{"id":52363,"date":"2021-09-24T10:23:07","date_gmt":"2021-09-24T08:23:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=52363"},"modified":"2021-09-24T10:23:08","modified_gmt":"2021-09-24T08:23:08","slug":"l10-petrification","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l10-petrification\/","title":{"rendered":"L#10 P\u00e9trification"},"content":{"rendered":"\n<p>P\u00e9trifi\u00e9e. Il n\u2019y a pas d\u2019autre mot pour tenter de dire. Dire ce qui se produit en elle. \u00c0 l\u2019arr\u00eat, comme un chien. Au milieu de quoi. Au milieu de rien. Et l\u00e2cher tout. Tout ce qui est elle, ou qu\u2019elle croit tel. Et rester au bord. Ne pas faire un pas vers. Ne pas reculer non plus. Elle ne voit pas vraiment. Elle croit voir. Des bouff\u00e9es de vision. Quelque chose d\u2019irr\u00e9el. Comme arriv\u00e9 l\u00e0 par un vent de temp\u00eate. Un de ces vents qui n\u2019apportent rien de bon. Peut-\u00eatre une simple rafale. Mais qui aurait r\u00e9uni des mondes qui ne se c\u00f4toient plus depuis longtemps. Un aper\u00e7u d\u2019un arri\u00e8re-monde. Elle reste plant\u00e9e l\u00e0, fossilis\u00e9e. La t\u00eate rigide. Le regard fixe. Au-del\u00e0 de ce qui est. La peau aussi tendue qu\u2019un arc. Les bras le long du corps, raides. Les mains fig\u00e9es. Serr\u00e9es autour de la stupeur. Les ongles striant la peau de la paume. Le c\u0153ur qui palpite, bat dans le d\u00e9sordre. Les battements du c\u0153ur \u00e0 la limite. Du supportable. Elle s\u2019accroche comme elle peut. Les jambes tiennent sur la terre. Les pieds ne faiblissent pas. Le dos ne courbe pas. Pas encore. Son corps semble paralys\u00e9. Mais elle reste droite. Ses \u00e9paules ne plongent pas. Les genoux soud\u00e9s. Ses pieds bien ancr\u00e9s dans l\u2019horizontalit\u00e9 d\u2019un sol ne fr\u00e9missent pas. La nuque est en sueur. Le front est perl\u00e9 de gouttes lui aussi. Cela dure une seconde. Cela dure une minute. Cela dure une heure. Le temps est incertain. L\u2019esprit est en errance. \u00c0 ne plus savoir le jour ou la nuit. Le ciel \u00e0 la brune ou ros\u00e9. Elle est l\u00e0, devant. Elle est dans l\u2019attente. Entre deux instants. \u00c0 attendre quoi? Le temps est en fuite. Elle, elle ne peut fuir. P\u00e9trifi\u00e9e, elle est. Entre deux vies. Rien ne se passe et tout arrive. Elle est travers\u00e9e. L\u2019instant est tenu par une main invisible. M\u00eame le vent est suspendu. Tout est interrompu. L\u2019air, les sons, le souffle. L\u2019effroi de l\u2019instant. L\u2019instant de l\u2019effroi. Une trou\u00e9e dans le temps. Le jour biff\u00e9 net. Perdu peut-\u00eatre. Ailleurs, c\u2019est s\u00fbr. Et porteur d\u2019\u00e9clat. Insoutenable. Mais elle soutient la vision. Elle ne baisse pas le regard. Ses yeux sont fixes. Mais vifs. Elle voit. Elle sait l\u2019impossible de sa vision. Mais elle voit malgr\u00e9 tout.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Nul Virgile pour prot\u00e9ger de la vue et poser ses mains sur ses paupi\u00e8res. Comme Dante, son esprit est durci, calcifi\u00e9, plong\u00e9 dans une opacit\u00e9, troubl\u00e9, ainsi que dans les maladies de l\u2019\u00e2me, comme neutralis\u00e9, dans un \u00e9tat second, entre le pourpre et le noir, couleur de sang, marqu\u00e9 par le sang, dans une min\u00e9ralisation des pens\u00e9es. Elle est tout \u00e0 la fois Dante \u00e0 la venue de M\u00e9duse dans les strates de l\u2019enfer, Niob\u00e9 p\u00e9trifi\u00e9e de douleur en retrouvant tous ses enfants tu\u00e9s, ou la femme de Loth chang\u00e9e en statue de sel pour avoir regard\u00e9 derri\u00e8re elle, ou sans doute d\u2019autres qu\u2019elle ne sait pas, ou bien un troll fig\u00e9 lui aussi en pierre lorsque nait la lumi\u00e8re du jour. Et Orph\u00e9e peut-\u00eatre aussi lorsqu\u2019il perd Eurydice pour la seconde fois. Et quand on se tient dans cette immobilit\u00e9 dure, il y a comme un bruissement int\u00e9rieur qui maintient en vie, comme une eau qui coulerait avec un murmure de langue, mais sans mouvement de l\u00e8vres. Une pulsation pour