{"id":51168,"date":"2021-09-14T09:17:33","date_gmt":"2021-09-14T07:17:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=51168"},"modified":"2022-12-21T17:40:23","modified_gmt":"2022-12-21T16:40:23","slug":"l6-bis-seul-dans-cette-chambre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l6-bis-seul-dans-cette-chambre\/","title":{"rendered":"#L6 bis | Seul dans cette chambre"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans cette chambre, une chambre que le double vitrage des grandes baies vitr\u00e9es isole des rumeurs de la Promenade et du cri des oiseaux marins, il s\u2019est assis. Il s\u2019est assis sur le grand lit tr\u00e8s large \u2013 qui engloutit sa solitude quand il s\u2019y couche \u2013 et il guette dans le silence ambiant les sons assourdis que pourraient \u00e9mettre les chambres voisines. Rien. De la paume de sa main, il lisse les fibres douces entrecrois\u00e9es du dessus de lit. Le R\u00e9seau n\u2019a pas l\u00e9sin\u00e9 sur ses frais de mission&nbsp;: un touriste venant \u00e0 K. est n\u00e9cessairement ais\u00e9, si ce n\u2019est riche, en dehors de quelques humanitaires encore admis sur le territoire et qui font imm\u00e9diatement l\u2019objet d\u2019une surveillance renforc\u00e9e. Il n\u2019est pas autoris\u00e9 \u00e0 convier quiconque dans sa chambre, que ce soit pour quelques minutes ou pour une nuit, et cette interdiction si elle l\u2019agace profond\u00e9ment comme toute interdiction, lui convient aussi. Il a rarement l\u2019occasion de go\u00fbter une solitude aussi luxueuse, le luxe ne r\u00e9sidant pas tant dans la douceur des tissus, des tentures, dans le design du mobilier ou la superficie de la chambre \u2013 au moins deux fois plus grande que son dernier logement \u2013 que dans la texture du silence ambiant. Un silence profond, apais\u00e9, comme l\u2019eau d\u2019un lac de montagne qui l\u2019accueillerait corps et \u00e2me, rafra\u00eechissant sa peau irrigant ses r\u00eaves et dans cette immersion les phrases les voix les images qui traversent continuellement son esprit se ralentissent. Certains mots r\u00e9sonnent plus fort. Du silence entre dans sa t\u00eate. Du rien. Se renoue alors un fil fragile d\u2019intimit\u00e9 avec lui-m\u00eame ou plut\u00f4t avec la vie, la vie \u00e0 l\u2019\u00e9tat brut, simple palpitation. Dans les m\u00e9ditations qu\u2019il pratiquait autrefois, il y avait souvent au fond de la vision qui \u00e9mergeait du silence une porte lointaine, incompl\u00e8te, une porte rieuse parfois immobile parfois s\u2019entrouvrant ou claquant au vent et semblant se moquer de lui. Il restait sans bouger les yeux ferm\u00e9s, croyant que la porte voulait lui dire quelque chose, il essayait d\u2019\u00e9couter ce que la porte avait \u00e0 lui dire. Au bout d\u2019un certain temps, il avait r\u00e9ussi \u00e0 r\u00e9duire l\u2019espace qui le s\u00e9parait de la porte mais il s\u2019interdisait de la convoquer sciemment, c\u2019\u00e9tait contraire au principe m\u00eame de la m\u00e9ditation. Pourtant son d\u00e9sir \u00e9tait plus fort. Il esp\u00e9rait revoir la porte et pendant quelques semaines la porte avait reparu chaque jour \u2013 le rythme des s\u00e9ances \u00e9tait devenu quotidien \u2013 et il avait r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019en approcher un peu. Puis sa mission mouvement\u00e9e \u00e0 travers les steppes et la promiscuit\u00e9 incessante d\u2019autres \u00e9missaires avaient interrompu ses s\u00e9ances. \u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, le R\u00e9seau commen\u00e7ait \u00e0 vouloir d\u00e9tourner de cette pratique les membres qui s\u2019y adonnaient et produisait sur ses diff\u00e9rents media tout un arsenal id\u00e9ologique pour la d\u00e9valoriser.<\/p>\n\n\n\n<p>Il a enlev\u00e9 ses chaussures et maintenant il retire ses chaussettes, touche ses pieds endoloris. Une ampoule a gonfl\u00e9 le gros orteil de son pied gauche et la peau sous ses tendons d\u2019Achille trop longuement frott\u00e9e par l\u2019arri\u00e8re de ses baskets est \u00e9corch\u00e9e. Et ce n\u2019est rien \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des crampes qui contractent ses plantes de pied. Il saisit son pied droit, le place sur son genou gauche et commence \u00e0 \u00e9tirer ses orteils puis \u00e0 les replier, plusieurs fois, avant de tordre son pied vers l\u2019int\u00e9rieur de la cheville puis de frapper le creux de sa voute plantaire du tranchant de ses poings ferm\u00e9s. \u00c7a fait mal mais \u00e7a fait du