{"id":51859,"date":"2021-09-20T18:36:21","date_gmt":"2021-09-20T16:36:21","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=51859"},"modified":"2021-09-20T18:37:26","modified_gmt":"2021-09-20T16:37:26","slug":"une-si-belle-journee-de-septembre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/une-si-belle-journee-de-septembre\/","title":{"rendered":"L#10 Une si belle journ\u00e9e de septembre"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est une tr\u00e8s belle journ\u00e9e de septembre. Il a d\u00e9cid\u00e9 de faire un petit tour dans Paris. Boulevard Saint-Antoine, il y a un attroupement devant l\u2019\u00e9cole d\u2019Eug\u00e9nie, femme de napol\u00e9on III. Il a du mal \u00e0 passer, des femmes monopolisent le trottoir, font blocus, un v\u00e9ritable mur de corps bronz\u00e9s habill\u00e9s comme en juillet alors qu\u2019on est d\u00e9j\u00e0 en septembre. Il est 16H30, c\u2019est le premier jour d\u2019\u00e9cole, il avait oubli\u00e9 l\u2019effervescence de la rentr\u00e9e des classes. Le brouhaha, les cris de joie d\u2019annoncer qu\u2019on est dans la m\u00eame classe que ses meilleurs copains, les cris de rage d\u2019avoir Mr R\u00e8gle comme instit, ce salaud qui colle ses lunettes au milieu de son front quand il vous interroge au tableau et donne toujours des interros surprises. Il avait oubli\u00e9 cette lib\u00e9ration apr\u00e8s les heures interminables assis dans sa nouvelle classe, la d\u00e9couverte de l\u2019emploi du temps, la fiche \u00e0 remplir, nom, pr\u00e9nom, adresse, profession des parents, nombre de fr\u00e8res et s\u0153urs, activit\u00e9s extrascolaires, centres d\u2019int\u00e9r\u00eat. Il n\u2019essaie plus d\u2019avancer, renonce \u00e0 traverser cet oc\u00e9an de de regards attentionn\u00e9s et de bras maternels accueillants. Il y a de \u00e7a 20 ans, \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire Victor Hugo d\u2019Epinay sur Seine, il aurait donn\u00e9 sa collection enti\u00e8re de cartes Pok\u00e9mon pour \u00eatre comme son copain Th\u00e9o, pour apercevoir le sourire de sa m\u00e8re \u00e0 la sortie du premier jour de classe, au milieu des visages inconnus des autres m\u00e8res, pour d\u00e9vorer le pain au chocolat croustillant tout frais sorti de la boulangerie, bien cach\u00e9 dans son sac de papier blanc, pour avoir les mains grasses, les essuyer sur son bas de jogging en laissant des traces luisantes. Les miettes du feuilletage du pain au chocolat de la rentr\u00e9e des classes coll\u00e9es aux doigts, \u00e7a serait devenu sa petite madeleine de Proust \u00e0 lui. Mais \u00e7a ne risquait pas lui arriver, en fait de r\u00e9miniscence s\u00e9quence \u00e9motion, il avait la sensation d\u2019avoir l\u2019estomac dans les talons, d&rsquo;esp\u00e9rer les partages de go\u00fbters spontan\u00e9s et g\u00e9n\u00e9reux de ses camarades de classe ou de capter les go\u00fbters de ceux qu&rsquo;il n&rsquo;aimait pas en cachette des surveillants qui de toute fa\u00e7on n\u2019en avaient&nbsp;&nbsp;rien \u00e0 cirer. Pas de sourire, pas de pain au chocolat, pas de brique de jus avec une paille coll\u00e9e sur le c\u00f4t\u00e9, qui avait du mal \u00e0 percer l\u2019orifice argent\u00e9 et se contorsionnait entre les doigts glissants de graisse. \u00ab&nbsp;Tu vas pas me faire une pendule parce que j\u2019ai pas pris ma journ\u00e9e non&nbsp;? Je travaille moi, j\u2019ai autre chose \u00e0 faire qu\u2019\u00e0 venir attendre Monsieur&nbsp;!&nbsp;\u00bb C\u2019est ce que sa m\u00e8re a dit le jour o\u00f9 il a eu l\u2019audace de se plaindre de son absence. Il n\u2019a jamais recommenc\u00e9, il en a pris son parti, comme du reste. Il n\u2019avait pas le droit d\u2019\u00eatre malade. \u00ab&nbsp;Je te pr\u00e9viens tu arr\u00eates ta com\u00e9die tout de suite, tu avales ce Doliprane et tu files \u00e0 l\u2019\u00e9cole. D\u00e9p\u00eache toi&nbsp;! Tu vas me mettre en retard&nbsp;!