{"id":51638,"date":"2021-09-18T05:52:30","date_gmt":"2021-09-18T03:52:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=51638"},"modified":"2021-09-18T05:53:14","modified_gmt":"2021-09-18T03:53:14","slug":"p9-patriarcale-focale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p9-patriarcale-focale\/","title":{"rendered":"#P9 &#8211; Patriarcale focale"},"content":{"rendered":"\n<p>On ne peut pas prendre les clich\u00e9s en main, appr\u00e9cier l&rsquo;\u00e9paisseur du papier, les retourner, lire une date, un nom. De papiers photosensibles tremp\u00e9s dans les bains de r\u00e9v\u00e9lateur, ils sont devenus immat\u00e9riels. Les images se superposent, glissent, disparaissent sous la fen\u00eatre du traitement de texte, dans le va-et-vient entre les applications. Retrouv\u00e9es dans les m\u00e9andres de l&rsquo;arborescence des dossiers d&rsquo;archives. Les originaux ont \u00e9t\u00e9 scann\u00e9s, pour les sauver d&rsquo;une lente d\u00e9gradation, les classer, les partager. Une trace num\u00e9rique pour de vieilles images, des vies \u00e0 distance. Un si\u00e8cle \u00e0 peu pr\u00e8s. Pour qui ne conna\u00eet pas l&rsquo;histoire de ces personnes, l&rsquo;image pourrait \u00e9voquer le XIX<sup>e<\/sup>, une ruralit\u00e9 hors du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors que les tonalit\u00e9s sont s\u00e9pia, les voilages de la porte sont rest\u00e9s tr\u00e8s blancs, surexpos\u00e9s lors de la prise de vue. Ils forment deux rectangles lumineux qui \u00e9clairent toute la sc\u00e8ne. Entre ces deux battants de porte ferm\u00e9s, un rectangle noir, la porte ouverte sur la salle du caf\u00e9. On distingue avec peine le dossier d&rsquo;une chaise.<br>Sur ce rectangle noir, se d\u00e9tache l&rsquo;ovale presque rond du visage d&rsquo;une jeune femme, blanc. Son sourire timide est un trait mince. Ses mains blanches sont jointes sur sa robe noire. Une robe de tous les jours, un v\u00eatement de travail d\u00e9lav\u00e9 et souill\u00e9 en dessous de la taille. Elle est l\u00e0, comme si elle venait de quitter ses fourneaux, dans un entre-deux, debout \u00e0 la porte, \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur de la salle mais toujours sur le perron. Juste une marche qui la s\u00e9pare de la terrasse en terre battue o\u00f9 ses parents sont assis. Comme si elle avait h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 sortir de l&rsquo;ombre. Pourtant, c&rsquo;est elle que l&rsquo;on voit en premier, parce que debout, parce qu&rsquo;encadr\u00e9e de blanc et se d\u00e9tachant sur un fond noir, parce qu&rsquo;un peu en surplomb.<br>\u00c9tait-il pr\u00e9vu qu&rsquo;elle soit sur la photo&nbsp;?<br>Il y a un peu moins d&rsquo;un m\u00e8tre entre elle et ses parents, et entre eux assis devant la porte du caf\u00e9. La fille se tient pr\u00e9cis\u00e9ment dans cet espace vide, debout, si bien que l&rsquo;on peut la voir en pied.<br>Le photographe est maladroit, malhabile avec son appareil, sans doute parmi les premiers portatifs arriv\u00e9s dans cette campagne recul\u00e9e, peut-\u00eatre un Kodak. Le format paysage ne convient pas \u00e0 la sc\u00e8ne. \u00c9trangement, le triangle form\u00e9 par la fille et ses parents n&rsquo;est pas au centre mais sensiblement d\u00e9cal\u00e9 en haut et \u00e0 gauche. Cette erreur de cadrage m\u00e9nage un grand vide en bas et \u00e0 droite de l&rsquo;image.<br>Mais n&rsquo;est-ce pas intentionnel&nbsp;? \u00c0 bien regarder, c&rsquo;est l&rsquo;homme, situ\u00e9 \u00e0 droite du groupe, qui occupe le centre de la photo. Cela para\u00eet \u00e9vident quand on ne regarde que lui, que l&rsquo;on fait abstraction de tout le reste. C&rsquo;est lui que le photographe a choisi de mettre au centre, le patriarche, le commanditaire. Les deux femmes sont accessoires.<br>De cette focale patriarcale na\u00eet un vide \u00e9trange et clair qui occupe la moiti\u00e9 basse de la photographie. Au premier plan, la terre battue de la terrasse. Le sol est uniforme. Quelques graviers blancs, un bouquet de branchages secs. \u00c0 droite de la photo, le f\u00fbt d&rsquo;un arbre coupe verticalement l&rsquo;image, presque sur toute la hauteur. On ne voit ni branche ni feuillage, juste le f\u00fbt tr\u00e8s droit d&rsquo;un arbre dont on ne peut distinguer l&rsquo;essence, un arbre mince mais dont l&rsquo;\u00e9corce est d\u00e9j\u00e0 \u00e9paisse, peut-\u00eatre plant\u00e9 il y a une g\u00e9n\u00e9ration. Un tilleul. \u00c0 droite du tronc, l&rsquo;\u00e9troit rectangle noir d&rsquo;une autre porte, ouverte sur l&rsquo;int\u00e9rieur de la maison.<br>La photo est assez nette pour percevoir le relief de la fa\u00e7ade de granit. Les rectangles de pierre agenc\u00e9s en quinconce forment un aplat clair malgr\u00e9 le gris mouchet\u00e9 de noir de la pierre. Le temps doit \u00eatre ensoleill\u00e9. Peut-\u00eatre le d\u00e9but d&rsquo;un printemps pr\u00e9coce.