{"id":51722,"date":"2021-09-18T22:38:54","date_gmt":"2021-09-18T20:38:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=51722"},"modified":"2023-12-21T00:36:58","modified_gmt":"2023-12-20T23:36:58","slug":"l11-non-pas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l11-non-pas\/","title":{"rendered":"#L11 \/ Non pas"},"content":{"rendered":"\n<p>Non pas prendre le temps de monter au belv\u00e9d\u00e8re avec le funiculaire, sentir le frais s\u2019engouffrer \u00e0 travers les portes ouvertes par le guichetier puis sur la place, s\u2019appuyer \u00e0 la rambarde. Respirer le vif de l\u2019oc\u00e9an. Plonger le regard dans la baie, le laisser glisser sur le bleu vert puis s\u2019accrocher les yeux aux grues des docks et \u00e0 l\u2019acier des entrep\u00f4ts, en suivant, les lancer sur le gris rouille du port et les faire escalader les couleurs des bicoques. Se dire que du temps tu en as.<\/p>\n\n\n\n<p>Non pas revenir dans ta demeure apr\u00e8s \u00eatre pass\u00e9 chez la gouvernante pour voir si les siens ont gard\u00e9 les cl\u00e9s. Revenir donc, d\u2019abord retrouver sa tombe \u00e0 elle au fond du jardin, s\u2019\u00e9corcher sur les ronces pour la d\u00e9gager, arracher les mauvaises herbes. Puis la maison. Ouvrir pour que le vent du large fasse voler les draps, la poussi\u00e8re, la vie \u00e0 travers les pi\u00e8ces et tout retrouver \u00e0 sa place comme avant, sa chambre, ton bureau. S\u2019asseoir et regarder loin en arri\u00e8re par les fen\u00eatres sur le large.<\/p>\n\n\n\n<p>Non pas revenir dans ce qui serait devenu, apr\u00e8s toi, sa maison \u00e0 elle et aux siens. Et eux tous l\u00e0, un peu g\u00ean\u00e9s, tout endimanch\u00e9s, \u00e0 attendre depuis plusieurs jours ton retour, le retour d\u2019un fant\u00f4me, d\u2019une l\u00e9gende dont elle aurait racont\u00e9 les faits d\u2019armes comme \u00e0 lire une histoire avant qu\u2019ils ne s\u2019endorment. Et cette chaleur d\u2019eux, ce calme en partage qu\u2019ils feraient autour de toi revenu pour toujours parmi eux, dans votre demeure du belv\u00e9d\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Non pas redescendre pour l\u2019heure du d\u00eener vers un de ses restos du port, mis en app\u00e9tit par ce qui mijote dans les cuisines des petits. Caresser les galeux qui r\u00f4dent dans les escaliers, leur lancer un sucre, glisser un billet aux gamins qui les accompagnent, parler du vif de la lumi\u00e8re d\u2019ici avec le photographe, saluer droit dans les yeux celles et ceux que tu croises, porter le panier de la vieille qui a glan\u00e9 les restes des poissons pour sa soupe. Enfin, affamer, entrer dans la gargote et savourer une grillade de congre avec ses frites et son vin comme velours, d\u00e9busquer le patron de sa cuisine et fumer avec lui, jusqu\u2019\u00e0 la fin du service.<\/p>\n\n\n\n<p>Non pas prendre le temps d\u2019une promenade en solitaire jusqu\u2019au bout du m\u00f4le pour voir vibrer le soleil \u00e0 l\u2019aube ou la nuit \u00e0 l\u2019heure des Sir\u00e8nes, sur l\u2019oc\u00e9an. Regarder accoster les cargos puis la file des dockers et les carcasses des grues \u00e0 virevolter pour d\u00e9charger ou embarquer sacs, barriques et caisses. \u00c9prouver aussi le silence des entrep\u00f4ts pour les quelques heures de la nuit quand le grouillement des docks r\u00e9cup\u00e8re dans les bicoques. Revenir au matin pour voir les navires appareiller. Depuis quand t\u2019as pas juste regard\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Non pas prendre le temps de s\u2019attabler comme bourgeois dans un des nombreux bars \u00e0 Sir\u00e8ne pour commander \u00e0 la serveuse une bi\u00e8re ou m\u00eame du plus fort et siroter devant son sourire, puis se perdre dans les histoires des marins qui veulent t\u2019embobiner dans leur filet pour mieux te plumer pendant la partie de cartes puis se laisser aller \u00e0 la parlotte avec celle qui t\u2019aborde non pas pour ton physique de caboss\u00e9 mais pour les billets qu\u2019elle t\u2019a vu empocher et dont elle veut croquer. Depuis si longtemps, on t\u2019a pas parl\u00e9, juste \u00e9couter te suffit, te comble, assis l\u00e0 avec ton verre, dans la fum\u00e9e de la vie du bar.