&nbsp;\u00bb Il se souvient m\u00eame d\u2019un matin o\u00f9 il est parti en cours avec son pantalon de pyjama.\u00ab&nbsp; Toujours les deux pieds dans le m\u00eame sabot ! Ca t\u2019apprendra \u00e0 \u00eatre pr\u00eat \u00e0 temps&nbsp;!\u00bb. L\u2019enfance c\u2019est une longue, interminable, infinie accumulations de petites d\u00e9ceptions, d\u2019attentes d\u00e9\u00e7ues, de micro-drames, de non-\u00e9v\u00e9nements qui font discr\u00e8tement monter les larmes aux yeux, comme maintenant devant cette foutue \u00e9cole primaire. Son meilleur copain Th\u00e9o r\u00e2lait apr\u00e8s sa m\u00e8re, Ludo et Paul aussi, les inconscients, ils auraient voulu rentrer tous seuls de l\u2019\u00e9cole, comme lui. Il entend encore leur rengaine envieuse \u00ab&nbsp;T\u2019as du pot,&nbsp;&nbsp;ta m\u00e8re travaille, elle est jamais \u00e0 la maison. La chance de manger \u00e0 la cantine, de rester au centre a\u00e9r\u00e9 le soir et le mercredi toute la journ\u00e9e.&nbsp;\u00bb Il y a des plus chanceux que d\u2019autres. C\u2019est la loterie, comme disent les philosophes de comptoir. C\u2019est une question de point de vue, il dirait. L\u2019avantage des larmes qui montent aux yeux et qu\u2019on refoule pour ne pas attirer le courroux des Dieux et D\u00e9esses, c\u2019est qu\u2019ils ne s\u2019en aper\u00e7oivent m\u00eame pas. Le bonjour \u00e0 la va-vite en pensant \u00e0 autre chose, sans bisou, sans caresse dans les cheveux encore emm\u00eal\u00e9s de sommeil, l\u2019absence de c\u00e2lin du soir, qui va g\u00e9n\u00e9ralement avec le zapping de l\u2019histoire pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, tout \u00e7a lui tord&nbsp;&nbsp;les intestins. Hypnotis\u00e9 par le spectacle des \u00e9coliers s\u2019\u00e9chappant du large portail ouvert et s\u2019\u00e9lan\u00e7ant vers le giron maternel aper\u00e7u dans la foule, il a soudain mal au bide, une fulgurance, un poing d\u2019acier qui lui fouaille les entrailles. Les joues de son pote Th\u00e9o, couvert de bisous bien sonores et rempli de tartines de confitures semblent flotter dans le ciel bleu, petits nuages rebondis virevoltant au gr\u00e8s du vent. Il \u00e9tait souvent invit\u00e9 le samedi chez Th\u00e9o, sa m\u00e8re pr\u00e9parait des bolos ou des carbos et un brownie au chocolat. Il s\u2019en l\u00e8che encore les doigts, l\u2019odeur de cacao, l\u2019onctuosit\u00e9 du coulant noir, le croquant des cerneaux de noix. A la maison son assiette \u00e9tait remplie, oui, \u00e0 raz-bord, on va pas faire pleurer Margot dans les chaumi\u00e8res. Mais remplie de merdes surgel\u00e9es ou de menus \u00e0 neuf euros cinquante, plus le paquet de chips aux crevettes offert, achet\u00e9s en passant au chinois du coin. Il adorait ces chips sur lesquelles la langue collait, se mettait \u00e0 p\u00e9tiller, prise au pi\u00e8ge, aspir\u00e9e, on savait plus qui mangeait qui. Les chips d\u00e9vorant la langue, ou l\u2019inverse.&nbsp;&nbsp;Nems au poulet avec B\u0153uf \u00e0 la citronnelle et son riz cantonais ou Porc sauce aigre douce et son riz gluant, r\u00e9chauff\u00e9s au micro-onde dans une barquette en plastique toxique et mang\u00e9s en se br\u00fblant la trach\u00e9e, et m\u00eame les intestins parait-il. Non seulement vous bouffez mal mais en plus vous devenez st\u00e9rile&nbsp;\u00e0 cause des perturbateurs endocriniens.