{"id":50983,"date":"2021-09-12T11:16:05","date_gmt":"2021-09-12T09:16:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=50983"},"modified":"2021-09-12T22:19:12","modified_gmt":"2021-09-12T20:19:12","slug":"l10-passages-dans-les-paysages","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l10-passages-dans-les-paysages\/","title":{"rendered":"#L10 | passages dans les paysages"},"content":{"rendered":"\n<p>Lorsqu\u2019elles sortaient par cette porte, c\u2019\u00e9tait toujours \u00e0 dessein. Parfois, pourtant, elles se retrouvaient fig\u00e9es dans le cadre, arr\u00eat\u00e9es dans un mouvement qui, quelques instants auparavant, semblait tout \u00e0 fait fluide. Elles se surprenaient \u00e0 ne plus savoir pourquoi elles se tenaient l\u00e0. Elles le savaient au fond d\u2019elles-m\u00eames, ne pouvant faire remonter cette pens\u00e9e en leur pleine conscience. La plupart du temps, c\u2019\u00e9tait pour gagner le passage. C\u2019\u00e9tait le passage, elles l\u2019avaient baptis\u00e9 ainsi, comme s\u2019il \u00e9tait l\u2019unique l\u00e0 o\u00f9 il y en avait plusieurs. Quand elles disaient <em>le passage<\/em>, elles savaient toutes ce qu\u2019elles \u00e9voquaient. Elles pouvaient le voir s\u2019\u00e9lever devant leurs yeux. A partir de la porte de la cuisine, qu\u2019elles passaient, il n\u2019y avait qu\u2019\u00e0 traverser le parc. En quelques enjamb\u00e9es, d\u00e9j\u00e0 les haies faisaient front. L\u2019h\u00e9sitation n\u2019avait pas lieu d\u2019\u00eatre, fallait faire confiance. Elles se laissaient engloutir par les haies. Leurs corps s\u2019appuyaient, for\u00e7ant \u00e0 peine le chemin trac\u00e9 par d\u2019autres avant elles. Elles ne rentraient pas comme des brutes&nbsp;; leur attention \u00e9tait grande. Elles faisaient peu de bruit. Elles \u00e9conomisaient leurs mouvements. Elles veillaient aux nids de pinsons, les faire chuter aurait \u00e9t\u00e9 un crime. Elles n\u2019\u00e9taient que de passage. Les oiseaux ne devaient pas subir leur pr\u00e9sence. Dans le massif, elles pouvaient traverser le domaine sans \u00eatre vues et quel bonheur que de marcher sur la terre, \u00e0 l\u2019ombre de la lumi\u00e8re qui rasait la pelouse unie, \u00e0 l\u2019ombre des regards, dans le massif elles pouvaient \u00eatre ce qu\u2019elles voulaient, d\u2019ailleurs elles ne se posaient pas la question, toujours elles se retrouvaient dans cette qui\u00e9tude, cet espace r\u00e9duit o\u00f9 elles \u00e9taient<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a> en mesure de se d\u00e9velopper \u00e0 leur aise. Elles voyaient les p\u00e9tales des fleurs comme des t\u00e2ches sur un tableau, des \u00e9blouissements \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition dans leurs pupilles, la brume rose humidifiait le grain de leur peau. Les queues des oiseaux d\u00e9passaient des amas de brindilles. Des fleurs jaillissaient selon les d\u00e9placements des insectes. Quelques fleurs allaient, en tombant, s\u2019accrocher \u00e0 leurs v\u00eatements et \u00e0 leurs cheveux. Ce passage de l\u2019humilit\u00e9, o\u00f9 il fallait, plus on gagnait en ann\u00e9es, courber l\u2019\u00e9pine dorsale, elles en connaissaient la longueur, elles ne la comptaient plus, cela leur importait moins que le plaisir inassouvi de la flore changeante. Elles n\u2019emmenaient ici que celles qu\u2019elles aimaient. D\u2019autres \u00eatres, bien qu\u2019\u00e9galement aim\u00e9s, pouvaient ne jamais conna\u00eetre cet endroit. Ce lieu \u00e9tait impr\u00e9gn\u00e9 de l\u2019enfance, d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation trop intime, quasi impossible de la vivre avec un couple qui ne se serait pas form\u00e9 entre elles, l\u2019intimit\u00e9 pr\u00e9c\u00e9dant leur rencontre, le lien ne pouvait pas aller plus loin qu\u2019une poign\u00e9e de confidences dans un autre lieu, sans doute plus beau, mais ne portant pas en lui la charge d\u2019une enfance, et qui n\u2019avait rien \u00e0 voir avec la r\u00e9v\u00e9lation de quelque passage. Le chemin dans les massifs de fleurs serpentait jusqu\u2019au c\u0153ur de la vall\u00e9e, jusqu\u2019\u00e0 cet arbre mort qui formait le bras d\u2019un \u00eatre cherchant \u00e0 retenir quelque chose, ou, comme elles le pensaient, quelqu\u2019un.