{"id":51673,"date":"2021-09-18T08:27:44","date_gmt":"2021-09-18T06:27:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=51673"},"modified":"2021-09-18T08:27:45","modified_gmt":"2021-09-18T06:27:45","slug":"l11-la-faire-tenir-dans-tes-mots","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l11-la-faire-tenir-dans-tes-mots\/","title":{"rendered":"#L11 La faire tenir dans tes mots"},"content":{"rendered":"\n<p>Il y a des mots dans lesquels tu la fais tenir. <em>Cendres<\/em>. La contiennent. Non pas cette mati\u00e8re impalpable et s\u00e8che de lettres, restes d\u2019un feu de la veille, r\u00e9sidu de combustions plus ou moins vives, plus ou moins lentes, d\u00e9p\u00f4ts finement calcin\u00e9s de papier et de bois, mais les pulv\u00e9rulences encore ti\u00e8des, les rougeoiements d\u2019\u00e9clats rubis auxquels accorder son souffle et par lequel s\u2019active la nouvelle combustion, au seuil d\u2019un jour neuf. Les cendres, non pas comme une destruction, un reste de la cit\u00e9 de b\u00fbches effondr\u00e9es, consomm\u00e9es, consum\u00e9es, mais le lit de nos d\u00e9jeuners, du caf\u00e9 \u00e0 ti\u00e9dir, du lait \u00e0 chauffer sur le coin du po\u00eale. Non pas le liquide finissant toujours par \u00e9chapper, d\u00e9ferlant en grosses lames boursoufl\u00e9es et courant br\u00fbler sur la fonte o\u00f9 il s\u2019y colle \u2014 ses petites bulles de vapeur d\u2019abord entass\u00e9es et comprim\u00e9es \u00e0 la surface de la casserole, soulevant progressivement la taie de peau form\u00e9e et l\u2019entra\u00eenant vers le haut \u2014 mais le lait savamment maintenu \u00e0 distance du c\u0153ur des flammes, \u00e0 temp\u00e9rature id\u00e9ale, se r\u00e9chauffant au caf\u00e9 presque bouillant qu\u2019il atti\u00e9dit \u00e0 son tour. Quelquefois, mais pas toujours, les yeux des <em>b\u00eates<\/em> te la renvoient. Non pas toutes les b\u00eates, mais certains chiens qui savent. Les autres tr\u00e8s peu. <em>Moissons<\/em>. Cela fait bient\u00f4t douze ans maintenant. Non pas douze ann\u00e9es d\u2019une existence mais douze ann\u00e9es de livres, de lignes \u00e9crites. Il y a des <em>paysages<\/em> aussi dans lesquels elle existe, elle se continue. La rivi\u00e8re, les plages courtes des bancs de sable. Et puis, les <em>pierres<\/em>. Surtout les pierres. Non pas les cailloux rencontr\u00e9s n\u2019importe o\u00f9, mais plut\u00f4t celles savamment agenc\u00e9es en dalles le long de vieux chemins. Des <em>champs<\/em> entiers aussi, froiss\u00e9s, quand le vent les prom\u00e8ne. Des pages de <em>journal <\/em>d\u00e9chir\u00e9es. Non pas les \u00e9chos tout bruissants des nouvelles, mais les pages pli\u00e9es en quatre, en tas empil\u00e9s pour les besoins de flammes. Mais faiblement, distraitement. Discr\u00e8tement. Quand elle est venue dans tes mots, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 une surprise. Involontaire. La vraie surprise de l\u2019\u00e9criture. <em>Source<\/em>. Non pas la remontant, ne cherchant rien. Et surtout, pas les autres. Ce n\u2019est pas encore l\u2019heure. Elles font trop de bruit, trop de gestes brassent l\u2019air autour d\u2019elles, dispersent les mots qui ne viennent plus \u00e0 leur contact. \u00c0 ces moments-l\u00e0, elle recule, non pas qu\u2019elle s\u2019efface, mais elle passe derri\u00e8re, elle vient apr\u00e8s. Elle reste au fond. Tu sais qu\u2019elle est l\u00e0, mais plus loin. Tu attends. \u00c7a fait douze ans. Non pas tous les jours, chaque jour de ces derni\u00e8res douze ann\u00e9es, mais de temps \u00e0 autre. Maintenant, de moins en moins. Mais les <em>pierres<\/em>, toujours. \u00c7a tient \u00e0 leur couleur peut-\u00eatre ? Gris, noir, une veine blanche, une paillette courte de mica. L\u2019\u00e9t\u00e9 dernier encore. Non, il y a maintenant deux ans. L\u2019\u00e9t\u00e9 dernier tu n\u2019es pas arriv\u00e9e au sommet. Tu t\u2019es arr\u00eat\u00e9e en cours. Mais voil\u00e0 deux ans, oui. Le lac tout en haut des longues heures de mont\u00e9e. Le <em>vent<\/em>. Au thermom\u00e8tre de la montre, il faisait deux degr\u00e9s. Tu \u00e9tais bras nus, jambes nues aussi. Tu ne sentais rien. C\u2019\u00e9tait au bout de la mont\u00e9e. La peau cuite, non pas \u00e0 cause du soleil mais plut\u00f4t de ses milliers d\u2019aiguilles, tr\u00e8s fines qui entraient m\u00eame jusqu\u2019au fond de l\u2019\u0153il. Mais rien, tu ne sentais rien. L\u00e0-haut tu la respires, tu n\u2019as jamais froid, tu ne ressens jamais ni froid ni fatigue. C\u2019est parce qu\u2019elle est l\u00e0. Les pierres aussi. Non pas qu\u2019elle te parle, \u00e0 toi tout particuli\u00e8rement, mais tu sais que tu peux la trouver. Tu crains qu\u2019un jour, \u00e7a puisse se tarir. Non pas parce que tu ne pourrais vivre sans, mais parce qu\u2019alors tu t\u2019arr\u00eaterais d\u2019\u00e9crire. \u00c7a s\u2019est d\u00e9j\u00e0 produit. Longtemps. \u00c7a ne venait plus. Et tu repoussais toujours les autres. Leur tapage. Si tu te laissais faire, tu te serais laiss\u00e9e \u00e9crire par elles. Non pas qu\u2019elles aient des pages \u00e0 remplir, mais seulement le regret alors, du temps que cela te prendrais. Mais s\u00fbr&nbsp;! Tu en noircirais des pages. Tandis que Mam\u00e9 patiente.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a des trous maintenant dans sa couverture. Tu ne peux te r\u00e9soudre \u00e0 les repriser. Non pas que tu appr\u00e9cies cette sorte de laisser-aller, mais tu ne sais pas comment faire. Tu as perdu ses couleurs. Ou alors, tu mettras des mots \u00e0 la place. Oui, c\u2019est bien \u00e7a. Des raccords, des accords. Mais \u00e7a se verra quand m\u00eame.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a des mots dans lesquels tu la fais tenir. Cendres. La contiennent. 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