{"id":5132,"date":"2019-07-14T16:18:12","date_gmt":"2019-07-14T14:18:12","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=5132"},"modified":"2019-07-19T00:55:16","modified_gmt":"2019-07-18T22:55:16","slug":"une-phrase-des-sols-pousser-la-langue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/une-phrase-des-sols-pousser-la-langue\/","title":{"rendered":"Une phrase, des sols (d\u00e9solation)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\"><strong><span style=\"margin: 0px;line-height: 107%;font-family: 'Times New Roman',serif;font-size: 12pt\"><span style=\"color: #000000\">D\u00c9SOLATION \u00a0<\/span><\/span><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><span style=\"font-family: 'Times New Roman',serif\"><span style=\"color: #b00000\"><span style=\"color: #000000\">S<\/span><span style=\"margin: 0px;line-height: 107%;font-size: 12pt\"><span style=\"color: #000000\">ur la moquette rouille, dans la chambre carr\u00e9e, coudes genoux elle rampe, avance jusqu\u2019au coffre o\u00f9 dort sa poup\u00e9e, et me dit que c\u2019est sale et que c\u2019est d\u00e9gueulasse \u2013 \u00e0 moi qui ai pass\u00e9 l\u2019aspirateur, l\u2019ai remis\u00e9 dans le cellier\u00a0\u2013 <i>ma moquette, elle est sale d\u00e9gueulasse \u2013 <\/i>et elle r\u00e9p\u00e8te encore, m\u00eame si proprette, la chambrette, sans mouton de moquette, depuis l\u2019apparition disparition de la machine \u00e0 dos rond, rouge et noire et vrombissante, \u00e9trange scarab\u00e9e g\u00e9ant qui avale sur son passage, au centre et dans les coins, grande d\u00e9voration du monstre bruyant au long cou de plastique tournicotant \u2013 et elle<\/span> <span style=\"color: #000000\">rampe vers le coffre blanc, et les mots sortent encore, <i>moquette sale d\u00e9gueulasse<\/i>, qui me font rire ou m\u2019agacent, m\u00e9moire poussi\u00e8re&#8230; tandis qu\u2019il rentre du travail, pose le pied sur les tomettes devant l\u2019escalier de marbre et bois vers les chambres \u00e0 l\u2019\u00e9tage, mais il ne monte pas \u2013 \u00e0 droite c\u2019est la cuisine et les grands carreaux bleus, mais il n\u2019y entre pas \u2013 il passe, il continue jusqu\u2019au renfoncement vers la gauche et la discr\u00e8te porte \u2013 lenteur et prudence du verrou m\u00e9tallique, mais \u00e7a r\u00e9sonne, le cliquetis, bruit du loquet, \u00e7a vous trahit \u2013 et descend \u00e0 la cave, marches de b\u00e9ton brut, granit gris et froid sous les pas \u2013 pas de loup, pas de bruit, ou si peu \u2013 jusqu\u2019au sol de graviers qui cr\u00e9pite \u2013 \u00e7a ne pardonne pas \u2013 il est six heures du soir, il rentre du travail, va o\u00f9 ses pas le poussent chaque soir, et encore \u00e0 chaque heure jusque tard, dans l\u2019antre o\u00f9 il noie sa d\u00e9solation \u2013 et depuis la chambre \u00e0 l\u2019\u00e9tage, j\u2019entends ce qui se trame, ce qui s\u2019imprime, ce qui se grave, ce que les pas charrient de drame, ce qui se grave dans les graviers, qui fait des traces \u2013 le vin comme du sang \u2013 comme ce jour blafard dans la cour du lyc\u00e9e, pr\u00e8s du sol gris o\u00f9 les larmes n\u2019ont pas coul\u00e9, bien oblig\u00e9es de se cacher, de retourner \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, tandis que je regardais en bas, le goudron, le bitume, les cailloux minuscules, o\u00f9 les paupi\u00e8res s\u2018accrochent, qu\u2019on avale un par un, car il faut ravaler, quand on est quitt\u00e9, les cailloux comme les couleuvres rampant au sol d\u00e9sert\u00e9, o\u00f9 le corps glisse, s\u2019enfonce, absorb\u00e9 dans les sables qui figent, statufient, mettent \u00e0 genoux \u2013 avant de se reprendre, de courir sous la pluie et sans se retourner, et mes pieds ont cogn\u00e9 contre le pav\u00e9, les rayures grises et blanches des passages prot\u00e9g\u00e9s \u2013 ne pas en plus se faire renverser \u2013 quitter la cour o\u00f9 il m\u2019a quitt\u00e9e, l\u2019autre, le tout premier \u2013 courir contre le vent dans la temp\u00eate au-dedans, et continuer, franchir le temps, les \u00e2ges \u2013 pour me retrouver l\u00e0, contre la rampe d\u2019escalier, oreille tendue vers le bas, aux aguets, \u00e0 \u00e9pier, contre cet escalier o\u00f9 je m\u2019entrechoque au son doux de la petite voix, o\u00f9 chaque marche porte une phrase, offre un je t\u2019aime\u00a0: elle dit je t\u2019aime \u00e0 chaque marche, elle dit je t\u2019aime maman, je t\u2019aime tellement que j\u2019en peux plus de toi, je t\u2019aime tellement que je voudrais t\u2019avoir plus que je t\u2019ai, \u00e0 chaque marche elle en dit un peu plus, tandis que je la regarde descendre dans la cage d\u2019escalier, avec sa robe d\u2019\u00e9t\u00e9 piqu\u00e9e de petites pommes orange, ses nattes qui battent l\u2019air, ma po\u00e9tesse haute comme trois pommes \u2013 et elle d\u00e9vale les marches une \u00e0 une en \u00e9grenant les mots d\u2019amour, ses mots \u00e0 elle, marche apr\u00e8s marche, et jet\u00e9s l\u00e0, comme l\u2019air de rien, avant de courir dans la rue, les chemins, pour retrouver sa s\u0153ur et les chiens qui aboient au loin au loin tandis que sur les touches blanches du piano noir comme ciel, mes doigts divaguent en do r\u00e9 mi fa sol o\u00f9 je suis seule comme nulle, silence sans toi qui ne joue plus, ta voix qui ne sonne plus, mais il me r\u00e9 mi fa si do me reste le piano, pour jouer, faire semblant, faire des si, des comme si\u00a0: ta main qui ne touche plus, ta joue contre ma joue, ta peau qui n\u2019est plus mon sol, tes l\u00e8vres qui ne sont plus mon sol \u2013 et je sombre au piano noir<\/span><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>M\u00e9moire poussi\u00e8re<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Sur la moquette verte, dans la chambre carr\u00e9e, coudes genoux je rampe, j\u2019avance jusqu\u2019au coffre o\u00f9 dort ma poup\u00e9e, et je dis que c\u2019est sale et que c\u2019est d\u00e9gueulasse \u2013 ma m\u00e8re vient de passer l\u2019aspirateur, l\u2019a remis\u00e9 dans le cellier \u2013 et je r\u00e9p\u00e8te encore \u2013 <em>ma moquette elle est sale d\u00e9gueulasse<\/em> \u2013 m\u00eame si proprette, la chambrette, sans mouton de moquette, depuis l\u2019apparition disparition de la machine \u00e0 dos rond, rouge et noire et vrombissante, \u00e9trange scarab\u00e9e g\u00e9ant qui avale sur son passage, au centre et dans les coins, grande d\u00e9voration du monstre bruyant au long cou de plastique tournicotant \u2013 j\u2019ai deux ans et je rampe vers le coffre blanc, et les mots sortent encore, <em>moquette sale d\u00e9gueulasse<\/em>, qui font rire ma m\u00e8re ou l\u2019agacent, m\u00e9moire poussi\u00e8re&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>Contre le pav\u00e9<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans la cour de r\u00e9cr\u00e9 o\u00f9 il m\u2019a quitt\u00e9, le sol est gris sur lequel les larmes ne tombent pas, bien oblig\u00e9es de se cacher, de retourner \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, tandis que je regarde en bas, le goudron, le bitume, les cailloux minuscules, o\u00f9 les paupi\u00e8res s\u2018accrochent, que j\u2019avale un par un, car il faut ravaler quand on est quitt\u00e9, les cailloux comme les couleuvres rampant au sol d\u00e9sert\u00e9, o\u00f9 mon corps glisse, s\u2019enfonce, absorb\u00e9 dans les sables qui figent, statufient, mettent \u00e0 genoux \u2013 mais dans un instant, une seconde, bient\u00f4t je me reprendrai, je courrai sous la pluie et sans me retourner, et mes pieds cogneront contre le pav\u00e9, les rayures grises et blanches des passages prot\u00e9g\u00e9s \u2013 ne pas en plus se faire renverser \u2013 courir contre le vent dans la temp\u00eate au-dedans<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>On ne parle pas assez des escaliers<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">On ne parle pas assez des escaliers o\u00f9 se disent les choses, o\u00f9 chaque marche porte un pas, p\u00e8se une phrase, offre un je t\u2019aime : elle dit je t\u2019aime \u00e0 chaque marche, elle dit je t\u2019aime maman, je t\u2019aime tellement que j\u2019en peux plus de toi, je t\u2019aime tellement que je voudrais t\u2019avoir plus que je t\u2019ai, \u00e0 chaque marche elle en dit un peu plus, tandis que je la regarde descendre dans la cage d\u2019escalier, avec sa robe