{"id":51498,"date":"2021-09-17T08:50:26","date_gmt":"2021-09-17T06:50:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=51498"},"modified":"2021-09-17T08:50:28","modified_gmt":"2021-09-17T06:50:28","slug":"l10-il-y-a-tant-de-regrets-dans-une-histoire-damour","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l10-il-y-a-tant-de-regrets-dans-une-histoire-damour\/","title":{"rendered":"#L10 \/ Il y a tant de regrets dans une histoire d&rsquo;amour"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La carte de l\u2019Europe est aspir\u00e9e par le fond de l\u2019\u00e9cran. On a tap\u00e9 un nom, Reichshoffen. \u00c0 mesure que les doigts enfon\u00e7aient les touches, chacune des lettres de ce nom est apparue en noir dans un rectangle blanc et c\u2019est comme si on avait \u00e9tir\u00e9 la carte au maximum, \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un ballon de baudruche, pour ne plus pr\u00e9senter qu\u2019une infime partie de sa surface. Il reste sur l\u2019\u00e9cran un motif abstrait constitu\u00e9 de grands aplats verts aux contours tr\u00e8s irr\u00e9guliers : vert d\u2019eau, vert olive, vert gris couleur de cendre, de duvet d\u2019amande fra\u00eeche, une teinte fade, presque \u00e9c\u0153urante, et pourtant \u00e9l\u00e9gante, comme on en voit sur les murs de fa\u00e7ade de certains immeubles \u00e0 Munich, ou \u00e0 Ratisbonne. Ces agr\u00e9gats de blocs plus ou moins verd\u00e2tres sont sillonn\u00e9s de veines blanches et jaunes (les routes), sur lesquelles sont plac\u00e9es \u00e0 cheval des \u00e9tiquettes jaunes de forme rectangulaire, portant la lettre D suivie d\u2019un num\u00e9ro : D28, D86, D662, D1062\u2026<br>Dans le volet lat\u00e9ral gauche, une table est dress\u00e9e avec une nappe blanche, des couverts astiqu\u00e9s, des verres \u00e0 pied. Par cette fen\u00eatre, on p\u00e9n\u00e8tre dans le restaurant \u00ab\u00a0Meyer\u00a0\u00bb au moment exact o\u00f9 une serveuse vient de poser des assiettes devant deux convives attabl\u00e9s face \u00e0 face. Une femme, un homme. Ils se versent un peu de vin pour accompagner les mets servis en abondance et dispos\u00e9s avec art en cuisine. Le fumet de la viande monte \u00e0 leurs narines, H\u00e9l\u00e8ne l\u00e8ve les yeux, \u00e9bauche un sourire \u00e0 l\u2019intention de Jonas, lui souhaite bon app\u00e9tit, il la remercie, le toit soudain et les fen\u00eatres se transforment en tambour sous le battement de la pluie, ils ont \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 l\u2019averse en venant, juste quelques gouttes avant d\u2019arriver, dans le porte-parapluie \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la salle elle a laiss\u00e9 son grand parapluie noir. Dessous, pendant qu\u2019ils marchaient vers le restaurant, leurs \u00e9paules se touchaient, les bras se fr\u00f4laient. Il n\u2019a pas pass\u00e9 sa main dans son dos, ne l\u2019a pas serr\u00e9e dans son bras. Elle ne l\u2019y a pas encourag\u00e9 et elle aurait trouv\u00e9 son geste d\u00e9plac\u00e9, dans les circonstances o\u00f9 ils se trouvent. Maintenant elle le regrette. Il y a tant de regrets dans une histoire d\u2019amour. M\u00eame le premier baiser, elle s\u2019en souvient, n\u2019\u00e9tait pas de la mati\u00e8re de ses