<\/p>\n\n\n\n<p>Non pas rejoindre sur le quai le marin p\u00eacheur rencontr\u00e9 dans la brume de la veille et s\u2019embarquer pour journ\u00e9e \u00e0 sentir le large, \u00e0 racler les fonds pour en remonter au chalut les poiscailles qui nourrissent. Avec, toujours cette angoisse des gens de mer d\u2019ici de trouver, pris dans les mailles, le poisson aux yeux jaunes des noy\u00e9s. Il parait que maintenant, il est si gros que pourrait m\u00eame entra\u00eener un chalutier par le fond. Mais pas de capitaine Achab dans le coin.<\/p>\n\n\n\n<p>Non pas partir enfin, sur coup de t\u00eate, pour une vir\u00e9e sur les plateaux et retrouver la grisaille du brouillard, les pelures d\u2019herbes, les rognures de pierraille, le sombre des villages pris aux montagnes du lointain et le froid. L\u2019oc\u00e9an n\u2019adoucit ni ne fracasse rien ici. Profiter de la chaleur des habitants de l\u00e0-haut. Ils t\u2019accueillent dans leur cour, t\u2019offrent le repas de patates, l\u2019herbe \u00e0 mastiquer pour respirer plus fort, marcher plus loin, chasser la fatigue. Au d\u00e9part du lendemain, tu offres un des cadeaux mont\u00e9s ici dans ton sac, un outil, un ustensile et leur pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, un sac de sucre. Cette cure de monotonie sur les plateaux, elle peut durer des jours. Pour seul risque, \u00e0 la nuit, les histoires de leurs l\u00e9gendes qu\u2019ils te racontent quand le sommeil te d\u00e9gringole et se m\u00e9lange \u00e0 tes r\u00eaves qui se peuplent alors de ces \u00eatres que les conteuses d\u2019ici nomment les debouts. Nous, leurs rejetons, si d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s que m\u00eame plus capables de les voir dans le paysage de nos vies ces debouts avec pourtant carrures de costauds. Se contenter de leurs silhouettes grav\u00e9es sur les pierres \u2013 quand&nbsp;? Par qui&nbsp;? Mais les debouts \u00e0 nous pister, \u00e0 nous visiter dans nos r\u00eaves pour faire un peu le m\u00e9nage dedans nos t\u00eates. Elles disent qu\u2019ils se nourrissent de croquer nos souvenirs les debouts et que sans eux tu pourrais pas vivre avec tout ce que tu trimballes de lourd en toi depuis si loin. Si t\u2019as peur, si tu veux leur \u00e9chapper, il faut redescendre sous la mer des nuages, mais ils seront l\u00e0 les anc\u00eatres des anciens quand tu remonteras.<\/p>\n\n\n\n<p>Non pas, pas tout \u00e7a, pas du tout \u00e7a mais pas du tout. Du temps tu n\u2019en as pas, ils ne t\u2019en accordent plus, le guichetier, ta morte, celles et ceux des bicoques et des escaliers, les sir\u00e8nes, les marins, les p\u00eacheurs, celles et ceux des plateaux et les debouts. Eux, tes souvenirs, ils ne veulent surtout pas les entamer. En toi, ils veulent ta m\u00e9moire intacte pour que tes r\u00eaves tournent cauchemars et ta vie mort.<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-code\"><code>Codicille : \ndans l'apr\u00e8s du L10 qui restera sans doute comme point haut de cette exp\u00e9rience d'\u00e9criture estivale. Au d\u00e9part de ce #L11, le souhait d'essayer de truffer les propositions pr\u00e9c\u00e9dentes avec des amorces \"non pas\". Mais, \u00e0 relire une nouvelle fois le pdf, trouver comme une \u00e9vidence ce point o\u00f9 ins\u00e9rer une excroissance de \" Non pas\". Donner de l'\u00e9paisseur au texte. Garder ce rythme d'\u00e9crire quotidien qu'on voudrait un acquis du cycle. Ne pas se fixer 40 mn par s\u00e9ance mais viser au moins les 1000 mots sur la semaine. Alors, chaque jour, amplifier par un \u00e9pisode. Quand fini d'\u00e9crire celui du jour, effleurer en pens\u00e9e l\u00e0 o\u00f9 on ira creuser la nuit du lendemain. <\/code><\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Non pas prendre le temps de monter au belv\u00e9d\u00e8re avec le funiculaire, sentir le frais s\u2019engouffrer \u00e0 travers les portes ouvertes par le guichetier puis sur la place, s\u2019appuyer \u00e0 la rambarde. Respirer le vif de l\u2019oc\u00e9an. 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