{"id":50973,"date":"2021-09-12T10:42:52","date_gmt":"2021-09-12T08:42:52","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=50973"},"modified":"2021-09-12T10:42:53","modified_gmt":"2021-09-12T08:42:53","slug":"l10-metaphysique-communale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l10-metaphysique-communale\/","title":{"rendered":"#L10 : m\u00e9taphysique communale"},"content":{"rendered":"\n<p>Je suis fatigu\u00e9 par tous ces entrelacs de pass\u00e9, de pr\u00e9sent et de futur. Je ne sais toujours pas quel sens a le temps. Les hommes naissent, vivent et meurent, cela a du sens. Mais moi ? Suis-je seulement n\u00e9 ? Vais-je seulement mourir ? Je suis d\u00e9j\u00e0 oubli\u00e9 de la plupart\u2026 c\u2019est peut-\u00eatre une forme de mort, je n\u2019en sais rien. Mais je suis \u00e9puis\u00e9, comme on le dirait d\u2019un livre qu\u2019on ne r\u00e9\u00e9ditera plus. Parce qu\u2019on a perdu la patience de le lire. Parce qu\u2019on n\u2019a pas su voir sa valeur. Parce qu\u2019on n\u2019a pas eu le courage d\u2019en tirer une le\u00e7on. Parce que \u00e7a demande trop d\u2019effort, de temps, de recherche, de curiosit\u00e9. Parce qu\u2019il est obsol\u00e8te. Qu\u2019est-ce que cela peut bien vouloir dire obsol\u00e8te ? Trop ancien pour int\u00e9resser quiconque ou pas assez consensuel, respectant les canons \u00e9dict\u00e9s par la plupart ?<br>Longuevielle est devenu un petit bourg tranquille, charmant au demeurant, mais vide. Voil\u00e0 ce qu\u2019on se dit : il est vide, creux, sans int\u00e9r\u00eat, sans agitation. Car c\u2019est l\u2019agitation qui est \u00e0 la mode, je le vois bien. Cette agitation qui me plaisait tant plus jeune car elle me permettait de penser que tout cela avait un sens. Ou de ne pas y penser. Ou de ne pas chercher un autre sens. Ou de ne pas me poser la question. Mes habitants cherchent encore \u00e0 vivre comme \u00e7a, coll\u00e9s au pr\u00e9sent, \u00e0 leurs sensations pr\u00e9sentes : j\u2019en suis incapable. Ce qu\u2019ils nomment chronologie m\u2019est tout bonnement \u00e9tranger. Je per\u00e7ois qu\u2019une vibration commence, change puis s\u2019arr\u00eate. C\u2019est ce qu\u2019ils appellent la vie. Mais \u00e7a n\u2019a pas de sens parce qu\u2019une vibration ne peut pas \u00eatre per\u00e7ue comme isol\u00e9e. Je ne suis un village que parce qu\u2019il y a des villes, des m\u00e9galopoles, des bourgs, des hameaux, des champs, des d\u00e9serts et des rivi\u00e8res. Comment se d\u00e9finir autrement ? Comment peut-on croire qu\u2019on est parce qu\u2019on est ?<br>Longuevielle existe-t-il ? Me voil\u00e0 philosophe maintenant. Certains disent questionnements m\u00e9taphysiques. Mais je n\u2019ai pas d\u2019existence en-dehors de celle qu\u2019on me pr\u00eate. Mais qui pense \u00e0 moi ? Mes habitants ? Peut-\u00eatre lorsqu\u2019ils indiquent un chemin, l\u2019itin\u00e9raire pour venir ici. Peut-\u00eatre lorsqu\u2019ils r\u00eavent, je deviens alors un lieu interne \u00e0 leur propre psych\u00e9, tout comme ils sont des parties de la mienne.<br>J\u2019ai discut\u00e9 un jour avec une rivi\u00e8re. Elle m\u2019expliquait que ce sont ses poissons, grenouilles, t\u00eatards, araign\u00e9es, loutres, castors, alevins qui la font parce que \u00e7a grouille en elle. Mais elle me disait aussi que cela \u00e9tait r\u00e9ducteur parce qu\u2019il y a aussi chaque caillou, pierre, grain de sable et chaque algue, roseau et racine qui l\u2019alimentent. Et l\u2019eau ? Elle n\u2019y pensait plus ! Vous vous rendez compte ? Elle n\u2019y pensait tout simplement plus ! Ah si, une fois elle ne pensait qu\u2019\u00e0 \u00e7a lorsqu\u2019elle est venue \u00e0 manquer. L\u00e0 elle y pensait. Elle ne pensait m\u00eame plus qu\u2019\u00e0 \u00e7a, comme si c\u2019\u00e9tait son \u00e9l\u00e9ment principal, tout simplement parce que le d\u00e9cor est toujours l\u2019\u00e9l\u00e9ment principal. Comment peut-on avoir des formes sans avoir de fond ? Comment percevoir une ombre sans surface o\u00f9 elle puisse s\u2019\u00e9taler ? Comment lire sans fond blanc pour lettres noires ?