r\u00eaves. L\u2019imm\u00e9diatet\u00e9, l\u2019\u00e9vidence a pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 la rencontre de leurs l\u00e8vres, elle ne s\u2019y attendait pas ce jour-l\u00e0, et bien qu\u2019elle consid\u00e8re qu\u2019un coucher de soleil rougeoyant sur la mer ne peut en rien \u00eatre le gage d\u2019une entente au long cours, elle aurait aim\u00e9, ce jour-l\u00e0, un peu plus de flamme, un frisson sp\u00e9cial pour pr\u00e9c\u00e9der l\u2019aveu corporel de leur d\u00e9sir. Attabl\u00e9 en face d\u2019elle, il ouvre la bouche, rond rouge, et d\u00e9pose sur sa langue, aper\u00e7u de chair ros\u00e2tre, un morceau de b\u0153uf saignant, cube rouge aux contours bruns, elle se demande pourquoi les gens aiment tant les couchers de soleil, le jour qui d\u00e9cline, l\u2019obscurit\u00e9 qui gagne. Elle pr\u00e9f\u00e8re la lumi\u00e8re du matin, l\u2019espoir d\u2019un jour nouveau, s\u2019\u00e9merveiller que chaque matin recommence malgr\u00e9 tout, elle regrette de n\u2019avoir pas fait comprendre \u00e7a \u00e0 Jonas, il est tard d\u00e9sormais. Elle porte aussi sa fourchette \u00e0 la bouche, cesse de se mordiller la l\u00e8vre pour introduire une bouch\u00e9e, elle ne sait pas si elle va r\u00e9ussir \u00e0 l\u2019avaler. Son p\u00e8re lui a r\u00e9p\u00e9t\u00e9, H\u00e9l\u00e8ne, il vaut mieux avoir des remords que des regrets, mais son p\u00e8re est catholique et militaire, en remords il s\u2019y conna\u00eet. Ne sont-ils venus jusqu\u2019ici, Jonas et elle, que pour se faire du mal, se dire des choses qu\u2019ils d\u00e9ploreront ? Il y a tant de fa\u00e7ons de se s\u00e9parer. Vont-ils se chamailler ou s\u2019ignorer ? Tout le temps qu\u2019ils mangent, ils peuvent s\u2019abstenir de parler, et s\u2019ils pouvaient marcher ensuite, dans la nuit, s\u2019enfoncer dans la campagne, traverser les heures sombres jusqu\u2019au matin, la renaissance, mais s\u2019il continue \u00e0 pleuvoir comme \u00e7a tout \u00e0 l\u2019heure \u00e0 la sortie du restaurant\u2026 Ne sont-ils venus ici que pour se s\u00e9parer ? Justement ici, \u00e0 Reichshoffen, o\u00f9 H\u00e9l\u00e8ne a voulu s\u2019arr\u00eater, souvenir de guerres que ni son p\u00e8re, ni son grand-p\u00e8re, gr\u00e2ce \u00e0 Dieu, n\u2019ont faites, ce sont des souvenirs lointains, un des noms de batailles dont elle a \u00e9t\u00e9 berc\u00e9e. Jonas a dit pourquoi pas, de toute fa\u00e7on ici ou ailleurs, puisque leurs vacances pr\u00e9vues sont fichues. Ils ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9venus par texto de l\u2019annulation de leur croisi\u00e8re sur le Rhin, \u00e0 cause des crues, merci de votre compr\u00e9hension. Ils ont rebrouss\u00e9 chemin, elle regrette qu\u2019ils n\u2019aient pas \u00e9t\u00e9 quand m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 Strasbourg, quand m\u00eame. Jonas, lui son grand-p\u00e8re \u00e9tait mineur \u00e0 Volmerange, en Lorraine, il a dit j\u2019aimerais voir \u00e0 quoi \u00e7a ressemble Volmerange, apr\u00e8s on pourra aller au Luxembourg, elle a dit avec les crues non \u00e7a ne passera pas, ils entendaient \u00e0 la radio que d\u00e9bordaient le Rhin, la Meuse, la Moselle, il a dit on verra. Il dit toujours on verra, H\u00e9l\u00e8ne aime bien