<\/p>\n\n\n\n<p>Existait un minuscule cours d\u2019eau qui se d\u00e9versait depuis longtemps dans le Dart&nbsp;; elles l\u2019avaient vu rapetisser alors qu\u2019elles-m\u00eames se d\u00e9veloppaient, leur corps s\u2019enroulant dans l\u2019adolescence, les ann\u00e9es glissantes sur leurs peaux fermes, comme si le temps cherchait \u00e0 les \u00e9pargner le plus longtemps possible. A suivre ce chemin, elles pouvaient choisir de rejoindre les berges ocres par endroit, l\u2019abri \u00e0 bateaux, la cabane o\u00f9 on rangeait les affaires d\u2019hiver, c\u2019est-\u00e0-dire plut\u00f4t des vieilleries dont personne ne connaissait l\u2019utilit\u00e9 mais se serait bien gard\u00e9 de d\u00e9placer quoi que ce soit. L\u2019air \u00e9tait toujours un peu vif, et le vent donnait au ciel une mati\u00e8re liquide. Ici, les arbres \u00e9taient hauts mais laissaient passer une faible lumi\u00e8re quand il y en avait&nbsp;ou couvrait d\u2019eau les troncs lorsque le temps \u00e9tait humide. Souvent elles tordaient entre leurs doigts des brindilles en couronnes, elles les pr\u00e9f\u00e9raient aux fleurs, les brindilles, \u00e9tant certaines de ne pas priver la vie en r\u00e9cup\u00e9rant au sol ce dont les arbres s\u2019\u00e9taient s\u00e9par\u00e9s. Elles regardaient le bruit de l\u2019eau. Elles respiraient l\u2019air humide qui creusait en elles d\u2019autres chemins. La moisissure a un jour \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9 de n\u00e9faste par des promeneurs sur leur barque&nbsp;; pourtant sa profondeur qui s\u2019infiltre dans les narines, faisant remonter un petit quelque chose au bord des l\u00e8vres, cette odeur les touchait encore. Une reconnaissance. Elles ne d\u00e9couvraient pas certaines odeurs, cela, parfois, leur fait de la peine. Elles aimeraient \u00eatre vierges d\u2019odeurs, tout red\u00e9couvrir. Alors quand depuis longtemps elles n\u2019\u00e9taient pas all\u00e9es du c\u00f4t\u00e9 de la rive, elles se fabriquaient une m\u00e9moire neuve et ressentaient du plaisir \u00e0 l\u2019abimer en prenant de grandes respirations. Leurs narines rougissaient et elles sentaient combien elles \u00e9taient heureuses de cette odeur stagnante. Dans la cabane les mites d\u00e9voraient les pulls oubli\u00e9s quand les autres b\u00eates, s\u2019effrayant de toute pr\u00e9sence, se dissimulaient dans les recoins de poussi\u00e8re et d\u2019obscurit\u00e9. Elles nettoyaient jadis \u2013 \u00e0 renforts de grands jets d\u2019eau de pluie \u2013 les planches qu\u2019elles remplaceront plus tard, car l\u2019humidit\u00e9 recr\u00e9\u00e9e terminera de moisir le bois. Elles avaient r\u00e9cur\u00e9 l\u2019armoire sous le guide de la plus aguerrie et y avaient d\u00e9pos\u00e9 un peu d\u2019elles-m\u00eames. Ce qu\u2019il reste de leurs effets \u00e9tait<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a> un bouleversement dans leurs certitudes. Les offrandes aux figures de leurs croyances \u2013 davantage brumeuses que d\u00e9it\u00e9s d\u00e9finies \u2013 ont disparu, cela avait fait l\u2019affaire de quatre jours d\u2019enqu\u00eate avant de conclure \u00e0 un miracle du