{"id":5137,"date":"2019-07-12T19:43:56","date_gmt":"2019-07-12T17:43:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=5137"},"modified":"2019-07-12T19:43:57","modified_gmt":"2019-07-12T17:43:57","slug":"aquariums-hors-serail","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/aquariums-hors-serail\/","title":{"rendered":"Aquariums | Hors-S\u00e9rail"},"content":{"rendered":"\n<p>L\u2019oeil d\u2019un hublot sur la porte des Toilettes Messieurs, plac\u00e9 l\u00e9g\u00e8rement trop haut pour que quiconque puisse subrepticement voir au travers, ne laisse pas d\u2019intriguer. Seul un g\u00e9ant \u2014 Osmin, donc \u2014 pourrait jeter un regard au passage. Un curieux se contentera d\u2019entrer. Une curieuse peut toujours tenter un saut \u2014 sa chute imm\u00e9diatement amortie par les \u00e9pais tapis \u2014, elle n\u2019aura qu\u2019entr\u2019aper\u00e7u les cheveux d\u00e9coll\u00e9s et les yeux ronds d\u2019\u00e9tonnement de son propre visage en plein exercice : la porte des Toilettes Messieurs donne sur un bref couloir coud\u00e9, orn\u00e9 d\u2019un somptueux miroir aux bisotages raffin\u00e9es, qui offrent aux messieurs la chance de v\u00e9rifier leur mise avant de quitter les lieux. &nbsp;On raconte que pour l\u2019oeil exerc\u00e9, les biseaux laissent voir par reflet les visages \u00e9blouis des messieurs au-dessus des pissoti\u00e8res de mosa\u00efques c\u00e9ladon : sous le jet d\u2019urine, fugaces, &nbsp;apparaissent des silhouettes d\u2019une beaut\u00e9 extr\u00eamement stimulante. \u00c0 l\u2019heure de la fermeture, &nbsp;quand il fait les comptes des litres de breuvages fort co\u00fbteux consomm\u00e9s pendant la nuit, le Gardien du Chiffre se f\u00e9licite de cet heureux stratag\u00e8me. Le Pacha Selim \u00e9galement : la diversion du hublot, des miroirs, du couloir coud\u00e9 et des curiosa fugitives garde bien le secret des Toilettes Dames.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Cliquetis est en possession de toutes les clefs du S\u00e9rail. Il importe que leur entrechoquement soit audible et cristallin \u2014 l\u2019id\u00e9e de prison n\u2019a pas besoin de d\u00e9monstration, elle flotte comme l\u2019encens lourd d\u00e8s que la porte d\u2019entr\u00e9e se referme sur les invit\u00e9s. Le Cliquetis arpente tranquillement le S\u00e9rail, disponible pour quiconque l\u2019appelle \u00a0d\u2019un geste discret, pressant l\u2019index contre le pouce dans un quart de tour d\u00e9licat \u2014 comme on ferait d\u2019une clef minuscule dans une fine serrure d\u2019argent \u2014. \u00c0 la ceinture du Cliquetis pendent cependant quelques clefs monstres qu\u2019il faut tourner \u00e0 deux mains dans les grosses serrures rouill\u00e9es des portes basses, mais celles-l\u00e0 m\u00eame rendent un son clair quand le balancement de sa marche \u00e9gale les envoie contre leurs petites cons\u0153urs. Dans les rares instants d\u2019immobilit\u00e9 du Cliquetis, les sens aiguis\u00e9s par la nuit du S\u00e9rail s\u2019h\u00e9rissent comme des chevaux cabr\u00e9s de la d\u00e9lectation insupportable de ces tintements incessants et l\u2019on croit voir un tunnel vertigineux dans la succession des anneaux des cl\u00e9s, qui s\u2019engouffre par les caves avant de courir sous la ville, offrant ge\u00f4les et retraites s\u00fbres, au besoin. C\u2019est une illusion. Le tunnel existe. Selim seul en a la cl\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Les portes de l\u2019ascenseur s\u2019ouvrent sur le 70\u00e8me \u00e9tage. Osmin est sur le seuil d&rsquo;un appartement o\u00f9 les meubles flottent dans le vide. Alentours, des nuages