&nbsp;A la maternelle, d\u00e9j\u00e0 Victor Hugo d\u00e9j\u00e0 Epinay-Sur-Seine, il a d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment cherch\u00e9 sa m\u00e8re, \u00e0 la sortie des classes, le jour de la rentr\u00e9e, au milieu des dizaines de bonnes femmes agglutin\u00e9es derri\u00e8re les barri\u00e8res m\u00e9talliques, ambiance groupies \u00e0 un concert de rock. Il y a cru jusqu\u2019au CP. Il \u00e9tait habitu\u00e9 \u00e0 \u00eatre le dernier assis sur le petit banc \u00e0 attendre&nbsp;l\u2019heure des mamans. \u00ab&nbsp;Ta m\u00e8re exag\u00e8re, elle est encore en retard&nbsp;\u00bb beuglait&nbsp;&nbsp;l\u2019ATSEM, somm\u00e9e d\u2019attendre pour ne pas laisser un gamin tout seul devant les portes ferm\u00e9es, il en va de la responsabilit\u00e9 du chef d&rsquo;\u00e9tablissement scolaire. Noy\u00e9 au milieu des retrouvailles \u00e9mues, des sacs \u00e0 dos tout neufs et des go\u00fbters, la col\u00e8re plante ses dents ac\u00e9r\u00e9es dans ses pens\u00e9es, bien d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 d\u00e9chirer son cerveau, \u00e0 scalper ses id\u00e9es. \u00ab\u00a0L\u2019enfance n\u2019est pas un vert paradis. Ni bleu, ni rouge, ni jaune. Pas un paradis tout court. Pourquoi vert&nbsp;d\u2019abord ? Cette couleur qui porte malheur sur sc\u00e8ne, suinte la campagne, le calme, les petits oiseaux, l\u2019arm\u00e9e camoufl\u00e9e, l\u2019herbe, les feux. L\u2019enfance n\u2019est pas non plus noire comme les enfers, \u00e0 part pour les malchanceux qui meurent sous les coups de leur beau-p\u00e8re ou font les d\u00e9lices d\u2019un abuseur ami de la famille\/p\u00e8re\/oncle\/mari de la nounou, voisin. Bon moi j\u2019ai eu de la chatte, je suis arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte sans jamais me faire&nbsp;&nbsp;violer. C\u2019est pas dit que \u00e7a m\u2019arrivera jamais. D\u2019ailleurs jusqu\u2019\u00e0 quel \u00e2ge c\u2019est un traumatisme irr\u00e9versible de se faire violer&nbsp;? A partir de quand on souffre plus, ou moins&nbsp;? Est-ce qu\u2019il vaut mieux ne pas avoir encore de mots \u00e0 mettre dessus, enfouir l\u2019horreur dans le puit de l\u2019amn\u00e9sie infantile &nbsp;? Est-ce qu\u2019on est moins d\u00e9muni \u00e0 l\u2019adolescence ? Vous rigolez mais c\u2019est important de se poser ce genre de questions. C\u2019est important pour les enfants. Moi je me pose toutes sortes de questions, des belles, des moches, des d\u00e9plac\u00e9es, des inutiles, des essentielles, existentielles, torrentielles, superficielles, des courtes et des longues, des simples et des compliqu\u00e9es, des questions idiotes, des qu\u2019on ne doit jamais poser. Je me passe \u00e0 la question 24 heures sur 24. Sans doute parce que personne n\u2019y a jamais r\u00e9pondu.&nbsp;Cette question du viol, je me suis toujours demand\u00e9 si ma m\u00e8re n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 abus\u00e9e quand elle \u00e9tait petite. Une telle d\u00e9testation de son p\u00e8re&#8230; M\u00eame moi je ne lui arrive pas \u00e0 la cheville.\u00a0\u00bb Maintenant il est seul devant le portail ferm\u00e9, la marmaille et ses g\u00e9nitrices m\u00e9ritantes, d\u00e9cor\u00e9es de la m\u00e9daille de la bonne m\u00e8re de famille se sont&nbsp;&nbsp;\u00e9parpill\u00e9es sans qu\u2019il les entendent. Depuis combien de temps il est l\u00e0&nbsp;? Va savoir. Il aurait d\u00fb arracher le pain au chocolat des mains d\u2019un des nains et partir en courant. Vol \u00e0 l\u2019arrach\u00e9 de viennoiserie, \u00e7a va pas chercher loin. Pour conna\u00eetre enfin le go\u00fbt merveilleux du pain au chocolat apport\u00e9 \u00e0 la sortie du premier jour d\u2019\u00e9cole par maman. Mais \u00e7a n\u2019aurait servi \u00e0 rien, il est trop tard, trop tard pour lui, trop tard pour elle, trop tard pour tout.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est une tr\u00e8s belle journ\u00e9e de septembre. Il a d\u00e9cid\u00e9 de faire un petit tour dans Paris. Boulevard Saint-Antoine, il y a un attroupement devant l\u2019\u00e9cole d\u2019Eug\u00e9nie, femme de napol\u00e9on III. 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