<br>Deux pieds de vigne, de part et d&rsquo;autre de l&#8217;embrasure de la porte, grimpent le long de la fa\u00e7ade, l\u00e9g\u00e8rement de biais vers la droite. Aucun sarment, ni feuille.<br>\u00c0 gauche de la m\u00e8re, un banc de bois tr\u00e8s simple est pos\u00e9 contre la fa\u00e7ade de granit.<br>Hasard ou intention, la composition est graphique, tram\u00e9e de lignes simples&nbsp;: les verticales de la treille et du tronc, des montants de portes&nbsp;; les horizontales des pierres de taille, des lattes du banc, des nez de marche.<br>L&rsquo;ensemble d\u00e9gage une grande sobri\u00e9t\u00e9, \u00e0 l&rsquo;image de la modestie des personnes photographi\u00e9es dans leurs habits de tous les jours.<br>La vieille femme, les cheveux blanc remont\u00e9s en chignon porte un tablier clair et un gilet sombre. Elle est assise sur une chaise dont on ne distingue pas la structure, cach\u00e9e par les \u00e9toffes. Seul objet usuel apparaissant sur la photographie \u2013 avec le banc \u2013 la vieille femme tient une grande tasse \u00e0 caf\u00e9 dans sa main gauche. Elle tient en r\u00e9alit\u00e9 la soucoupe. Dans sa main droite, une cuiller qui plonge dans la tasse. Elle a arr\u00eat\u00e9 son mouvement pour la photographie. Ou bien elle avait besoin de tenir quelque chose pour occuper ses mains, se donner une contenance. Ou bien sa fille venait de lui porter son caf\u00e9 et a pris la pose avant de se retirer \u00e0 la cuisine.<br>L&rsquo;homme est assis sur une chaise dont on per\u00e7oit deux barreaux en bois entre ses mollets. Le buste appuy\u00e9 au dossier, l\u00e9g\u00e8rement en appui sur sa gauche, il a les bras ballants, sa main droite ouverte sur sa cuisse droite, son poing gauche pos\u00e9 sur le haut de sa cuisse gauche. Son costume et ses chaussures sont us\u00e9s. La cha\u00eene de la montre \u00e0 gousset, accroch\u00e9e \u00e0 un bouton du gilet sombre, dessine une fine courbe claire qui dispara\u00eet dans une poche. Une casquette sur la t\u00eate, il regarde l&rsquo;objectif patiemment. Sa moustache ne permet pas de distinguer sa bouche. En zoomant, on distingue l&rsquo;expression d&rsquo;un l\u00e9ger sourire de circonstance.<\/p>\n\n\n\n<p>Les feuilles de la treille se confondent avec celles des tilleuls. Elles forment un amas v\u00e9g\u00e9tal au dessus du groupe compact qui s&rsquo;est press\u00e9 sur la terrasse. On d\u00e9nombre dix-neuf visages. Le p\u00e8re est au centre, entour\u00e9 de sa femme, robe noire et tablier gris, et de sa fille. Robe noire de deuil, la main gauche camp\u00e9e sur la hanche, les cheveux noirs attach\u00e9s, son regard dirig\u00e9 nettement vers sa gauche, elle sourit.<br>Les filles, les femmes sont \u00e0 l&rsquo;honneur, bien align\u00e9es au premier rang. Au deuxi\u00e8me, les hommes et les gar\u00e7ons sont moins ordonn\u00e9s, dissip\u00e9s. Malgr\u00e9 le flou de son visage en mouvement, on distingue le large sourire, les pommettes saillantes et les yeux pliss\u00e9s d&rsquo;un jeune homme.<br>Au dessus du feuillage, le premier \u00e9tage de la fa\u00e7ade de granit, une fen\u00eatre aux volets entrouverts, la ferronnerie du petit balcon de la porte fen\u00eatre du couloir de l&rsquo;\u00e9tage. Au dessus, une enseigne m\u00e9tallique piqu\u00e9e de rouille annon\u00e7ant sobrement \u00ab&nbsp;CAF\u00c9 RESTAURANT&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec l&rsquo;\u00e2ge, le p\u00e8re a pris de l&#8217;embonpoint. Il arbore toujours moustache et casquette. Droit sur son si\u00e8ge, il fait mine de guider fi\u00e8rement le mulet de sa charrette \u00e0 deux roues, le regard droit. Bien cadr\u00e9, l&rsquo;attelage est au centre, pris de trois-quart-face \u00e0 droite.<br>Le chemin est tremp\u00e9 d&rsquo;une r\u00e9cente averse. On a profit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9claircie pour faire la pause. Le soleil de la fin de journ\u00e9e projette sur le champ en arri\u00e8re plan l&rsquo;ombre disproportionn\u00e9e d&rsquo;une silhouette situ\u00e9e hors-champ.<br>En arri\u00e8re-plan, au dessus des tiges de ma\u00efs, les toits de quelques maisons. La colline, fort peu bois\u00e9e \u00e0 cette \u00e9poque o\u00f9 chaque arpent de terre \u00e9tait pr\u00e9cieusement cultiv\u00e9, ferme le panorama. Le peu de ciel visible est nuageux.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On ne peut pas prendre les clich\u00e9s en main, appr\u00e9cier l&rsquo;\u00e9paisseur du papier, les retourner, lire une date, un nom. De papiers photosensibles tremp\u00e9s dans les bains de r\u00e9v\u00e9lateur, ils sont devenus immat\u00e9riels. Les images se superposent, glissent, disparaissent sous la fen\u00eatre du traitement de texte, dans le va-et-vient entre les applications. 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