qu\u2019\u00eatre soit encore possible. Un oiseau traverse l\u2019espace, un freux sans doute \u00e0 la recherche de ses compagnons de vol, partis depuis longtemps. Le croassement rauque et grave d\u2019un corbeau strie l\u2019instant. Les yeux emport\u00e9s par la vision tentent, peu \u00e0 peu, de reprendre un cadre de vue qui se conforme \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9, et non \u00e0 cette hallucination, ce mirage qui l\u2019a poss\u00e9d\u00e9e. Lentement le sang circule \u00e0 nouveau dans ses veines, lentement ses muscles se remettent \u00e0 fonctionner. Ses mains se d\u00e9nouent, sa nuque perd de sa rigidit\u00e9, ses \u00e9paules se redressent, ses pieds se soul\u00e8vent, ses jambes se meuvent encore un peu tremblantes, le souffle circule \u00e0 nouveau par ses narines blanches. Tout son corps retrouve un peu de souplesse. Son cou tourne de droite \u00e0 gauche avec lenteur pour v\u00e9rifier que tout fonctionne encore. Elle r\u00e9cup\u00e8re l\u2019esprit de son corps au milieu des choses immobiles qui reprennent vie elles aussi \u00e0 leur tour, m\u00eame si une angoisse \u00e9touff\u00e9e r\u00e8gne encore entre les feuillages qui la cernent.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Elle n\u2019a pas encore les mots pour dire. Et sans doute ne les aura-t-elle jamais. Ou alors des mots de rouille, huil\u00e9s de gouttes de sang. Elle commence juste \u00e0 penser que peut-\u00eatre son \u00e9trange venue jusqu\u2019ici, que certains jugeraient folle, vient de prendre une autre direction. Certes, ce n\u2019\u00e9tait pas sa premi\u00e8re vision. Mais les autres circonstances o\u00f9 ce quelque chose d\u2019\u00e9trange lui \u00e9tait advenu, cela aurait davantage pu se nommer pr\u00e9monition. Et elles n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 si nombreuses non plus. La premi\u00e8re fois, elle avait un peu plus de dix ans, c\u2019\u00e9tait au mois d\u2019ao\u00fbt, le 11 pr\u00e9cis\u00e9ment, lorsque dans sa bouche s\u2019insinua un go\u00fbt de sang m\u00e9tallique, \u00e0 l\u2019heure pr\u00e9cise o\u00f9 son grand-p\u00e8re l\u00e2chait son dernier souffle \u00e0 plusieurs kilom\u00e8tres d\u2019elle. Quelques ann\u00e9es plus tard, sur la mezzanine d\u2019une librairie qu\u2019elle fr\u00e9quentait r\u00e9guli\u00e8rement, elle vit son fr\u00e8re entrer au rez de chauss\u00e9e alors qu\u2019il \u00e9tudiait dans une autre ville, \u00e0 plus de 500 kilom\u00e8tres, et ce n\u2019\u00e9tait pas lui bien s\u00fbr, mais lorsqu\u2019elle rentra chez elle, il venait juste d\u2019arriver chez ses parents, r\u00e9jouis de cette visite surprise. Une autre fois, encore plus tard, son compagnon lui dit qu\u2019il avait une mauvaise nouvelle \u00e0 lui annoncer, elle ne le laissa pas parler, et dit simplement qu\u2019elle ne voulait pas qu\u2019il lui apprenne la mort de Barbara car elle ne le supporterait pas et \u00e9clata en sanglots: on \u00e9tait le 24 novembre 1997. Rien de tout cela ne portait \u00e0 cons\u00e9quences. Elle \u00e9tait juste un peu \u00e9branl\u00e9e, inqui\u00e8te aussi. Mais l\u00e0, c\u2019\u00e9tait un peu diff\u00e9rent. Il ne s\u2019agissait pas d\u2019entrevoir quelque chose en train d\u2019advenir. Puisque c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9, il y a longtemps. La sc\u00e8ne s\u2019\u00e9tait juste fig\u00e9e devant elle. Une sc\u00e8ne qui appartenait au pass\u00e9. Une sc\u00e8ne qui s\u2019inclurait volontiers dans l\u2019entrelacs des r\u00e9cits de l\u2019Enfer.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Alors elle p\u00e9n\u00e9tra cette \u00e2pre profondeur.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>P\u00e9trifi\u00e9e. Il n\u2019y a pas d\u2019autre mot pour tenter de dire. Dire ce qui se produit en elle. \u00c0 l\u2019arr\u00eat, comme un chien. Au milieu de quoi. Au milieu de rien. Et l\u00e2cher tout. Tout ce qui est elle, ou qu\u2019elle croit tel. Et rester au bord. Ne pas faire un pas vers. Ne pas reculer non plus. 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