d\u2019\u00e9t\u00e9 piqu\u00e9e de petites pommes orange, ses nattes qui battent l\u2019air, ma po\u00e9tesse haute comme trois pommes \u2013 et elle d\u00e9vale les marches une \u00e0 une en \u00e9grenant les mots d\u2019amour, ses mots \u00e0 elle, marche apr\u00e8s marche, et jet\u00e9s l\u00e0, comme l\u2019air de rien, avant de courir dans la rue, les chemins, pour retrouver sa s\u0153ur et les chiens qui aboient au loin au loin<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>A pas de loup<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">A l\u2019entr\u00e9e, les tomettes m\u00e8nent \u00e0 l\u2019escalier marbre et bois, mais on n\u2019y monte pas, \u00e0 droite c\u2019est la cuisine et les grands carreaux bleus, mais on n\u2019y entre pas \u2013 on passe, on continue jusqu\u2019au renfoncement vers la gauche et la discr\u00e8te porte \u2013 lenteur et prudence du verrou m\u00e9tallique, mais \u00e7a r\u00e9sonne, le cliquetis, bruit du loquet, \u00e7a vous trahit \u2013 on descend \u00e0 la cave, marches de b\u00e9ton brut, granit gris et froid sous les pas \u2013 pas de loup, pas de bruit, ou si peu \u2013 jusqu\u2019au sol de graviers qui cr\u00e9pitent \u2013 \u00e7a ne pardonne pas \u2013 il est six heures du soir et le p\u00e8re rentre du travail, va o\u00f9 ses pas le poussent chaque soir, et encore \u00e0 chaque heure jusque tard \u2013 et depuis la chambre \u00e0 l\u2019\u00e9tage, l\u2019enfant entend ce qui se trame, ce qui s\u2019imprime, ce qui se grave, ce que les pas charrient de drame, ce qui se grave dans les graviers, qui fait des traces \u2013 le vin, du sang<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>Do r\u00e9 mi fa sol<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Do r\u00e9 mi fa sol sur les touches blanches du piano noir comme ciel, mes doigts divaguent en do r\u00e9 mi fa sol o\u00f9 je suis seule comme nulle, silence sans toi qui ne joue plus, ta voix qui ne sonne plus, mais il me r\u00e9 mi fa si do me reste le piano, o\u00f9 jouer, faire semblant, faire des si, des comme si : ta main qui ne touche plus, ta joue contre ma joue, ta peau qui n\u2019est plus mon sol, tes l\u00e8vres qui ne sont plus mon sol \u2013 et je sombre au piano noir, d\u00e9sormais mon seul sol<\/p>\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"783\" height=\"886\" src=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/PHOTO-ESCALIERS-3.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5302\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/PHOTO-ESCALIERS-3.jpg 783w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/PHOTO-ESCALIERS-3-371x420.jpg 371w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/PHOTO-ESCALIERS-3-768x869.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 783px) 100vw, 783px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00c9SOLATION \u00a0 Sur la moquette rouille, dans la chambre carr\u00e9e, coudes genoux elle rampe, avance jusqu\u2019au coffre o\u00f9 dort sa poup\u00e9e, et me dit que c\u2019est sale et que c\u2019est d\u00e9gueulasse \u2013 \u00e0 moi qui ai pass\u00e9 l\u2019aspirateur, l\u2019ai remis\u00e9 dans le cellier\u00a0\u2013 ma moquette, elle est sale d\u00e9gueulasse \u2013 et elle r\u00e9p\u00e8te encore, m\u00eame si proprette, la chambrette, sans <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/une-phrase-des-sols-pousser-la-langue\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Une phrase, des sols (d\u00e9solation)<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":82,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[38],"tags":[],"class_list":["post-5132","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-01-une-phrase-des-sols"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5132","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/82"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5132"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5132\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5132"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5132"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5132"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}