pr\u00e9voir. Dans la longue for\u00eat qu\u2019ils ont travers\u00e9e elle se sentait \u00e0 la d\u00e9rive, les feuilles sur les arbres \u00e9taient toutes tremp\u00e9es, elles d\u00e9bordaient, du ciel on ne voyait qu\u2019une masse d\u2019eau fractionn\u00e9e en milliards de toutes petites masses d\u2019eau qui venaient s\u2019\u00e9craser sur le pare-brise et le capot, et l\u2019eau cogne encore sur le toit du restaurant, contre les fen\u00eatres, sur un panneau dans la for\u00eat elle a vu ce nom, Reichshoffen, Jonas a dit pourquoi pas. Quand ils sont arriv\u00e9s dans le village, on aurait dit le soir, en plein mois de juillet, ils ont d\u00e9cid\u00e9, tant pis, de s\u2019arr\u00eater, \u00e0 l\u2019h\u00f4tel ils ont regard\u00e9 la t\u00e9l\u00e9, allong\u00e9s sur le lit. Seulement \u00e7a, la t\u00e9l\u00e9. Pas un mot. Elle conna\u00eet la peau de Jonas, toute sa peau, et sa langue, toutes les zones s\u00e8ches et humides de son corps, elle m\u00e2che lentement la viande dans sa bouche, s\u2019ils se s\u00e9parent elle le regrettera, le poids de Jonas, sa chaleur, sur elle, sous elle, contre elle, dans elle, partout o\u00f9 elle ira, elle aura ce frisson, cette m\u00e9moire d\u2019\u00e9treintes, sur le Rhin elle se dit \u00e7\u2019aurait \u00e9t\u00e9 diff\u00e9rent, lui il aime Wagner. Elle se demande maintenant qui vraiment a d\u00e9cid\u00e9 de s\u2019arr\u00eater dormir ici \u00e0 Reichshoffen, si ce n\u2019est pas lui tout seul qui l\u2019a dit et comme elle s\u2019est tue, qu\u2019elle ne s\u2019y est pas oppos\u00e9e, ils ne sont pas remont\u00e9s dans la voiture. Elle pense encore \u00e0 la for\u00eat mouill\u00e9e, c\u2019est bizzarre d\u2019\u00eatre \u00e0 la d\u00e9rive en voiture, une sensation contraire \u00e0 l\u2019omnipr\u00e9sence, dans le champ de vision, des poteaux et des panneaux routiers en acier galvani\u00e9, qui signalisent en couleurs franches obligations, interdictions, directions ; contraire \u00e0 la perception des traits blancs de la chauss\u00e9e sur lesquels les roues des voitures font jaillir des gerbes d\u2019eau ; contraire \u00e0 la conscience que partout, l\u00e0-haut, des satellites veillent sur les gps. Savent-ils mieux o\u00f9 ils vont ce soir, dans la chaleur douillette et le d\u00e9cor du restaurant, un peu trop sophistiqu\u00e9 au go\u00fbt d\u2019H\u00e9l\u00e8ne, le savent-ils mieux que tout \u00e0 l\u2019heure, sur la route, dans la for\u00eat ? Dans la voiture encore on peut rester sans parler sans que \u00e7a devienne compliqu\u00e9, et parfois on est oblig\u00e9 de dire j\u2019ai besoin de m\u2019arr\u00eater, s\u2019il te pla\u00eet, ou bien c\u2019est par l\u00e0 le chemin, ou bien pour rigoler de la prononciation de Reichshoffen par la voix d\u2019h\u00f4tesse de google.