quotidien. C\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019abri \u00e0 bateaux elles recomposaient n\u2019importe quelle sc\u00e8ne de la ville. Elles chahutaient un peu. Quand elles \u00e9taient d\u2019humeur r\u00eaveuse, ce qui \u00e9tait d\u2019ordinaire le cas lorsqu\u2019elles \u00e9taient ensemble, elles pr\u00e9paraient des exp\u00e9ditions au bout du monde. Assises dans la barque, elles s\u2019imaginaient, \u00e0 force de vagues, revenir \u00e0 un temps pass\u00e9. Il est des fleuves et des pens\u00e9es qui n\u2019ont pas de limites, naturellement quand on les appellera elles retourneront l\u00e0 o\u00f9 elles sont attendues, en attendant dans la barque elles s\u2019\u00e9lan\u00e7aient sans se lasser dans une nuit en plein jour.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait, au fond du parc, dans la partie sud-ouest, o\u00f9 le soleil ne semblait jamais \u00eatre l\u00e0 o\u00f9 il le fallait, o\u00f9 un cri n\u2019est gu\u00e8re entendu, o\u00f9 elles cachaient leurs amies lorsque leurs m\u00e8res venaient les chercher, o\u00f9 tout n\u2019\u00e9tait que grouillement animal, il y avait l\u00e0 plus d\u2019un passage. Elles se sentaient d\u00e9chir\u00e9es par l\u2019id\u00e9e qu\u2019il fallait respecter le sentier quand leurs corps se balan\u00e7aient d\u00e9j\u00e0 vers la cr\u00e9ation originale. Elles prot\u00e9geaient mieux que les f\u00e9es la paix recherch\u00e9e par les plus petites choses de ce monde, ces petites respirations que l\u2019ou\u00efe humaine ne saisit pas et sans quoi la vie n\u2019est rien. Ce r\u00f4le en h\u00e9ritage, elles le portaient en elles, jusqu\u2019au bout, elles garderont la pr\u00e9sence d\u2019esprit de prot\u00e9ger les passages invisibles, passages de ce qui n\u2019est pas regard\u00e9 ou craint. Elles ont appris \u00e0 dominer les peurs que leur ont transmises les hommes. Elles aimaient les paysages non pour ce qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 leur sujet mais pour tout ce que l\u2019on ne peut deviner d\u2019eux. La silhouette d\u2019un buisson leur fait au c\u0153ur une plus forte \u00e9motion que le plaisir savant de conna\u00eetre le nom de l\u2019esp\u00e8ce. Ici, le chemin officiel \u2013 un jardin \u00e0 la fran\u00e7aise \u2013 \u00e9tait emprisonn\u00e9 par une haie touffue que jamais personne n\u2019a cherch\u00e9 \u00e0 rabaisser. Elles marchaient plus lentement. La lenteur de la lumi\u00e8re, cet effort persistant pour percer entre les branches et les feuilles, s\u2019accordait au ralentissement de leur d\u00e9marche, imperceptible, car la vie \u00e9tait en sommeil. Lorsqu\u2019elles pr\u00e9tendaient qu\u2019elles n\u2019avaient pas peur, m\u00eame pas ici, elles admettront plus tard qu\u2019elles tordaient un peu la v\u00e9rit\u00e9. Mais entre elles, les mensonges l\u00e9gers sont l\u00e9gion, mentir permet ici de rassurer les plus jeunes, non, elles n\u2019ont pas peur, et leurs mains serraient avec mesure, pour calmer les \u00e9mois des enfants. Ce que les ain\u00e9es ne savaient pas, c\u2019est que les cadettes ont tr\u00e8s bien compris, et que les doigts les plus petits enserrant \u00e0 peine les poign\u00e9es pouvaient sentir le sang battre plus fort quand \u00e9taient \u00e9nonc\u00e9s les mensonges. La lumi\u00e8re finissait par pleuvoir, tout pr\u00e8s de la cache que le passage r\u00e9v\u00e9lait, elles finissaient par laisser la peur dans leurs empreintes et bient\u00f4t les pas s\u2019all\u00e9geaient. Les doigts lissaient les pens\u00e9es, le bleu des p\u00e9tales donnant des envies de manger ce qui n\u2019est comestible qu\u2019en imagination. L\u00e0 o\u00f9 le vert a bruni, il \u00e9tait possible de se faufiler. De p\u00e9n\u00e9trer la haie. L\u2019une d\u2019entre elles