agit\u00e9s comme les costumes 3 pi\u00e8ces dans les rues de la City sont tenus \u00e0 distance respectable par les murs de verre. \u00a0Osmin n\u2019ose pas entrer, mais Selim le pousse, bien qu\u2019il ne soit pas l\u00e0. Osmin est certain de tomber mais il reste au m\u00eame niveau que le canap\u00e9, le lit et la table basse. Les nuages gardent leurs distances tandis qu\u2019il s\u2019avance timidement dans la pi\u00e8ce \u2014 il a \u00f4t\u00e9 ses chaussures, mais quand ? \u2014. Sous ses pieds, au loin, une immense ville minuscule, un jouet o\u00f9 l\u2019on distingue le parcours des fourmis peintes. Soudain, il a la tentation de se retourner. Il voit Selim qui rit dans la cabine d\u2019ascenseur. Le sol disparait et Osmin tombe en chute libre dans le long tube de verre. Il n\u2019aurait pas d\u00fb \u00e9couter S\u00e9lim raconter l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Oc\u00e9an, depuis il tombe toute les nuits.<\/p>\n\n\n\n<p>La 7\u00e8me salle, o\u00f9 les invit\u00e9s du soir n\u2019acc\u00e8dent qu\u2019apr\u00e8s 2 ou 3h du matin, se distingue par sa lumi\u00e8re abyssale et bleut\u00e9e, tamis\u00e9e \u00e0 l\u2019exc\u00e8s. Un vaste aquarium de la taille d\u2019une piscine ench\u00e2ss\u00e9e contre un mur de miroir en est la source. La sciences des drogues consomm\u00e9es \u00a0\u00e0 leur insu depuis le d\u00e9but de la soir\u00e9e et la nage des poissons phosphorescents y parach\u00e8vent l\u2019\u00e9merveillement des invit\u00e9s.Moyennant une somme non-communiqu\u00e9e, il est possible de revenir passer une soir\u00e9e au S\u00e9rail, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir. Les habitu\u00e9s ayant pay\u00e9 le prix \u2014 en or ou en bijoux, exclusivement \u2014 peuvent \u00e0 loisir observer les invit\u00e9s novices se faire d\u00e9trousser comme au coin d\u2019un bois au moment o\u00f9 ils touchent \u00e0 l\u2019extase et ce spectacle de la vanit\u00e9 d\u00e9chue \u00a0des grands de ce monde, provoque immanquablement, en rappel de leur d\u00e9confiture pass\u00e9e, une sensation cuisante et d\u00e9lectable \u2014 comme d\u2019une tr\u00e8s lointaine fess\u00e9e publique \u00e0 un \u00e2ge d\u2019innocence \u2014 . B\u00e9n\u00e9fice moins consid\u00e9rable cependant que le doute incurable de se savoir s\u00fbrement observ\u00e9s \u00a0dans leur cr\u00e9dulit\u00e9 par d\u2019autres, mieux initi\u00e9s encore.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Au confort du Salon sans Tain, quelques rares \u00e9lus peuvent pr\u00e9f\u00e9rer l\u2019inconfort d\u2019un couloir sordide, o\u00f9 pour une somme extravagante cette fois-ci, on a l\u2019occasion unique de mettre son \u0153il au trou de la serrure de la chambre de Selim Bassa. De luxuriants iris mauves peints sur un vase d\u2019une hauteur d\u2019homme, occupent mieux qu\u2019un paravent la presque enti\u00e8ret\u00e9 du premier plan. Derri\u00e8re, au loin, certains diront qu\u2019ils ont vu une ombre, et le reflet d\u2019un oeil de tigre. D\u2019autres raconteront toute sorte d\u2019histoires. Tous mentent. Le personnel rit sous cape , qui sait bien que Selim Bassa dort le plus souvent \u00e0 l\u2019air libre du toit du S\u00e9rail.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019oeil d\u2019un hublot sur la porte des Toilettes Messieurs, plac\u00e9 l\u00e9g\u00e8rement trop haut pour que quiconque puisse subrepticement voir au travers, ne laisse pas d\u2019intriguer. Seul un g\u00e9ant \u2014 Osmin, donc \u2014 pourrait jeter un regard au passage. Un curieux se contentera d\u2019entrer. 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