<br>Jonas a d\u00e9j\u00e0 presque fini son assiette, il mange toujours comme un glouton, pense-t-elle. Dans celle d\u2019H\u00e9l\u00e8ne la cuisse de poulet est \u00e0 peine entam\u00e9e, ils ont mis des champignons dans la sauce, en plein mois de juillet. S\u2019ils n\u2019arrivent pas jusqu\u2019\u00e0 Volmerange, elle veut dire s\u2019ils n\u2019arrivent pas <em>ensemble<\/em> jusqu\u2019\u00e0 Volmerange, elle veut <em>se<\/em> dire plut\u00f4t, on peut donc se reprendre, se dit-elle, m\u00eame quand on se parle \u00e0 soi-m\u00eame, bref s\u2019ils se s\u00e9parent, est-ce que ce sera dans la lumi\u00e8re humide du petit matin, et qui gardera la voiture ? Lui bien s\u00fbr, c\u2019est celle du p\u00e8re de Jonas, il leur a pr\u00eat\u00e9 pour les vacances, ils devaient la laisser \u00e0 Strasbourg dans le garage du cousin d\u2019un copain \u00e0 lui, et la reprendre apr\u00e8s la croisi\u00e8re, et apr\u00e8s ils n\u2019avaient pas encore choisi o\u00f9 ils continueraient leurs vacances, H\u00e9l\u00e8ne se disait qu\u2019elle pr\u00e9voierait \u00e7a pendant leurs quatre jours et trois nuits sur le Rhin, mais y a-t-il une gare \u00e0 Reichshoffen, si elle doit pendre le train ? Et puis pourquoi \u00a0\u00ab\u00a0bien s\u00fbr\u00a0\u00bb, Jonas est quelqu\u2019un\u00a0 de sympa, elle se demande est-ce qu\u2019il va rester sympa si on se s\u00e9pare, elle pourrait tr\u00e8s bien ramener la voiture au p\u00e8re, comme \u00e7a elle lui dirait voil\u00e0, c\u2019est fini, et puis merci pour la voiture, elle lui dirait Jonas est parti dans le sud, ou dans le nord, ou je ne sais pas o\u00f9 est parti Jonas, ce serait plut\u00f4t \u00e7a, elle ne saurait pas, elle ne saurait plus, elle pense \u00e0 la carte des lignes TGV, avec des lignes bleues, bris\u00e9es, aux angles arrondis, qui dessinaient la France quand elle \u00e9tait petite, au bout du wagon, en haut des escaliers des rames doubles, o\u00f9 \u00e7a sentait le caoutchouc et le produit agressif qu\u2019on voyait couler sur la cuvette de m\u00e9tal au fond des toilettes quand on appuyait du pied sur le bubon de caoutchouc qui servait de p\u00e9dale \u00e0 la chasse d\u2019eau, mais qui la dessinaient comme de l\u2019int\u00e9rieur, comme des veines avec des petites bulles, des cercles \u00e0 la place des villes, bleus, elle prenait beaucoup le train quand elle \u00e9tait petite, \u00e0 cause de son p\u00e8re officier. Peut-\u00eatre que Jonas chercherait plut\u00f4t un covoiturage, lui, les transports en commun\u2026<br>Mais ils ne sont pas encore s\u00e9par\u00e9s, se souvient-elle, et elle se met \u00e0 manger, c\u2019est comme un d\u00e9fi. La viande a du mal \u00e0 descendre dans son \u0153sophage, malgr\u00e9 la sauce \u00e0 la cr\u00e8me et aux champignons. Elle pose sa fourchette et regarde Jonas d\u2019un oeil d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, elle voit Jonas s\u2019agacer parce qu\u2019elle est toujours si lente \u00e0 manger, elle lui dit je n\u2019ai pas faim, tu en veux, ils \u00e9changent leurs assiettes \u00e0 peu pr\u00e8s discr\u00e8tement, et il fait un geste du bras, ou plut\u00f4t il commence \u00e0 lever son bras mais suspend son geste, un doigt en l\u2019air, s\u2019adresse \u00e0 H\u00e9l\u00e8ne qui r\u00e9pond oui, sans baisser les yeux, et presque aussit\u00f4t la serveuse arrive et il commande un autre verre de vin chacun. H\u00e9l\u00e8ne se demande, s\u2019ils partaient, Jonas et elle, l\u00e0, chacun de leur c\u00f4t\u00e9, peut-\u00eatre que \u00e7a \u00e9viterait, \u00e0 la fin, de se s\u00e9parer. Elle imagine des rails, c\u2019est une image atroce, des rails qui se perdent dans le point o\u00f9 ils se rejoignent \u00e0 l\u2019infini, on sait