{"id":51562,"date":"2021-09-17T15:43:15","date_gmt":"2021-09-17T13:43:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=51562"},"modified":"2021-09-17T15:45:54","modified_gmt":"2021-09-17T13:45:54","slug":"bruits","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/bruits\/","title":{"rendered":"#P11 BRUITS"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Ils disent que le corps est une v\u00e9ritable machine. Une usine qui fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre, qui vit\u2026 et qui fait du bruit. Ils disent que le corps ne veut rien dire, qu\u2019il se contente de brouiller le signal, qu\u2019il fait obstacle \u00e0 la r\u00e9ception de l\u2019information. Et cela sans raison aucune&nbsp;: parce qu\u2019il est une machine, un agencement de rouages dont le but serait juste de faire perdurer des organes, assemblage complexe de tissus vivants, aveugles et sourds \u00e0 tout ce qui n\u2019est pas eux-m\u00eames. Ils disent que le corps ne sait pas ce qu\u2019il fait. Ou bien ils disent que c\u2019est l\u2019air qui le traverse et le fait r\u00e9sonner, comme un instrument de musique soumis aux caprices d\u2019un interpr\u00e8te d\u00e9ment. Alors il laisse \u00e9chapper des sons incongrus. Les articulations craquent, les m\u00e2choires grincent, les visc\u00e8res gargouillent, les diaphragmes hoquettent, les gorges \u00e9ructent ou d\u00e9glutissent sans fin , les nez expulsent des corps \u00e9trangers dans des \u00e9ternuements inopportuns, les poumons ext\u00e9nu\u00e9s soupirent comme des forges, les fondements \u00e9vacuent des flatulences malsaines. Le corps r\u00e9sonne en marge de la raison, disent-ils. De l\u2019int\u00e9rieur on ne l\u2019entend pas sauf la nuit dans le silence. L\u2019angoisse se fait plus forte \u00e0 l\u2019\u00e9couter jouer du tambour dans les oreilles. On cherche \u00e0 l\u2019oublier en restant aux aguets des sir\u00e8nes d\u2019ambulances qui passent au carrefour. On porte son attention sur les cahots du train qui n\u2019en finissent plus de d\u00e9gringoler dans le lointain. On absorbe les engouffrements du vent dans les structures du b\u00e2timent. On suit les froissements de la pluie dans les t\u00e9n\u00e8bres du dehors. Tous les bruits plut\u00f4t que celui du vivant qui s\u2019obstine. M\u00eame le signal sonore de la machine qui revient r\u00e9guli\u00e8rement comme pour ponctuer le temps dans le faux silence de la chambre, le vacarme des plateaux repas qu\u2019on apporte ou qu\u2019on enl\u00e8ve, les \u00e9clats des voix qui s\u2019interpellent dans l\u2019ailleurs du couloir. Des voix qui ne disent rien, la banalit\u00e9 d\u2019un travail bien ordonn\u00e9, la rumeur continue d\u2019un monde d\u2019o\u00f9 le sens s\u2019est retir\u00e9, le grincement d\u2019une porte dans la chambre, les murmures rassurants des visites qu\u2019on voudrait prolonger jusque dans le r\u00eave. Parfois des clapotis parviennent d\u2019un autre espace qu\u2019on a quitt\u00e9, comme des fant\u00f4mes de bruits sans mati\u00e8re. On a du mal \u00e0 d\u00e9m\u00ealer le pr\u00e9sent et l\u2019absent. Des d\u00e9flagrations surgissent d\u2019on ne sait o\u00f9, puis se retirent et s\u2019\u00e9tiolent. Des m\u00e9lodies reviennent, on les reconnait au passage, puis s\u2019effacent dans un brouhaha de sonorit\u00e9s impalpables. On \u00e9coute sans chercher \u00e0 comprendre. Tout plut\u00f4t que la conscience nue de ne plus \u00eatre qu\u2019un corps. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ils disent que le corps est une v\u00e9ritable machine. 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