bien aussi. Il a tellement march\u00e9 aujourd\u2019hui, pr\u00e8s de trente kilom\u00e8tres s\u2019il en croit le podom\u00e8tre de son t\u00e9l\u00e9phone. Et demain, ce sera pareil, il doit parcourir la ville dans tous les sens, visiter les lieux touristiques pour donner le change et faire des rep\u00e9rages en commen\u00e7ant \u00e0 <em>te<\/em> chercher. Il lui faudrait un baume pour bien masser ses pieds, par exemple un de ces baumes vendus dans les petites \u00e9choppes \u00e0 l\u2019Est de Long Mercy Camp. Mais ce serait trop long d\u2019y retourner, il a la flemme de retourner l\u00e0-bas maintenant. Il va juste se reposer un moment avant d\u2019aller boire un verre sur un des pontons de Victoria Harbour. Il a besoin de souffler un peu mais il n\u2019aime pas ces moments d\u2019inactivit\u00e9, seul avec lui-m\u00eame, incapable de lire le livre qu\u2019il a apport\u00e9, fatigu\u00e9 du petit guide qu\u2019il a parcouru de long en large tout au long de son p\u00e9riple de la journ\u00e9e\u2026 r\u00e9pugnant aussi \u00e0 examiner les questions qui affleurent sur le bien-fond\u00e9 des ordres du R\u00e9seau, des questions de plus en plus fr\u00e9quentes, d\u00e9rangeantes\u2026 Il \u00e9carte ainsi l\u2019id\u00e9e qui insiste, qui lui susurre que questionner les ordres du R\u00e9seau est une voie non pas sans issue mais sans retour\u2026 ce n\u2019est pas le moment de penser, il n\u2019avait qu\u2019\u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir avant d\u2019accepter la mission, maintenant qu\u2019il est ici, il n\u2019a plus qu\u2019\u00e0 agir le plus efficacement possible. Il repose son pied sur le tapis \u00e9pais, bien \u00e0 plat, ses mains sont l\u00e9g\u00e8rement appuy\u00e9es sur le bord du lit. Il ferme les yeux. Il s\u2019enfonce dans le silence. Fixant son attention sur sa respiration, ralentie, l\u2019inspiration emplissant le ventre, l\u2019expiration allant mourir jusqu\u2019en bas du dos. Dans le silence profond que cette chambre prot\u00e8ge, il retrouve l\u2019espace int\u00e9rieur qu\u2019il avait cultiv\u00e9 autrefois. Une perspective de parois claires et nues, sans d\u00e9tail qui arr\u00eate le regard, une perspective lumineuse qui glisse en se r\u00e9tr\u00e9cissant\u2026 et tout au fond de son champ de vision appara\u00eet la petite porte, la petite porte qui bat \u00e0 tout vent, rieuse comme autrefois&#8230; un bien-\u00eatre intense se propage dans tout son corps avec l\u2019envie de courir vers la porte, <em>sa<\/em> porte\u2026 saisissement\u2026 quand il se retrouve devant elle c\u2019est une vieille porte de bois, beaucoup plus \u00e9paisse qu\u2019il n\u2019aurait pu l\u2019imaginer, au pan principal h\u00e9riss\u00e9 de prismes saillants rappelant les pierres taill\u00e9es en diamant de certains palais italiens. Le chambranle est sobrement moul\u00e9 de trois rainures parall\u00e8les. Lourde porte sombre, massive. Lourde porte qui a quelque chose d\u2019oppressant, quelque chose de terrifiant. Rien \u00e0 voir avec sa porte lointaine, insouciante, fac\u00e9tieuse. Le mot prison se colle au bois \u00e9pais, une odeur de moisi aussi. Oui c\u2019est une porte de prison qu\u2019il a devant lui sans savoir de quel c\u00f4t\u00e9 il se trouve\u2026 et s\u2019il vaut mieux en franchir le seuil ou rester l\u00e0 o\u00f9 il est\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans cette chambre, une chambre que le double vitrage des grandes baies vitr\u00e9es isole des rumeurs de la Promenade et du cri des oiseaux marins, il s\u2019est assis.  <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l6-bis-seul-dans-cette-chambre\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#L6 bis | Seul dans cette chambre<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":48,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2069,2523],"tags":[298,3881,79,2658],"class_list":["post-51168","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-2021-faire-un-livre","category-livre-6","tag-corps","tag-k","tag-memoire","tag-seul"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/51168","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/48"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=51168"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/51168\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=51168"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=51168"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=51168"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}