qu\u2019ils ne se rejoignent pas et pourtant on le voit, des lignes noires barr\u00e9es de brun dans le gris du paysage, \u00e0 cause du fer, tout \u00e7a \u00e0 cause du fer. Ils ont vu l\u2019indication \u00ab\u00a0Mus\u00e9e du Fer\u00a0\u00bb \u00e0 Reichshoffen, du fer pour ferrer et brider les chevaux, du fer pour rouler toujours en ligne droite, du fer pour les fusils derri\u00e8re les volets, du fer pour les gonds qui servent \u00e0 entrouvrir, \u00e0 peine, ces derniers, du fer pour les \u00e9perons des cavaliers, pour les casques passant comme des \u00e9clairs pendant la chevauch\u00e9e, tous tu\u00e9s, les cuirassiers, une charge h\u00e9ro\u00efque (il para\u00eet), soudain elle d\u00e9teste le fer, y compris le contact de la fourchette sur les dents.<br>Elle d\u00e9teste Jonas et son grand-p\u00e8re mineur, et son p\u00e8re gilet jaune, non le p\u00e8re elle l\u2019aime bien et puis le grand-p\u00e8re, elle ne l\u2019a pas connu, et m\u00eame Jonas ce n\u2019est pas vrai. Elle n\u2019arriverait pas \u00e0 le d\u00e9tester m\u00eame si elle le voulait, mais elle ne le veut pas, elle voudrait encore l\u2019aimer, comme l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re et celle encore d\u2019avant, comme au moment du premier baiser, mais parfois \u00e7a la prend, elle se sent prise, saisie, \u00e9treinte par la col\u00e8re envers lui, et d\u2019autres fois, \u00e0 contretemps, elle lit de la col\u00e8re dans l\u2019oeil de l\u2019homme qui lui fait face. C\u2019est Jonas qui a du mal, comme il dit, avec son p\u00e8re gilet jaune. Il en a honte. Il se moque de son p\u00e8re sur les ronds-points, son p\u00e8re qui justement, dit-il en ironisant, travaille chez un fabricant de peinture pour panneaux et rev\u00eatements routiers. H\u00e9l\u00e8ne a essay\u00e9 de rester neutre en la mati\u00e8re, de ne pas porter de jugement, de respecter les choix de chacun, elle sait se taire quand elle entend des propos qui la d\u00e9rangent, ne pas prendre parti dans une discussion , elle regrette d\u2019\u00eatre ainsi faite, elle aimerait savoir tenir t\u00eate, au lieu de tenir sa langue, avec Jonas est-ce diff\u00e9rent ? Elle avait l\u2019impression de savoir dire ce qu\u2019elle voulait, avec Jonas, de pouvoir s\u2019exprimer. Depuis quelques jours plus rien ne leur vient, ils sont muets l\u2019un pour l\u2019autre, depuis quelques mois ils se r\u00e9jouissaient d\u2019une promenade sur le Rhin, Jonas chantait des airs de Siegfried sous la douche, dans le s\u00e9jour il n\u2019osait plus, depuis quand n\u2019ose-t-il plus, se demande-t-elle, et s\u2019il osait \u00e0 nouveau quand ils seraient rentr\u00e9s, si elle l\u2019encourageait, il ne chante pas toujours faux, pas toujours fort, si elle lui demandait, pour \u00eatre s\u00fbre de supporter, d\u2019alterner avec d\u2019autres chants, s\u2019ils faisaient l\u2019effort, tous les deux, de s\u2019\u00e9couter, mais pour cela il faudrait parler. Dans les r\u00eaveries d\u2019H\u00e9l\u00e8ne, la croisi\u00e8re prenait un autre charme. Elle avait pr\u00e9vu, \u00e0 chacune des escales, les visites qu\u2019elle ferait, ou les promenades, le temps qu\u2019elle passerait sur le pont \u00e0 regarder le paysage, elle voulait \u00eatre \u00e9merveill\u00e9e, elle