<br>Suis-je le fond de cette forme d\u2019histoire, celle des humains ? Mais quel fond ai-je, moi, pour exister ? La campagne ? Bof\u2026 Et puis j\u2019ai repens\u00e9 \u00e0 cet oubli de l\u2019eau et j\u2019ai cherch\u00e9 ce que j\u2019oubliais. Cela m\u2019a pris tant de m\u00e9andres, de d\u00e9tours. Car la pens\u00e9e d\u2019un village n\u2019est pas lin\u00e9aire, loin s\u2019en faut. Je suis comme la sauterelle : pour aller d\u2019un endroit \u00e0 l\u2019autre, il me faut faire mille zig-zags. Je simplifie ici, sinon on ne s\u2019en sortirait pas, mais \u00e7a me demande un effort que je vous demanderai de bien vouloir reconna\u00eetre \u2014 et m\u00eame saluer.<br>Reprenons : j\u2019ai list\u00e9 tout ce \u00e0 quoi je pensais souvent et j\u2019ai regard\u00e9 ce \u00e0 quoi je ne pensais jamais et je ne l\u2019ai pas vu, justement. Parce qu\u2019il est invisible. Parce qu\u2019on ne le sent pas toujours. Parce qu\u2019il est si essentiel qu\u2019on n\u2019y pense jamais. Vous devinez ? \u2014 J\u2019aime bien les devinettes, on devrait en faire plus souvent avec les enfants, \u00e7a leur apprendrait la possibilit\u00e9 de d\u00e9couvrir, d\u2019\u00eatre curieux et surtout de voir qu\u2019ils savent sans y faire attention. Et on devrait aussi leur demander d\u2019en inventer, des devinettes, parce que le regard d\u2019un enfant est \u00e0 un niveau que les adultes semblent perdre toujours, ou du moins enfouir tellement qu\u2019ils ne le retrouvent jamais, comme Madame P\u00e2quelin avec les cl\u00e9s de sa maison ou comme Monsieur le cur\u00e9 avec ses fioles \u00e0 remplir pour les d\u00e9votes. Et dans les deux c\u2019est parce qu\u2019ils trouvent ces objets d\u00e9risoires\u2026 alors que la fa\u00e7on de voir des enfants est magique. Certains disent innocente : ceux-l\u00e0 n\u2019ont pas d\u00fb c\u00f4toyer beaucoup d\u2019enfants, c\u2019est moi qui peut vous le dire. Oou alors c\u2019est qu\u2019ils font semblant d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 des oies blanches, mais qui pour les croire ?<br>Donc la magie. C\u2019est \u00e7a que les enfants voient. Mais ce n\u2019est pas cela que je voulais vous faire deviner. Alors je recommence : qu\u2019est-ce qui ne se voit pas mais qu\u2019on entend dans les arbres ? qu\u2019est ce qui ne sent rien mais qui am\u00e8ne les senteurs des fleurs fra\u00eechement ouvertes dans le jardin tout pr\u00e8s ? qu\u2019est ce qui ne peut \u00eatre touch\u00e9 mais dans lequel nous baignons pourtant ? qu\u2019est ce qui ne fait pas avancer mais emp\u00eache de marcher lorsqu\u2019il vient \u00e0 manquer ?<br>J\u2019adore les devinettes, je pourrais continuer comme cela pendant des heures \u2014 euh non des pages \u2014 euh non des milliards de vibrations entrem\u00eal\u00e9es. Alors vous avez trouv\u00e9 ? C\u2019est l\u2019air bien s\u00fbr ! L\u2019air est mon d\u00e9cor, celui sur lequel je prends forme, stature et \u00e9paisseur. Le petit Maximilien qui vit dans le village voisin a eu un drone \u00e0 No\u00ebl et commence \u00e0 bien savoir s\u2019en servir. Il faut dire qu\u2019il s\u2019entra\u00eene depuis six mois \u00e0 rester en position stationnaire au-dessus du jardin de sa voisine qui aime tellement sentir l\u2019air sur sa peau lorsqu\u2019elle se fait bronzer qu\u2019elle se d\u00e9v\u00eat compl\u00e8tement. Le petit Maximilien avait bien rep\u00e9r\u00e9 cela et a donc pr\u00e9par\u00e9 son forfait depuis No\u00ebl \u2014 vous imaginez s\u2019il mettait la m\u00eame pers\u00e9v\u00e9rance \u00e0 faire ses devoirs ? Il finirait dans une grande \u00e9cole, c\u2019est s\u00fbr ! \u2014 Toujours est-il qu\u2019il a d\u2019abord fait ses essais au-dessus de moi et le drone a capt\u00e9 des images comme je ne m\u2019\u00e9tais jamais vu. Un peu comme si on ne vous avait pr\u00e9sent\u00e9 aucun miroir de votre vie et que soudain, paf, on vous met devant et on vous dit c\u2019est toi, l\u00e0. Vous imaginez ? Le choc ? Et ben moi, pareil.