{"id":51056,"date":"2021-09-12T14:54:36","date_gmt":"2021-09-12T12:54:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=51056"},"modified":"2021-09-12T14:54:37","modified_gmt":"2021-09-12T12:54:37","slug":"sans-retour","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/sans-retour\/","title":{"rendered":"Sans retour"},"content":{"rendered":"\n<p>Au d\u00e9but, c\u2019\u00e9tait comme un plaisanterie, un petit terrain qu\u2019il convoite sur la ferme de son voisin, Vincent, et o\u00f9 il voudrait construire un \u00e9tablissement commercial, un caf\u00e9, pourquoi pas\u00a0? Il y passe des dizaines de fois, en appr\u00e9cie les dimensions, les vertus, les promesses. Et il regrette que ce terrain ne se trouve pas sur sa propri\u00e9t\u00e9, que sa ferme \u00e0 lui soit emprisonn\u00e9e entre deux autres fermes, sans largeur et sans horizon. Il lui faut convaincre son voisin de le vendre. Un caf\u00e9 est un bien essentiel, existe pour servir toute la communaut\u00e9, c\u2019est une source infinie de bienfaits, toute sorte de gens y viendraient se distraire, amorcer ou clore une affaire, rencontrer des inconnus\u00a0; les touristes, les voyageurs, les p\u00e8lerins en profiteraient pour faire une halte. Contre toutes les attentes et tous les espoirs, Vincent ne veut pas vendre. Ce terrain en friche depuis plus de cinq ans lui est absolument n\u00e9cessaire. Mais n\u00e9cessaire \u00e0 quoi, bon sang\u00a0? Il renouvelle son offre, cette fois-ci misant plus haut. Nouveau refus. Et, comme pour prouver l\u2019absolue n\u00e9cessit\u00e9 de ce terrain, Vincent commence \u00e0 y faire pousser des plantes fourrag\u00e8res, dont il n\u2019a pas besoin \u00e9videmment. Vincent n\u2019est pas n\u00e9 fermier\u00a0et il n\u2019a pas l\u2019intention de le devenir. Il s\u2019obstine sur la traite manuelle, s\u2019emp\u00eatre dans les meules de foin, ses machines agricoles sont archa\u00efques. Parfois on dirait m\u00eame qu\u2019il se plait \u00e0 jouer aux agriculteurs. Au village, on l\u2019appelle Tout-Vent parce qu\u2019il semble aller o\u00f9 le vent le m\u00e8ne. L\u00e9ger comme une plume. Ce refus incompr\u00e9hensible est comme un affront fait \u00e0 son voisin le plus proche, celui qui n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 lui donner un coup de main quand il est dans le besoin. Vincent, maintenant, ne semble m\u00eame pas prendre au s\u00e9rieux les propositions qu\u2019il lui fait. Il se borne \u00e0 le regarder et \u00e0 sourire. C\u2019est ce sourire qui le tue. Il croit y percevoir une esp\u00e8ce de raillerie, comme si l\u2019autre le narguait. Il ne supporte pas cet air de sup\u00e9riorit\u00e9 morale qu\u2019il croit y discerner, comme s\u2019il \u00a0lui disait\u00a0: je ne suis pas comme toi, n\u2019essaie pas de me comprendre. Et puis, surtout\u00a0: laisse-moi tranquille. Petit \u00e0 petit, l\u2019affaire du terrain est devenue sujet interdit entre eux. Plus un mot. Il essaie de se r\u00e9signer \u00e0 ce simple fait. Essaie de continuer son travail. Poursuivre ses affaires, les champs, le b\u00e9tail. Le c\u0153ur n\u2019y est qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la cl\u00f4ture, Vincent vit distraitement, comme toujours. Entre ses enfants qui galopent en tous sens \u00e0 travers les champs, se jetant des mottes de foin \u00e0 la figure, criant \u00e0 pleins poumons, et leur p\u00e8re qui s\u2019amuse \u00e0 l\u2019agriculture, il n\u2019y voit grande diff\u00e9rence. Des gamins. Il l\u2019aper\u00e7oit \u00e0 distance ramenant du terrain convoit\u00e9 un lourd chargement de fourrage qu\u2019il case tant bien que mal dans sa grange. Le fourrage n\u2019est m\u00eame pas tout \u00e0 fait sec. Grand bien lui fasse\u00a0! Vincent le salue au loin\u00a0; il doit avoir ce sourire idiot aux l\u00e8vres. Lui, il lui tourne le dos, d\u00e9gout\u00e9. Les mois d\u00e9filent, puis un soir au village la nouvelle apprise par hasard. Vincent a vendu son fichu bout de terre \u00e0 un investisseur. On va y construire un magasin de pneus, y installer une pombe \u00e0 essence et un petit bistrot. Il veut \u00e0 tout prix savoir la v\u00e9rit\u00e9, exiger de l\u2019autre une justification plausible. Vincent le regarde avec de yeux ahuris. Il avait compl\u00e8tement oubli\u00e9 cette affaire, d\u2019ailleurs il pensait qu\u2019il ne le voulait plus ce terrain. Un tas de contradictions qu\u2019il \u00e9coute en sentant la col\u00e8re et l\u2019humiliation monter en lui. C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019il pense s\u2019en tirer, une pirouette et la vie continue, p\u00e9p\u00e8re. Une envie d\u00e9mente de lui arracher du visage ce foutu sourire. Cela commence par un simple d\u00e9tail. Ce qui suit est un m\u00e9lange de rage