mamie, chante, fredonne. C\u2019est quelque chose quand m\u00eame. Dans la petite pi\u00e8ce, elles ferment toutes les deux les yeux maintenant, l\u2019une assise sur le canap\u00e9, l\u2019autre sur le lit, l\u2019une fredonne, l\u2019autre se souvient pour deux. <em>Quand les corps se confondent.<\/em> Et la mer, mamie, tu te souviens de la mer. Ca aussi c\u2019\u00e9tait la vie heureuse. Nos vacances \u00e0 la mer. Entre femmes. Trois g\u00e9n\u00e9rations de femmes dans la petite maison rouge avec la mer au bout de la rue. Les parties de carte les jours de pluie. Les cr\u00eapes apr\u00e8s les apr\u00e8s-midis sal\u00e9s d&rsquo;eau de mer brillants de lumi\u00e8re. La f\u00eate foraine. Les balades sur la corniche. C&rsquo;\u00e9tait la vie heureuse \u00e7a aussi. La grand-m\u00e8re n&rsquo;a cess\u00e9 de fredonner. Je peux pas m&#8217;emp\u00eacher. C&rsquo;est plus fort que moi. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\">*<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle l\u2019aide \u00e0 l\u2019asseoir dans le fauteuil, pr\u00e8s de la porte-fen\u00eatre sans poign\u00e9e. Le corps est pesant. Qu\u2019est-ce que tu veux faire ? Je sais pas. Y a rien \u00e0 faire. Tu es fatigu\u00e9e maman, tu es fatigu\u00e9e pour faire les choses. C\u2019est normal. Peut-\u00eatre. Je ne sais plus. Je ne sais plus quoi devenir. Je ne sais plus quoi faire. Parce que tu veux absolument faire quelque chose\u00a0? Long moment de silence. Dehors dans le couloir, des bruits de voix. La porte de la chambre s\u2019ouvre. Des cheveux gris vo\u00fbt\u00e9s s\u2019engouffrent et ressortent. Une manche rose les enveloppe et tente de panser l\u2019angoisse. On le devine \u00e0 sa voix qui sourit de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la porte maintenant referm\u00e9e. Elle dit\u00a0: Ca y est j\u2019ai fini. J\u2019ai fait mon boulot. Long moment de silence. C\u2019est pas rien hein. Pas rien d\u2019\u00eatre l\u00e0. Oblig\u00e9e de toujours appeler. Ca me dit rien. Tu as raison maman, ce n\u2019est pas rien de toujours d\u00e9pendre des autres. Mais on est l\u00e0 pour \u00e7a. \u00a0Elle tente d\u2019un geste compulsif d\u2019effacer un pli de son pantalon de toile. La messe est dite. Je vais m\u2019en aller. Je suis fatigu\u00e9e. Vais m\u2019en aller. Sa fille lui prend les deux mains. Elle cherche son regard. Eh bien, laisse-toi partir maman. Elle l\u00e8ve la t\u00eate, accroche le regard de sa fille\u00a0: Laisse-moi partir\u00a0? Je veux dire, ne r\u00e9siste pas si tu veux t\u2019en aller. Tu comprends ce que je te dis. Elle dit\u00a0: non. Elle reprend\u00a0: Tu dis je veux partir, je suis fatigu\u00e9e alors laisse-toi partir. Le regard s\u2019affole\u00a0: C\u2019est \u00e7a que tu as r\u00e9pondu\u00a0? Laisse-moi partir\u00a0? Long silence. Les regards d\u00e9crochent. J\u2019ai vraiment envie de rien faire. Ca m\u2019a vraiment mis.\u00a0Moi je peux pas. Moi je peux pas et puis je peux rien faire. Ne r\u00e9siste pas. La m\u00e8re grimace. Elle ne sait plus comment habiter son fauteuil pr\u00e8s de la porte-fen\u00eatre. N\u2019essaie pas de te relever. D\u00e9tends-toi. Laisse-toi aller. Tu es sans arr\u00eat en train de lutter. Laisse-toi aller maman. Ne cherche pas ne lutte pas. D\u00e9tends-toi. Oh oui vaut mieux que je parte. D\u00e9tends-toi. Si tu es fatigu\u00e9e, ne lutte pas. Repose ta t\u00eate, ferme tes yeux. Tu n\u2019as jamais su t\u2019arr\u00eater dans ta vie. T\u2019as toujours fait quelque chose. T\u2019as jamais voulu t\u2019arr\u00eater. Et la vie elle te demande de t\u2019arr\u00eater l\u00e0 maintenant. Oh j\u2019voudrais bien. Mais j\u2019peux point. La fille se saisit de ce bout de m\u00e9moire en pleine d\u00e9rade. Une chanson \u00e0 nouveau. La fille fredonne maintenant \u00ab\u00a0La bonne du cur\u00e9\u00a0\u00bb. <em>J\u2019voudrais bien. Mais j\u2019peux point<\/em>. Mais \u00e7a s\u2019arr\u00eate l\u00e0. Aujourd\u2019hui n\u2019est pas le jour. La m\u00e8re s\u2019agite dans le fauteuil. Tu cherches vraiment ta place. Tu cherches ta place. Oui, je cherche ma place. Cette tristesse, tu te rends compte, on peut pas faire \u00e7a. Ca suffit. Ca suffit amplement. Je peux pas tenir debout. Je suis fatigu\u00e9e. Je suis au bout du rouleau. C\u2019est comme \u00e7a. Faut pas que tu t\u2019inqui\u00e8tes, maman. Faut me laisser aller ? C\u2019est pas rien. Je sais. On est l\u00e0. On sait que \u00e7a n\u2019enl\u00e8ve pas ta souffrance ni ta tristesse. Ni ta fatigue. Mais on est l\u00e0. Les yeux se ferment, les mains se crispent\u00a0: Je suis fatigu\u00e9e. La fille tente de raccrocher le regard, sans cesser de lui caresser le bras. Faut tout oublier. <em>C\u2019est du pass\u00e9 n\u2019en parlons plus.<\/em> Tu as fait tout ce que tu as pu. J\u2019ai mal au bras. Je peux plus rien faire. Elle pleure en silence. Je suis fatigu\u00e9e d\u2019\u00eatre l\u00e0. J\u2019ai pas envie. Elle ne peut plus emp\u00eacher les larmes de couler. J\u2019ai pas envie qu\u2019on me laisse toute seule. Je veux sortir. Les gorges se serrent dans la petite pi\u00e8ce. C\u2019est chez toi ici. Je sais bien, je sais bien, c\u2019est pas d\u2019aujourd\u2019hui. Je veux pas m\u2019en aller non plus. Je veux sortir. Je veux pas me lever. C&rsquo;est plus fort que moi. Je veux pas m\u2019en aller.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est la java bleue, la java la plus belle, celle qui ensorcelle, et que l\u2019on danse les yeux dans les yeux. C\u2019est quelque chose quand m\u00eame. C\u2019est plus fort que moi. Peux pas m\u2019emp\u00eacher de chanter. Continue, c\u2019est beau, mamie. C\u2019est pas rien quand m\u00eame. Cette histoire. Celle qui ensorcelle. Cette chanson, je peux pas m\u2019emp\u00eacher de la chanter. 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