<br>Dans mon miroir j\u2019ai d\u2019abord vu une ligne. Elle commence par une virgule \u2014 celle de l\u2019accident \u2014 et continue toute droite pour finir sur un point \u2014 un rond-point. Cette ligne est ma longue rue, ma colonne vert\u00e9brale si vous pr\u00e9f\u00e9rez. Et comme dans votre corps, de cette colonne partent des vert\u00e8bres : mes rues secondaires. Entre chaque vert\u00e8bre il y a des muscles et des tendons : les maisons et jardins. Un point est plus haut et plus large que les autres. J\u2019ai du mal \u00e0 comparer avec votre corps\u2026 un peu comme si vous aviez une \u00e9pine plant\u00e9e sur une de vos omoplates, vous voyez ? J\u2019avoue que \u00e7a vous g\u00eanerait, mais moi \u00e7a va, merci. Ce point c\u2019est l\u2019\u00e9glise avec sa fl\u00e8che et sa place. Vue du dessus, elle forme une croix, ce que je n\u2019avais jamais remarqu\u00e9 \u2014 alors que c\u2019est \u00e9vident, quand on y pense, ils n\u2019allaient pas la faire en forme de smiley. Donc voil\u00e0 \u00e0 peu pr\u00e8s les premiers traits que j\u2019ai per\u00e7u dans le miroir et apr\u00e8s j\u2019ai vu les champs, quasiment tout autour, s\u00e9par\u00e9s par des routes. Un peu comme des tissus parcourus de vaisseaux sanguins. Et les voitures sont comme des petits globules qui se baladent. Parfois un embouteillage se forme : c\u2019est la plaque d\u2019ath\u00e9rome derri\u00e8re le tracteur et c\u2019est le risque d\u2019AVC : \u00ab non mais avec toutes les terres qu\u2019ils ont, ils pourraient pas se faire des voies sp\u00e9ciales pour eux sur le bords de leurs champs, au lieu de nous faire chier \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 on va bosser, non ? \u00bb \u2014 vous voyez, qu\u2019est-ce que je disais, le cerveau commence \u00e0 \u00eatre touch\u00e9.<br>Dans le miroir, on ne voit pas le cerveau mais c\u2019est pourtant lui qui per\u00e7oit et nous renvoie cette image de nous-m\u00eame. Moi je n\u2019ai pas d\u2019yeux, alors niveau image, bien s\u00fbr, le drone il ne m\u2019a pas montr\u00e9 tout \u00e7a, mais il me l\u2019a fait sentir. Parce qu\u2019il a d\u00e9plac\u00e9 l\u2019air en me parcourant : il m\u2019a fait sentir mon volume et \u00e7a c\u2019\u00e9tait in\u00e9dit. Voil\u00e0 c\u2019est \u00e7a : on sait qu\u2019on existe parce qu\u2019on prend conscience de son volume dans l\u2019air. Et c\u2019est pareil pour le moucheron, la m\u00e9sange ou la cr\u00e9cerelle. Il ne s\u2019agit pas de savoir qui est le plus gros, mais de sentir qu\u2019on est d\u2019une certaine taille, d\u2019une certaine forme et que \u00e7a varie avec le temps. Voil\u00e0 c\u2019est \u00e7a. J\u2019ai ma chronologie : celle de mon corps. Et dans ce corps, il y a vous, mes Longuevielloises et mes Longueviellois. Vous \u00eates mes globules se promenant d\u2019organe en organe pour me faire vibrer et tout cela a un sens. Celui du syst\u00e8me. Notre syst\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-gray-background-color has-background\">Codicille : le village est le seul de mes personnages \u00e0 parler \u00e0 la premi\u00e8re personne et c&rsquo;est peut-\u00eatre par facilit\u00e9 que je l&rsquo;ai choisi pour tenter un effondrement&#8230; sans savoir si cela fonctionne. J&rsquo;aimerais que le village soit celui qui voit les liens invisibles entre les protagonistes mais aussi avec les choses enfouies\/enfuies dans le pass\u00e9. Mais cela lui pose des questions incessantes, tout comme \u00e0 moi: comment pr\u00e9senter cela pour que le lecteur y prenne plaisir alors que l&rsquo;histoire racont\u00e9e en surface n&rsquo;est qu&rsquo;un pr\u00e9texte\/pr\u00e9-texte? <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis fatigu\u00e9 par tous ces entrelacs de pass\u00e9, de pr\u00e9sent et de futur. Je ne sais toujours pas quel sens a le temps. Les hommes naissent, vivent et meurent, cela a du sens. Mais moi ? Suis-je seulement n\u00e9 ? Vais-je seulement mourir ? 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