{"id":51397,"date":"2021-09-16T16:05:05","date_gmt":"2021-09-16T14:05:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=51397"},"modified":"2021-09-16T16:05:06","modified_gmt":"2021-09-16T14:05:06","slug":"l10-les-cles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l10-les-cles\/","title":{"rendered":"L#10  | Les cl\u00e9s"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Il ne savait pas pourquoi il revenait, et ne comptait plus, envelopp\u00e9 par la chaleur de septembre, toutes les fois o\u00f9 il avait retrouv\u00e9 sa petite chambre vue sur pin\u00e8de \u00e0 fond bleu azur. Il n\u2019avait jamais l\u2019impression que c\u2019\u00e9tait la derni\u00e8re fois. La derni\u00e8re rentr\u00e9e des classes avec ses cahiers recouverts, ses livres neufs sur le petit bureau en pin, et derri\u00e8re la cloison mince, Schumann s\u2019exprimait vif <em>ma non troppo<\/em> dans le salon, heurtant l\u2019acier des cordes du piano. Sa d\u00e9ception \u00e0 jouer au conservatoire, il voulait arr\u00eater. Il revenait parce qu\u2019il avait les cl\u00e9s de l\u2019appartement. Et c\u2019\u00e9tait plus que d\u2019avoir seulement un lit pour l\u2019hiver avec un piano dans le salon. C\u2019est donn\u00e9 \u00e0 n\u2019importe quel \u00e9tranger, un lit quelque part. N\u2019importe quel oncle peut s\u2019inviter \u00e0 une table quelque part, avec dessus son assiette de soupe, puis un oeuf avec du pain, un morceau de fromage, une pomme. Il aura droit au timbre incertain du piano droit tch\u00e8que qui suinte une mazurka. Il s\u2019engourdira dans des draps frais pour des nuits de sommeil. Quant \u00e0 se r\u00e9veiller un matin dans un lit avec le trousseau de cl\u00e9s de l\u2019appartement dans la poche de son jean, avoir ce sentiment de s\u00e9curit\u00e9 toujours sur lui, il savait que c\u2019\u00e9tait unique. Et pourtant son corps \u00e9tait habitu\u00e9 \u00e0 \u00eatre d\u00e9racin\u00e9, \u00e0 changer de lit souvent, des lits qui l\u2019attendaient ailleurs. Aucun n\u2019avait son jeu de cl\u00e9s, aucun n\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9picentre d\u2019un chez-soi. Il pouvait supporter de greloter dans les draps froids de ces lits ailleurs \u00e0 condition de revenir dans l\u2019appartement au quatri\u00e8me \u00e9tage surplombant la colline avec d\u2019un c\u00f4t\u00e9 vue sur pin\u00e8de et de l\u2019autre, les petites montagnes pour horizon. Pour lui cette cl\u00e9 permettait de d\u00e9verrouiller le faisceau vital de sa <em>camera obscura<\/em> qui projetait son monde \u00e0 lui \u00e0 l\u2019envers. Devant il y avait le ciel en bas et la mer tout en haut, et le nouveau monde sans cesse recommenc\u00e9 \u00e9tait impossible \u00e0 quitter. \u00c0 l\u2019envers c\u2019\u00e9tait beau comme un eldorado. \u00c0 trop s\u2019en \u00e9loigner, il prenait le risque de ne pas revenir et \u00e7a lui brisait le coeur par anticipation. \u00c0 chaque retour il allait s\u2019immerger dans la pin\u00e8de voisine. La pin\u00e8de \u00e9tait un passage oblig\u00e9. Aussit\u00f4t p\u00e9n\u00e9tr\u00e9e, elle \u00e9clipsait visuellement les 5 \u00e9tages de l\u2019immeuble rouge clair. \u00c0 l\u2019endroit le plus bas o\u00f9 serpentait un chemin de terre, les pins touffus se changeaient clairsem\u00e9s en ancienne plantation d\u2019oliviers, des oliviers noueux, tourment\u00e9s avec leurs branches \u00e0 moiti\u00e9 mortes, des centenaires affaiblis, partageant leur terre avec des ch\u00eanes kerm\u00e8s s\u2019agrippant aux murs de sout\u00e8nement par endroit \u00e9croul\u00e9s des restanques aux pierres \u00e9rod\u00e9es, quoique encore visibles. Plus loin le chemin aboutissait \u00e0 une petite all\u00e9e goudronn\u00e9e qui arrivait en quelques enjamb\u00e9es devant le conservatoire. Le paysage s\u2019effa\u00e7ait. Au conservatoire il avait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 le dessin. Il \u00e9prouvait un soulagement \u00e0 s\u2019\u00eatre \u00e9chapp\u00e9 du dressage des postures \u00e0 tenir son dos droit, les coudes plus hauts, les doigts et les paumes arrondis \u00e0 respecter le doigt\u00e9. La musique se dissipait. Il avait \u00e9pous\u00e9 l\u2019odeur du papier, et celle du vernis, de la t\u00e9r\u00e9benthine, des formats raisins, des toiles blanches, pour avoir sa page blanche \u00e0 