{"id":52371,"date":"2021-09-24T12:20:44","date_gmt":"2021-09-24T10:20:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=52371"},"modified":"2021-09-24T12:20:45","modified_gmt":"2021-09-24T10:20:45","slug":"l10-le-reflet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l10-le-reflet\/","title":{"rendered":"#L10 Le reflet"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Regarder par la fen\u00eatre. Elle se rend compte que c\u2019est une activit\u00e9 qu\u2019elle a pratiqu\u00e9 en continu du plus loin qu\u2019elle s\u2019en souvienne. Vers ses cinq, six ans d\u00e9j\u00e0, elle regardait de la fen\u00eatre du deuxi\u00e8me \u00e9tage les autres enfants jouer dehors, ces enfants qu\u2019elle aurait aim\u00e9 rejoindre, ce \u00e0 quoi ses parents, par peur, ne consentaient pas. Plus t\u00f4t que cela encore, elle regardait de la m\u00eame fen\u00eatre un petit train \u00e0 vapeur qui passait \u00e0 quelques dizaine de m\u00e8tres en contrebas pour une destination inconnue d\u2019elle \u00e0 cette \u00e9poque, d\u00e9j\u00e0 un train qui passait au bas d\u2019un immeuble, un immeuble de seize \u00e9tages, le plus haut immeuble du voisinage et que les gens appelaient famili\u00e8rement \u00ab\u00a0la tour\u00a0\u00bb, rien \u00e0 voir avec ces immeubles de verre qu\u2019elle avait face \u00e0 elle en cet instant, c\u2019\u00e9tait un immeuble en b\u00e9ton dont le rev\u00eatement \u00e9tait constitu\u00e9 d\u2019immenses plaques sur lesquelles \u00e9taient fix\u00e9es des sortes de galets qui conf\u00e9raient \u00e0 l\u2019ensemble un aspect gris\u00e2tre. Elle se souvient d\u2019une seule fois o\u00f9 elle a vu passer ce train, m\u00eame si elle l\u2019a peut-\u00eatre vu passer plusieurs fois, car peu de temps apr\u00e8s, \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019il se situait \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de la ville dans un quartier r\u00e9sidentiel, il a \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9 et son trac\u00e9 a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par une promenade dite \u00abla\u00a0promenade verte\u00a0\u00bb, les gens des alentours disant, quant \u00e0 eux, qu\u2019ils allaient se promener dans le chemin de fer. Dans cette m\u00eame chambre encore, plus tard, tandis qu\u2019elle \u00e9tudiait \u00e0 son bureau avec vue sur le pont qui passait au-dessus du chemin de fer, elle voyait une maison juste au-del\u00e0 du pont qui la faisait r\u00eaver d\u2019un ailleurs, car oui, que fait-on d\u2019autre en regardant par la fen\u00eatre que de r\u00e9fl\u00e9chir ou r\u00eaver, r\u00eaver d\u2019un ailleurs, comme quand elle regarde par la fen\u00eatre de la chambre d\u2019h\u00f4tel et qu\u2019elle voit le ciel se refl\u00e9ter dans les vitres des immeubles d\u2019en face et qu\u2019elle se laisse absorber par les volutes qui s\u2019y dessinent comme par autant d\u2019univers parall\u00e8les, et cet ailleurs qu\u2019elle voyait \u00e9tait \u00e0 mille lieues de la ville, c\u2019\u00e9tait une maison ancienne entour\u00e9e d\u2019arbres dont une des petites fen\u00eatres de la fa\u00e7ade \u00e0 front de\u00a0 rue dans le prolongement du pont \u00e9tait orn\u00e9e d\u2019un rideau au crochet qui lui donnait un air bucolique, d\u00e9j\u00e0 elle r\u00eavait de \u00e7a, de maisons \u00e0 la campagne, d\u2019\u00eatre loin de la ville, de se rapprocher de la nature, de vivre en osmose avec elle sur des terres rudes, mais \u00e7a n\u2019\u00e9tait