et d\u2019aveuglement. Cette m\u00e9moire, pourtant si pr\u00e9cise en ce qui concerne tout ce qui est arriv\u00e9 avant et apr\u00e8s, le trahit juste au moment o\u00f9 il voudrait rejoindre le geste exact qui a tout provoqu\u00e9. Il ne sait comment il est entr\u00e9 dans le lieu maudit, comment il s\u2019est pris pour d\u00e9clencher la premi\u00e8re \u00e9tincelle, comment il en est sorti. Il se souvient simplement d\u2019\u00eatre l\u00e0, sur la colline, ses pieds viss\u00e9s au sol, regardant au loin la grange en flammes. Le sentiment d\u2019horreur est venu \u00e0 travers les cris angoiss\u00e9s de la foule, r\u00e9sonnant au creux de la vall\u00e9e, lui disant que ce qu\u2019il n\u2019aurait jamais pu pr\u00e9voir. Quelqu\u2019un se trouvait dans la grange au moment de l\u2019incendie. Son sang congelant dans les veines, son c\u0153ur s\u2019arr\u00eatant tout \u00e0 coup de battre, une stup\u00e9faction b\u00e9ante p\u00e9trifiant son corps. Il lui faut quelques secondes, une \u00e9ternit\u00e9 pour comprendre. Il se voit agenouill\u00e9 dans l\u2019herbe, en spectateur de son propre d\u00e9sastre, les mains agripp\u00e9es \u00e0 la terre, un nuage venant dangereusement dans sa direction qui bient\u00f4t l\u2019enveloppe dans sa grisaille, alors qu\u2019il veut absolument maintenir les yeux riv\u00e9s sur l\u2019amas de poutres fumantes, cette carcasse noire qui restera pour toujours la preuve du geste irr\u00e9parable dict\u00e9 par sa rage enfantine et absurde, un geste qui le d\u00e9finira \u00e0 jamais, qui s\u2019ancrera dans sa peau comme un tatouage, la marque des d\u00e9chus et des proscrits. Il sent un cri s\u2019emparer de sa gorge, l\u2019\u00e9touffer de douleur, lui qui n\u2019a jamais su parler, qui a toujours laiss\u00e9 les mots le ronger comme de la vermine, le nuage passe lentement, la fum\u00e9e le rejoint blanche comme \u00a0l\u2019\u00e2me qu\u2019elle emm\u00e8ne, il sent qu\u2019on le soul\u00e8ve, qu\u2019on l\u2019aide \u00e0 marcher, mais il veut rester l\u00e0, il sait que son ombre, son souffle vont rester l\u00e0 au ras du sol, il respire cette odeur de brul\u00e9 qui s\u2019accumule, il tr\u00e9buche, se rel\u00e8ve, h\u00e9site, se presse contre l\u2019imm\u00e9diat, s\u2019accroche au moindre d\u00e9tail pour pouvoir continuer, puis la douleur \u00e0 nouveau, le hurlement qui reste dans la poitrine, des gouttes de sueur gel\u00e9e sur ses l\u00e8vres, il voudrait courir, mais soudain il revoit l\u2019endroit de la derni\u00e8re dispute, le sol a s\u00fbrement encore l\u2019empreinte de ses pieds, il veut aller voir, se rappeler, saisir ce moment qui pourrait peut-\u00eatre le rescaper du malheur, gommer la faute, tout recommencer autrement. Il suit des yeux le paysage, sa maison au loin vid\u00e9e de lui, ses b\u00eates broutant interminablement dociles, le chemin menant au village, le terrain en pente douce vers la d\u00e9partementale, le terrain des r\u00eaves vers le soleil couchant, le terrain de l\u2019envie et de la haine, les feuilles des peupliers s\u2019agitent, la rivi\u00e8re est une fissure qu\u2019on devine par la grande ligne des roseaux, un point minuscule noir avance sur le talus, c\u2019est vers ce point qu\u2019il dirige son regard, il le fixe tellement qu\u2019il cesse de le voir, mais il sait qu\u2019il est l\u00e0, qu\u2019il va bient\u00f4t arriver dans ses bottes boueuses, ses jambes maigres sortant des pantalons trop courts, la t\u00eate tourn\u00e9e de c\u00f4t\u00e9 comme un pantin de foire. Il est l\u00e0 tout pr\u00e8s, encore, il est l\u00e0 pr\u00e8s de lui, et sourit.Apr\u00e8s, apr\u00e8s, apr\u00e8s\u2026 il n\u2019y a que d\u00e9tresse, une plaie jamais referm\u00e9e, le cauchemar revisit\u00e9, les images comme un poison mortel assaillant sa m\u00e9moire, d\u00e9sordonn\u00e9es, sauvages, puis formant un cercle chaque fois plus \u00e9troit autour de la premi\u00e8re douleur. Un pan de vie qui s\u2019\u00e9croule. Un visage sans rides lui seyant \u00e0 merveille.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-text-color has-small-font-size\">Codicille\u00a0: J&rsquo;ai conscience de ne pas avoir respect\u00e9 la consigne, l\u2019effondrement d\u00e9crit est celui du personnage, pas celui du texte. Impression d\u2019avoir trahi le personnage en r\u00e9v\u00e9lant son secret. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au d\u00e9but, c\u2019\u00e9tait comme un plaisanterie, un petit terrain qu\u2019il convoite sur la ferme de son voisin, Vincent, et o\u00f9 il voudrait construire un \u00e9tablissement commercial, un caf\u00e9, pourquoi pas\u00a0? Il y passe des dizaines de fois, en appr\u00e9cie les dimensions, les vertus, les promesses. 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