soi, sans port\u00e9e, sans contrainte, sans musique d\u00e9j\u00e0 inscrite. Le besoin de libert\u00e9 le convoquait, en partie pour \u00e9chapper \u00e0 cette famille violente, coupable, rampante comme une esp\u00e8ce \u00e0 mauvais venin, qui l\u2019enserrait. Il lui suffisait d\u2019embrasser dans les bleus du ciel et de la m\u00e9diterran\u00e9e les pin\u00e8des, les asphod\u00e8les, les chardons, les tamaris, les mauves arborescentes, pour arracher \u00e0 la nature tous les pardons que n\u2019exprimaient jamais les individus de cette famille. Il s\u2019extirpait du pass\u00e9. Il fallait que dans cet appartement les corps aient les bras grands ouverts pour sentir la chaleur du soleil sur leur poitrine. Au quatri\u00e8me les vitres \u00e9taient battues par les vents. Quand il pensait souffler un peu, l\u2019apaisement \u00e9tait toujours de courte dur\u00e9e. La fureur comme un mauvais sort s\u2019emportait du jour au lendemain en bourrasques <em>presto<\/em> battant des \u00e9carts tr\u00e8s contrast\u00e9s. Les basses pressions atmosph\u00e9riques faisaient grimper les hautes pressions col\u00e9riques qui tordaient <em>allegro<\/em> les cordes \u00e0 piano s\u2019en prenant <em>agitato<\/em> aux variations Goldberg. Et puis la folie politique, \u00e9conomique, criminelle arracha aux collines leurs ch\u00eanaies, leurs pistachiers lentisques, leurs pins d\u2019Alep, leur duvet de baouque et de piptath\u00e9rum bleu\u00e2tre. \u00c0 cet envers du monde mettant \u00e0 nu l\u2019ocre rouge des terres qui l\u00e8chent les cailloux blancs calcaires, il y avait l\u2019immensit\u00e9 du ciel bleu et de la mer. L\u2019appartement dominait d\u2019autres appartements \u00e0 perte de vue, des constructions. Pourtant \u00e0 quelques kilom\u00e8tres dans l\u2019arri\u00e8re-pays, derri\u00e8re les montagnes, des massifs rayonnaient intacts dans leur verdure originelle. Un soir de fort mistral d\u00e9vasta tout, emportant les cordes \u00e0 piano, ravissant la chambre sous des nu\u00e9es de draps virevoltants, la cuisine et tous ses instruments. Alors il laissa derri\u00e8re lui une part de lui-m\u00eame, embrassant le soleil \u00e0 son lever et toute l\u2019\u00e9tendue d\u2019une plaine littorale o\u00f9 la fr\u00e9n\u00e9sie immobili\u00e8re ne laissait plus d\u2019espace \u00e0 la garrigue et aux pin\u00e8des. Il se s\u00e9parait de ces sommets calcaires, de leur pr\u00e9sence puissante qui apparaissent comme les refuges des divinit\u00e9s protectrices locales, laissant nidifier dans leurs anfractuosit\u00e9s aigles et grands-ducs, martinets et hirondelles, conversant sereins avec les nuages d\u2019altitude comme des volutes de phylact\u00e8res. Il avait regard\u00e9 une derni\u00e8re fois l\u2019appartement pour s\u2019en souvenir. La fen\u00eatre de la cuisine ouvrait sur ce paysage \u00e0 l\u2019\u00e9clat si particulier. Il ne le scrutait que pour un coucher de soleil rougeoyant. Ce matin, le ciel est d\u2019un bleu pur vaporis\u00e9 par un mistral que seule la chimie outranci\u00e8re peut reproduire. Ce paysage extraordinaire malgr\u00e9 l\u2019infini de ses variations n\u2019\u00e9veille plus le m\u00eame caract\u00e8re sacr\u00e9. Ainsi cette \u00e9tendue entre mer et roc calcaire n\u2019avait plus de prise sur lui. Il s\u2019\u00e9loignait aussi des vaines promesses qui fabriquent de l\u2019attente et qui emp\u00eachent l\u2019oubli. Il avait habitu\u00e9 son corps \u00e0 \u00eatre d\u00e9racin\u00e9. D\u00e9sormais il n\u2019avait plus de cl\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"728\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/ilnesavaitpas-1024x728.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-51443\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/ilnesavaitpas-1024x728.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/ilnesavaitpas-420x299.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/ilnesavaitpas-768x546.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/ilnesavaitpas.jpg 1280w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il ne savait pas pourquoi il revenait, et ne comptait plus, envelopp\u00e9 par la chaleur de septembre, toutes les fois o\u00f9 il avait retrouv\u00e9 sa petite chambre vue sur pin\u00e8de \u00e0 fond bleu azur. 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