jamais rest\u00e9 qu\u2019un r\u00eave, un r\u00eave qu\u2019elle a encore aujourd\u2019hui, on dit qu\u2019il faut avoir des r\u00eaves et qu\u2019ils ne doivent pas forc\u00e9ment se r\u00e9aliser. Donc, oui, regarder par la fen\u00eatre et r\u00eaver ou r\u00e9fl\u00e9chir, c\u2019est ce qu\u2019elle est en train de faire en cet instant pr\u00e9cis, elle regarde les immeubles d\u2019en face, le ciel bleu qui s\u2019y refl\u00e8te, songe aux innombrables photos de reflets dans des immeubles vitr\u00e9s qu\u2019elle a d\u00e9j\u00e0 faites et aux fen\u00eatres aupr\u00e8s desquelles elle s\u2019est d\u00e9j\u00e0 tenue ainsi. On peut dire que dans une vie il y a des fen\u00eatres qui ont compt\u00e9 et d\u2019autres pas, celle de son enfance, bien s\u00fbr, est \u00e0 ranger dans la premi\u00e8re cat\u00e9gorie. Par contre, il y en a de nombreuses autres dans des h\u00f4tels de passage, o\u00f9 elle\u00a0y a juste regard\u00e9 pour voir la vue, sans v\u00e9ritablement s\u2019y attarder, aucun r\u00eave ni r\u00e9flexion ne se sont pr\u00e9sent\u00e9s \u00e0 son esprit dans ces chambres-l\u00e0 et il lui semble, maintenant qu\u2019elle y pense, se rendre compte qu\u2019elle ne parvient \u00e0 r\u00eaver ou r\u00e9fl\u00e9chir aupr\u00e8s d\u2019une fen\u00eatre que dans un lieu o\u00f9 elle se sent bien. \u00a0La plupart des chambres d\u2019h\u00f4tel o\u00f9 elle a eu le temps de r\u00e9fl\u00e9chir sont des chambres d\u2019h\u00f4tel o\u00f9 elle s\u2019est retrouv\u00e9e seule et m\u00eame si elle n\u2019y ressentait pas d\u2019anxi\u00e9t\u00e9 particuli\u00e8re, le fait d\u2019\u00eatre seule ne lui permettait pas de se d\u00e9tendre suffisamment que pour susciter le r\u00eave ou la r\u00e9flexion. Ici pourtant, elle est dans une chambre d\u2019h\u00f4tel et elle est seule, oui, mais \u00e0 la diff\u00e9rence des autres chambres d\u2019h\u00f4tel, dans celle-ci elle se sent en quelque sorte chez elle puisque cette ville est la sienne et si elle regarde par la fen\u00eatre, elle a autour d\u2019elle un environnement familier. Mais en r\u00e9alit\u00e9, regarder par la fen\u00eatre, comme elle le fait en ce moment, n\u2019est-ce pas aussi regarder au-dedans de soi, car ce que nous voyons ne se trouve pas seulement \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, on ne distingue pas uniquement les reflets dans la vitre d\u2019en face, on per\u00e7oit aussi son propre reflet dans la vitre qui fait \u00e9cran entre soi et le monde, oui c\u2019est notre propre reflet que la vitre nous renvoie et peut-\u00eatre est-ce aussi pour cela que nous passons beaucoup de temps face \u00e0 des fen\u00eatres, c\u2019est ce qu\u2019elle est en train de se dire alors qu\u2019elle se tient l\u00e0 devant la large fen\u00eatre de cette chambre d\u2019h\u00f4tel tout \u00e0 fait quelconque, pareille \u00e0 toutes les autres chambres du m\u00eame h\u00f4tel, totalement interchangeable, c\u2019est un moment d\u2019introspection, un moment de soi \u00e0 soi que l\u2019on passe ainsi en se donnant l\u2019impression de faire quelque chose au lieu de rester inerte dans un fauteuil \u00e0 r\u00eavasser. Et ce reflet dans la fen\u00eatre, peut-\u00eatre nous convient-il ou ne nous convient-il pas, peut-\u00eatre nous pla\u00eet-il ou ne nous pla\u00eet-il pas. Il se peut que la dur\u00e9e de temps pass\u00e9 devant une fen\u00eatre soit proportionnelle \u00e0 notre degr\u00e9 d\u2019ad\u00e9quation avec le reflet de nous-m\u00eames