a li\u00e9e de la laine en flocons en signe de reconnaissance. Elles ont imagin\u00e9 y attacher une clochette. Elles ne sont pas all\u00e9es au bout de cette pens\u00e9e. C\u2019\u00e9tait le vent qui apportait le crissement de leurs pas, pr\u00e9venant celles qui aurait pu emprunter le passage avant elles. Et bien que les pas diff\u00e9rent selon chacune, elles reconnaissent toutes les d\u00e9marches. Elles ont d\u00e9cor\u00e9 la grotte v\u00e9g\u00e9tale avec comme seule r\u00e8gle de se servir dans ce qui les entourait. Sous la couche de foug\u00e8re et de mousse, des scarab\u00e9es roulaient sous leurs pattes un peu de leurs peaux mortes. Sur la table de pierre, dans l\u2019assiette n\u00e9nuphar, les p\u00e9pins de pommes dessinaient leurs portraits. Tr\u00e8s vite, elles avaient froid. Aussi elles n\u2019ont pas investi ce passage comme elles ont pu en investir d\u2019autres. Qu\u2019importe. Le passage se redessinait par vision, laissant en permanence un go\u00fbt pour le petit.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur la butte o\u00f9 nul voyageur n\u2019a jamais pens\u00e9 \u00e0 lever les yeux, parfois elles venaient d\u00e9poser au vent le lourd fardeau de leur \u00eatre tentant de vivre d\u2019un m\u00eame souffle mais dont les voies \u00e9taient<a href=\"#_ftn3\">[3]<\/a> s\u00e9par\u00e9es malgr\u00e9 elles. Elles reconnaissaient cette butte difficile comme une de leur route favorite. Elles ne l\u2019avaient pas dit, elles ne parlaient pas de ce lieu, pas entre elles, elles avaient des silences qui l\u2019\u00e9voquait. Ici, les foug\u00e8res s\u2019\u00e9taient pli\u00e9es, indiquant le cours du vent qui \u00e9tait aussi le cours des choses, que serait leur vie si, toutes, partant du m\u00eame endroit, s\u2019\u00e9taient laiss\u00e9es pousser par le vent, auraient-elles r\u00e9ussies \u00e0 vivre longtemps, peut-\u00eatre, et si le vent les avaient pouss\u00e9es au bord de quelque pr\u00e9cipice, leurs doigts, sans nul doute, se seraient crois\u00e9s entre eux et elles n\u2019auraient pas r\u00e9fl\u00e9chi, laissant la retenue \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, elles se seraient laiss\u00e9es aller au vent qui, peut-\u00eatre \u00e9mu de cette fin path\u00e9tique, leur aurait laiss\u00e9 la vie sauve malgr\u00e9 la chute. Souvent elles ont cherch\u00e9 le recueillement dans le fouillis vert des vall\u00e9es. Avec le temps, elles ont appris \u00e0 ne plus s\u2019effrayer de la pleine lumi\u00e8re. Les endroits d\u00e9sol\u00e9s supposant repousser la vie \u00e9taient des possibilit\u00e9s d\u2019espace \u00e0 consid\u00e9rer. Le coin sauvage de la butte comme un perchoir. Elles entendaient les touches du piano de leur s\u0153ur, elles percevaient les notes rouler dans les airs, chuter dans les herbes, rebondir, jamais ne cesser d\u2019exister, flottantes, avant de se d\u00e9verser dans le creux de leurs oreilles rafra\u00eechies par le vent. Leurs corps \u00e9tendus sur la roche. Elles seraient bien en peine de nommer leurs camarades s\u2019extirpant leur somme d\u2019hiver, ces \u00eatres crois\u00e9s dans les livres de leur enfance. Elles se souvenaient tr\u00e8s bien de leur fa\u00e7on de se d\u00e9tacher du r\u00e9el des yeux pour s\u2019en aller vers un monde fait de ciels oranges et roses. En se relevant, le l\u00e9ger vertige qui les prenait. De l\u00e0, une vue du Devon. Elles pouvaient \u00e9carter leurs bras, \u00e9talant de leurs paumes la carte que leurs mains ne pouvaient contenir. Un monde glissait entre leurs doigts. Leur g\u00e9ographie ne se satisfaisait pas des lignes arbitraires trac\u00e9s dans les livres \u2013 la majorit\u00e9 manquera l\u2019\u00e9preuve \u00e0 l\u2019examen scolaire \u2013 elles convoquaient des v\u00e9rit\u00e9s sup\u00e9rieures qui pr\u00e9existaient \u00e0 la vie humaine. Elles n\u2019ont pourtant pas des pr\u00e9tentions telles que l\u2019on peut parfois discerner dans des discours qui disent l\u2019inverse de ce qui a toujours \u00e9t\u00e9 \u00e9crit, simplement leur conscience du monde restera instinctive avant toute forme d\u2019intellectualisation. Les lumi\u00e8res, les sons, les odeurs. Et le silence. Lorsque celui-ci \u00e9tait interrompu, elles s\u2019en allaient courir, redescendant la butte jusque dans les landes. L\u2019air ici a dess\u00e9ch\u00e9 des plantes, l\u2019eau subsistait en boue dans laquelle vivaient d\u2019autres cr\u00e9atures, sans doute n\u2019\u00e9tait-ce pas au Devon, sans doute il y a-t-il l\u00e0 un autre passage, dans leur esprit une relecture des lieux, elles sont bien capables, n\u2019est-ce pas, d\u2019atterrir dans le Yorkshire en quelques foul\u00e9es, car telle est la force de leur esprit voyageur. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Elles se rapprochaient parfois pour mieux s\u2019\u00e9loigner. Comme si un fil reliait l\u2019une \u00e0 l\u2019autre, jamais elles ne pourront se perdre tout \u00e0 fait. Elles ne savent pas ce que cela voulait dire, se perdre. Partout elles se sentent non pas chez elles, ce n\u2019\u00e9tait pas comme cela qu\u2019elles avaient appris \u00e0 concevoir le monde, en r\u00e9alit\u00e9, plut\u00f4t une confiance dans son d\u00e9sordre r\u00e9gul\u00e9 par les \u00e9l\u00e9ments. L\u2019une d\u2019entre elles se souvenait de la parole d\u2019un \u00eatre aim\u00e9 qui avait dit \u00e0 son sujet&nbsp;; <em>vous avez un dr\u00f4le d\u2019air, un air qu\u2019on ne voit plus de nos jours, un air grave<\/em>. Et cette r\u00e9flexion avait rappel\u00e9 \u00e0 son souvenir la gravit\u00e9 terrestre, et elle avait confi\u00e9 cela \u00e0 un d\u00eener, distraitement, sans y ajouter quoi que ce soit, alors toutes avaient pens\u00e9 \u00e0 cette gravit\u00e9 qui les ancrait malgr\u00e9 le flottement incessant de leurs pens\u00e9es. Tout partait de la Terre et elles n\u2019avaient pas peur de d\u00e9pendre d\u2019elle, partout o\u00f9 elles allaient c\u2019\u00e9tait la m\u00eame Terre, c\u2019\u00e9tait ce qui les avaient fa\u00e7onn\u00e9es, un jour elles avaient \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9es de statuettes par celle qui les avaient \u00e9lev\u00e9, elle n\u2019avait pas tout \u00e0 fait tort, avaient-elles pens\u00e9es, et cette image unique avait fait un grand bruit dans leur boite cr\u00e2nienne, agitant leurs corps de l\u00e9gers spasmes, elles \u00e9taient ces statuettes issues de la Terre, non pas des idoles, non pas des objets, mais de petites choses qui avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9sir\u00e9es, \u00e0 qui ont avaient donn\u00e9 la vie, de l\u2019air pour respirer, de l\u2019eau et de la nourriture pour vivre, ainsi que tout le reste, est dans le reste r\u00e9sidait tant. Elles n\u2019avaient cess\u00e9 d\u2019\u00eatre en mouvement, quand elles \u00e9taient couch\u00e9es, c\u2019\u00e9tait le fil de leur pens\u00e9e qui reprenait le rythme, elles n\u2019avaient jamais \u00e9t\u00e9 raides comme des piquets, leurs corps souples pour encore assez longtemps se tordaient dans tous les sens, elles riaient de la verticalit\u00e9 du monde, le voulant horizontal, elles chantaient leur ode \u00e0 la nature jusque dans leurs chuchotements amoureux. Les ombres du souvenir partag\u00e9 demeuraient, et jamais elles ne pourront dire ces passages qu\u2019elles empruntaient en r\u00eaves, elles n\u2019en n\u2019ont pas la tristesse, elles sont reconnaissantes de ce qu\u2019elles ont d\u00e9j\u00e0 