imaginait le Rhin dans une lumi\u00e8re dor\u00e9e, ses rives bois\u00e9es, ses maisons fleuries. Il pleut. Elle n\u2019a pas imagin\u00e9 le Rhin sous la pluie, jamais. Elle n\u2019a pas pr\u00e9vu qu\u2019une croisi\u00e8re pourrait \u00eatre annul\u00e9e. Elle n\u2019a pas pr\u00e9vu, quand ils s\u2019embrassaient, qu\u2019ils pourraient se quitter. Elle essaye de pr\u00e9voir quelle direction prendre, l\u00e0, ce soir, ou demain, \u00e0 la sortie de l\u2019h\u00f4tel. Elle panique. Elle n\u2019y arrive pas. <br>La souris clique sur d\u2019autres photos qui composent de Reichshoffen l\u2019image d\u2019un joli village au milieu des bois, avec des maisons peintes, \u00e0 colombages, un enfant \u00e0 v\u00e9lo, et oui, un quai de gare, un march\u00e9 de No\u00ebl pr\u00e8s d\u2019une \u00e9glise \u00e9clair\u00e9e en violet, et sur le rond-point une composition qui comm\u00e9more la charge de 1870, les cavaliers sont \u00e0 cheval avec leur beau casque, sabre au clair, il n\u2019y a pas d\u2019entrailles \u00e0 l\u2019air, pas d\u2019animaux renvers\u00e9s les quatre fers en haut.<br>La souris clique sur l\u2019onglet o\u00f9 figure un petit triangle gris et ferme le volet lat\u00e9ral gauche. Elle prend le petit bonhomme de Streetview, le l\u00e2che au hasard au milieu du village. Il tombe sur 1, rue des Cuirassiers, devant un b\u00e2timent moderne, en brique, fen\u00eatres et portes vitr\u00e9es, qui s\u2019orne de trois petits drapeaux tenus par un \u00e9cusson aux couleurs fran\u00e7aises. C\u2019est peut-\u00eatre la mairie. Devant, des panneaux routiers. Ils sont sur la D28. Vers la gauche, de haut en bas Eberbach, Woerth et puis Haguenau, Strasbourg. Vers la droite Niederbronn. Vers la gauche, Niederbronn, pour les camions de plus de 7,5 tonnes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La carte de l\u2019Europe est aspir\u00e9e par le fond de l\u2019\u00e9cran. On a tap\u00e9 un nom, Reichshoffen. \u00c0 mesure que les doigts enfon\u00e7aient les touches, chacune des lettres de ce nom est apparue en noir dans un rectangle blanc et c\u2019est comme si on avait \u00e9tir\u00e9 la carte au maximum, \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un ballon de baudruche, pour ne plus <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l10-il-y-a-tant-de-regrets-dans-une-histoire-damour\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#L10 \/ Il y a tant de regrets dans une histoire d&rsquo;amour<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":370,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2781],"tags":[1113,2757,2723,2666],"class_list":["post-51498","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-10-bernhard","tag-amour","tag-google-maps","tag-reichshoffen","tag-restaurant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/51498","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/370"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=51498"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/51498\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=51498"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=51498"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=51498"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}