que nous renvoie la vitre. S\u2019il nous pla\u00eet, nous n\u2019aurons pas besoin de nous \u00e9terniser devant la fen\u00eatre, si notre but, en nous tenant devant elle, est de l\u2019examiner pour tenter de l\u2019am\u00e9liorer. Et puis se dire aussi que le reflet que nous renvoie la vitre peut-\u00eatre diff\u00e9rent que celle-ci soit situ\u00e9e en ville ou \u00e0 la campagne, comment la ville ou la campagne participent de ce que ce reflet nous renvoie de nous-m\u00eames. Ce qu\u2019elle ressent dans cette chambre qui est un cube au milieu d\u2019une infinit\u00e9 d\u2019autres cubes identiques ins\u00e9r\u00e9s dans la trame qui constitue les strates innombrables de la ville, c\u2019est qu\u2019elle fait partie de ce tout comme une fourmi dans une fourmili\u00e8re, une abeille dans une ruche, ou encore une cellule dans un \u00eatre vivant mais dont l\u2019absence ne changerait rien \u00e0 la fourmili\u00e8re, \u00e0 la ruche ou \u00e0 l\u2019\u00eatre vivant, car ils font partie de leur essence m\u00eame. A la diff\u00e9rence toutefois de la fourmi, de l\u2019abeille ou de la cellule, elle ressent aussi, lorsqu\u2019elle creuse un peu trop, une sensation d\u2019\u00e9crasement et d\u2019\u00e9touffement. Penser, imaginer ce qui se passe dans les autres strates de la ville est une activit\u00e9 \u00e0 laquelle elle se livre une grande partie du temps quand elle pense la ville, comme d\u2019imaginer ce qui se passe en surface lorsqu\u2019elle est dans le m\u00e9tro, ou sous terre lorsqu\u2019elle est en surface, elle visualise les couches de gens cloisonn\u00e9es et superpos\u00e9es les unes aux autres, elle les voit se m\u00e9langer, parfois passer d\u2019un cube ou d\u2019une bulle \u00e0 l\u2019autre, vers le haut ou vers le bas ou sur les c\u00f4t\u00e9s. La veille au soir, jour de son arriv\u00e9e, en parcourant le couloir en direction de sa chambre, elle n\u2019a pu s\u2019emp\u00eacher de se demander si elles \u00e9taient occup\u00e9es et par qui, elle n\u2019a crois\u00e9 personne, mais \u00e0 22h30, elle a par r\u00e9flexe regard\u00e9 l\u2018heure sur la t\u00e9l\u00e9 accroch\u00e9 au mur, elle a entendu des cris et des g\u00e9missements, \u00e0 l\u2019\u00e9vidence des \u00e9bats amoureux, qui semblaient venir de la chambre en dessous de la sienne et dans la chambre de droite elle a entendu des bruits de pas rapides et \u00e9touff\u00e9s par la moquette, comme quelqu\u2019un qui fait les cent pas et une voix de femme qui parlait sur un ton d\u2019invective sans qu\u2019aucune r\u00e9ponse ne suive. A regarder son reflet dans la vitre, elle se sent happ\u00e9e dans une r\u00e9flexion qui commence \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 son contr\u00f4le, \u00e0 regarder les rails en contrebas qui s\u2019engouffre dans les entrailles de la ville, elle se sent comme engloutie dans une peinture d\u2019Edward Hopper, dans une ville\u00a0 d\u2019\u00e2mes esseul\u00e9es et isol\u00e9es, d\u2019\u00e2mes perdues dans l\u2019errance et le ressassement. Soudain elle se retourne, voit son appareil photo, qu\u2019elle avait pos\u00e9 sur la table en formica, elle s\u2019en saisit, prend son sac \u00e0 dos et sort de la chambre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Regarder par la fen\u00eatre. Elle se rend compte que c\u2019est une activit\u00e9 qu\u2019elle a pratiqu\u00e9 en continu du plus loin qu\u2019elle s\u2019en souvienne. 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