pu vivre ensemble, et de cette facilit\u00e9 \u00e0 se souvenir. Maintenant, elles reprenaient le chemin de leur vie individuelle, un peu sur le c\u00f4t\u00e9, \u00e0 l\u2019instar de ce qu\u2019elles ont connu, elles observent le monde, tentent de s\u2019y frayer un chemin m\u00eame s\u2019il semble toujours un peu sur le c\u00f4t\u00e9. Ce que l\u2019on peut tenter de d\u00e9couvrir pr\u00e9sente finalement peu d\u2019int\u00e9r\u00eat&nbsp;; la beaut\u00e9 de ce monde partag\u00e9 c\u2019est qu\u2019il r\u00e9side dans leurs corps \u00e0 elles, et que bien qu\u2019en les observant avec toute la bonne volont\u00e9, on ne parviendrait pas \u00e0 recomposer une once de ce qui fait qu\u2019elles nous attirent. Ainsi elles garderont leur part de myst\u00e8re, \u00e0 un repas ou lors d\u2019une promenade, elles \u00e9voqueront ces passages dans les paysages, leur parole sera d\u00e9compos\u00e9e, r\u00e9colt\u00e9e par elles-m\u00eames ou par le vent, les oreilles des autres bouch\u00e9es par la rumeur d\u2019un monde invent\u00e9 par les hommes.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;(\u2026)<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Car ces corps sont domin\u00e9s par d\u2019autres corps ayant cr\u00e9\u00e9e des espaces pour mieux les contraindre&nbsp;; et si l\u2019ain\u00e9e veillait \u00e0 laisser de l\u2019espace \u00e0 chacune d\u2019entre elles, il existe une soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 laquelle on ne peut \u00e9chapper, pas m\u00eame en tournant les pages d\u2019un livre. Mais traiter l\u2019int\u00e9rieur n\u2019est pas le sujet de ce passage, nous y reviendrons tout \u00e0 l\u2019heure.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Une broche d\u2019insecte bris\u00e9e au niveau de l\u2019aile, un guide pour comprendre l\u2019organisation d\u2019un orchestre, une molaire, un bout de papier peint bleut\u00e9, une toupie sans anse, un d\u00e9 \u00e0 coudre, ce caillou dans la chaussure qui avait une forme de lune.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Elles avaient aussi des voix qui se r\u00e9gulaient entre elles, avec le temps, la distance, elles s\u2019affranchissaient elles aussi.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lorsqu\u2019elles sortaient par cette porte, c\u2019\u00e9tait toujours \u00e0 dessein. Parfois, pourtant, elles se retrouvaient fig\u00e9es dans le cadre, arr\u00eat\u00e9es dans un mouvement qui, quelques instants auparavant, semblait tout \u00e0 fait fluide. Elles se surprenaient \u00e0 ne plus savoir pourquoi elles se tenaient l\u00e0. Elles le savaient au fond d\u2019elles-m\u00eames, ne pouvant faire remonter cette pens\u00e9e en leur pleine conscience. La <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l10-passages-dans-les-paysages\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#L10 | passages dans les paysages<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":286,"featured_media":51016,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2781],"tags":[2801,402,2800],"class_list":["post-50983","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-10-bernhard","tag-elles","tag-passages","tag-paysages"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/50983","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/286"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=50983"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/50983\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/51016"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=50983"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=50983"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=50983"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}