{"id":51450,"date":"2021-09-16T17:01:19","date_gmt":"2021-09-16T15:01:19","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=51450"},"modified":"2021-09-16T18:31:14","modified_gmt":"2021-09-16T16:31:14","slug":"marche-aux-puces-de-montreuil","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/marche-aux-puces-de-montreuil\/","title":{"rendered":"March\u00e9 aux Puces de Montreuil"},"content":{"rendered":"\n<p>Pas de son dominant. Pas loin, les pneus des voitures chuintent sur le Boulevard p\u00e9riph\u00e9rique o\u00f9 chacun s\u2019efforce de conduire \u00e0 moins de 70 km\/heure. Pas de crissement genre freinage brutal avant choc accident fatal. Pas de fracas de t\u00f4le suivi de sir\u00e8nes de pompiers hurlantes. Non pas aujourd\u2019hui. \u00c7a roule au fond. En contrebas, invisibles quelques insultes de chauffards et klaxons d\u2019\u00e9nerv\u00e9s. Les d\u00e9cibels des moteurs six cylindres quatre temps des poids lourds, estomp\u00e9s. Gros camions mous, puissants et lents. Sons graves, sourds, bourdonnant sur le A3 voisin, direction Roissy, d\u2019un a\u00e9roport \u00e0 l\u2019autre. Pas loin de la Porte de Bagnolet et des \u00e9changeurs, les Puces de Montreuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas de langue dominante au march\u00e9 aux Puces. Du guttural de l\u2019arabe, des m\u00e9lodies douces du bambara, des syllabes fran\u00e7aises, plates, mornes. Des mots \u00e9corch\u00e9s, amput\u00e9s d\u2019un bras syllabe, d\u2019une jambe conjugaison, vitalis\u00e9s par les accents. Des langues entre deux continents, trois pays, quatre parents et le reste. Et les corps, des corps qui parlent, se parlent, se faufilent, s\u2019agglom\u00e8rent. Et encore et toujours reviennent des rues voisines, s\u2019en m\u00ealent les vibrations de moteurs d\u00e9traqu\u00e9s et d\u00e9brid\u00e9s des scooters. Leurs immortels conducteurs jouent de la manette d\u2019acc\u00e9l\u00e9rateur, jouent au plus bruyant, au plus&#8230; Le plus gros trou de la chauss\u00e9e d\u00e9fonc\u00e9e, au tout d\u00e9but de l\u2019Avenue de Paris, parfois fait se cogner un pare-choc contre une carrosserie, un pot d\u2019\u00e9chappement contre un ch\u00e2ssis. M\u00e9tal contre m\u00e9tal. Crissement mal aux dents. \u00c7a r\u00e9sonne de l\u2019oreille \u00e0 la m\u00e2choire. \u00c7a rentre par l\u2019oreille, \u00e7a ressort pas. Comme un cri \u00e9touff\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas de son dominant. L\u2019essentiel du relief de la bande son ne provient pas de la circulation routi\u00e8re, non, mais des voix, des choses, des voix des choses. Agglom\u00e9rat de bruits presque ind\u00e9finis de la ville, indistincts du march\u00e9. Bien s\u00fbr, identifiables les musiques des marchands de CD. Haut parleur de pi\u00e8tre qualit\u00e9 sans grave ni aigu. Pourtant il aguiche le badaud avec des tubes entrainants, des musiques loukoums, des m\u00e9lop\u00e9es de mosqu\u00e9e. Parfois du rap, mais plus rare, c\u2019est moins consensuel. Et partout dans les all\u00e9es, entre les marchandises, \u00e7a parle, \u00e7a discute. Les corps se croisent, se fr\u00f4lent, marchent, s\u2019arr\u00eatent, se touchent, ne se touchent pas, repartent. Quel bruit fait un corps qui en fr\u00f4le un autre&nbsp;? Quel bruit fait un sourire&nbsp;ou une poign\u00e9e de main&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Pas de chien qui aboie, pas d\u2019oiseau qui piaille, pas de chat qui miaule. Pas d\u2019animaux sauf peut-\u00eatre des mites \u00e0 cause de l\u2019antimite omnipr\u00e9sent dans les sacs de fringues. Mais c\u2019est silencieux les mites, m\u00eame lorsqu\u2019elles sont pr\u00e9sentes et mangent. Pas de bruit de mastication des mandibules des mites. Pas comme les vrombissement des moustiques, d\u2019ailleurs il n\u2019y a pas de moustique ici.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas de bruit dominant, sauf quand un enfant pleure. L\u00e0, sanglots d\u00e9goulinants ou raval\u00e9s, cris, hurlements, voix de t\u00eate haut perch\u00e9e. Et la m\u00e8re qui demande de se taire, qui doucement va aller du timbre cajoleur et enr\u00f4leur \u00e0 gueuler de se taire, d\u2019arr\u00eater l\u00e0 tout de suite sa col\u00e8re, qu\u2019il n\u2019aura pas ci ou \u00e7a, qu\u2019il n\u2019aura pas non, qu\u2019il y aura \u00e7a par contre, si \u00e7a continue. La voix des m\u00e8res en col\u00e8re, \u00e7a recouvre pour un temps tous les bruits de pas de ceux qui trainent des pieds, des clic clac de tatanes, des talons plus secs de semelles de cuir plus rigides. En hiver les nez reniflent, \u00e9ternuent, les gorges toussent. Mais aujourd\u2019hui on est en \u00e9t\u00e9 et les sons sont ce qu\u2019ils sont, plus a\u00e9riens, plus volubiles. Sons ballon. Et aujourd\u2019hui et par tous les temps, des mots. Des mots lanc\u00e9s, jet\u00e9s, souffl\u00e9s, cri\u00e9s, \u00e9chang\u00e9s &#8230;Des je veux,&nbsp;des c\u2019est combien, des c\u2019est trop cher, des oui, des non, des \u00e7a vient d\u2019o\u00f9, des comment \u00e7a marche, des c\u2019est trop petit, des \u00e7a sert \u00e0 quoi \u00e7a, des j\u2019ai faim, j\u2019ai soif, j\u2019ai chaud, j\u2019ai froid, j\u2019ai mal, des mais si, des mais non, des d\u2019accord, des pas d\u2019accord&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Pas de son dominant. Parfois des fous rires d\u2019un groupe de copines. Des rires qui se donnent la main, qui rebondissent, des rires \u00e0 faire r\u00eaver de redevenir jeune, vite, l\u00e0 sur le champ. Des rires \u00e0 aimer la vie, \u00e0 envier la vie qui crie la gait\u00e9 pour le plaisir de s\u2019entendre rire, d\u2019entendre le bruit que \u00e7a fait dans son corps, du bruit que \u00e7a fait sur les autres corps, sur les autres bruits qui deviennent l\u00e0 aussit\u00f4t riquiqui. Ces rires profonds, ils cr\u00e9ent des vibrations l\u00e9g\u00e8res, ils secouent le ventre, qui l\u00e0 pr\u00e9sentement ne gargouille pas. Pas de bruit de boyaux qui dig\u00e8rent ou ont faim, mais de grandes grappes de rires magnifiques et moches. Cette joie volatile des filles d\u00e9clenche les formules toutes faites des vendeurs dragueurs. Les \u00e9clats de rires f\u00e9minins et les mots des vendeurs masculins ne formeront dialogue collier ricochet. Non, la bande de filles s&rsquo;esclaffe, s\u2019esquive, s\u2019\u00e9chappe avec ses rires moqueurs. Ces Reines du Monde vont et viennent, vont \u00e0 c\u00f4t\u00e9, vont essayer des bracelets, des bracelets qui cliquettent, qui tintinnabulent. Non ce n\u2019est pas fini pour elles mais c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9pisode f\u00e9es clochettes. Pas durable le rire des filles de quinze ans. Non mais le bruit du rire des filles dans les oreilles, \u00e7a ressort pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas de bruit dominant, mais le vent dans la b\u00e2che toiture du stand qui claque, un peu, la fermeture de la serrure de porti\u00e8re de la camionnette, les pieds du si\u00e8ge du vendeur d\u00e9plac\u00e9 en trainant sur le bitume, les plis de la toile sous les marchandises qui virevolte un peu, un peu, pas beaucoup, parfois pas du tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas de bruit dominant, mais le bruit personnel et caract\u00e9ristique des objets. Un vase en porcelaine repos\u00e9 sur un plat rond en aluminium, choc des mat\u00e9riaux, le ressort remont\u00e9 d\u2019un r\u00e9veil m\u00e9canique, les pages tourn\u00e9es d\u2019un \u00e9pais livre couverture rigide, le claquement de la une d\u2019une BD, les fermetures \u00e9clair d\u2019un blouson de simili cuir, le scratch d\u2019une basket \u00f4t\u00e9e rapidement, le son du verre bris\u00e9 d\u2019un fin et petit flacon l\u00e2ch\u00e9 par m\u00e9garde, les serrures des valises de carton, les pales d\u2019un ventilateur derri\u00e8re leur grillage, les couing-couing de la girafe Sophie dans les mains du petit dernier qui trainent de plus en plus sa fatigue un interrupteur \u00e9lectrique de lampe de chevet, le fermoir du couvercle d\u2019une vieille boite de gants en bois peint, le pschitt d\u2019un diffuseur de parfum, le son sec d\u2019un briquet pour allumer un b\u00e2ton d\u2019encens, le cintre m\u00e9tallique repos\u00e9 sur un portant m\u00e9tallique aussi, l\u2019emballage en papier transparent arrach\u00e9, la cinqui\u00e8me de Beethoven en sonnerie de t\u00e9l\u00e9phone, des pi\u00e8ces de monnaie rendues, un \u00e9tui \u00e0 lunettes referm\u00e9, la chute d\u2019un trousseau de cl\u00e9s, le tout l\u00e9ger ronflement du b\u00e9b\u00e9 endormi dans le dos de sa m\u00e8re africaine, le batteur-fouet manuel \u00e0 \u0153ufs \u00e0 la neige, le d\u00e9ploiement d\u2019un \u00e9ventail et le battement d\u2019ailes d\u2019un papillon&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Non je ne suis pas sourde. Pas encore.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pas de son dominant. Pas loin, les pneus des voitures chuintent sur le Boulevard p\u00e9riph\u00e9rique o\u00f9 chacun s\u2019efforce de conduire \u00e0 moins de 70 km\/heure. Pas de crissement genre freinage brutal avant choc accident fatal. Pas de fracas de t\u00f4le suivi de sir\u00e8nes de pompiers hurlantes. Non pas aujourd\u2019hui. \u00c7a roule au fond. 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