{"id":52428,"date":"2021-09-24T22:17:12","date_gmt":"2021-09-24T20:17:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=52428"},"modified":"2021-10-20T19:36:57","modified_gmt":"2021-10-20T17:36:57","slug":"autobiographies-1-i-bestiaire-girafe-mouche-coccinelle-araignee-sauterelle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-1-i-bestiaire-girafe-mouche-coccinelle-araignee-sauterelle\/","title":{"rendered":"autobiographies #01 I Bestiaire : girafe, mouche, coccinelle, araign\u00e9e, sauterelle"},"content":{"rendered":"\n<p>Le lait bouillant monte dans la casserole en fer blanc. La main de la grand-m\u00e8re agrippe le manche, retire prestement la casserole. Long \u00e9coulement du lait mousseux, du bec de la casserole dans le bol \u00e9br\u00e9ch\u00e9. Les dix doigts \u00e9cart\u00e9s de la fillette fermement plaqu\u00e9s dessus pour le porter \u00e0 ses l\u00e8vres. Sur la table en formica bleu, deux longues tartines recouvertes d\u2019une \u00e9paisse couche de beurre sal\u00e9. Coude lev\u00e9, cou tendu, tartine plong\u00e9e dans le lait fumant. Sur la langue, les d\u00e9lices du lait sucr\u00e9, du beurre sal\u00e9 \u00e9tal\u00e9 sur le pain frais \u00e0 la mie bien serr\u00e9e. Les deux tartines englouties sous les yeux de la grand-m\u00e8re assise attendrie en face d\u2019elle. La fillette saute de sa chaise. La journ\u00e9e commence. Chaque matin, elle court \u00e9craser son nez \u00e0 la vitrine du buffet de la salle \u00e0 manger. Chaque matin, la main de la grand-m\u00e8re s\u2019avance, ouvre la vitrine, en retire la petite girafe articul\u00e9e en bois. Soudain la girafe se tord en tous sens, cou, pattes, queue. Chaque matin, hurlement de peur de la fillette. Qui se r\u00e9fugie dans le tablier de la grand-m\u00e8re. Qui repose la girafe et presse l\u2019enfant contre ses cuisses. En riant.<\/p>\n\n\n\n<p>Z\u00e9brures incessantes de la mouche dans l\u2019air satur\u00e9 de chaleur. Chambre au papier peint d\u00e9poli, aux rideaux tir\u00e9s laissant glisser au sol, vers le grand lit au drap de m\u00e9tis, un fin trait de lumi\u00e8re. Sieste. Allong\u00e9e sous le drap, la fillette aux yeux ferm\u00e9s, visage enfoui entre les \u00e9normes seins de sa grand-m\u00e8re, qui la tient, la retient, la d\u00e9tient, brindille dans ses bras puissants aux gros coudes chantourn\u00e9s. Un pouce dans la bouche, l\u2019autre main fouaillant, machinale, de ses minuscules doigts aveugles, les infinis coins et recoins de la chair d\u00e9bordante du coude nourricier. La mouche s\u2019est pos\u00e9e sur l\u2019abat-jour de guingois. Bras referm\u00e9s sur le corps de l\u2019enfant, la vieille veille. L\u2019enfant r\u00eave. Course sous le soleil dans le champ de coquelicots derri\u00e8re la maison. S\u2019agenouillant, saisissant un bouton poilu entre le pouce et l\u2019index, entreprenant de l\u2019ouvrir, avec pr\u00e9caution, de d\u00e9plier chaque p\u00e9tale prisonnier, un \u00e0 un. Sans elle, ils n\u2019y arriveront jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>17 heures. Le p\u00e8re, \u00e0 la porte, tout sourire. Au fond de l\u2019appartement, la fillette pleurant agripp\u00e9e aux jambes de sa grand-m\u00e8re. Elle ne veut pas y aller, elle veut rester l\u00e0 avec mamie. Ce jour-l\u00e0, elle porte le \u00ab&nbsp;petit mod\u00e8le&nbsp;\u00bb achet\u00e9 par la grand-m\u00e8re dans l\u2019apr\u00e8s-midi chez la merci\u00e8re d\u2019en bas. Le p\u00e8re accroupi devant elle, lui caressant la joue, <em>Qu\u2019elle est jolie ta robe coccinelle ma Toutoune. Tu as dit merci \u00e0 mamie&nbsp;?<\/em> La grand-m\u00e8re, muette, droite, main fermement pos\u00e9e sur la t\u00eate de l\u2019enfant reniflant dans son tablier. Le p\u00e8re prenant doucement la main de la fillette. Qui crie, se d\u00e9bat, lui \u00e9chappe pour courir vers la grand-m\u00e8re. Qui la soul\u00e8ve, la serre dans ses bras, sourire attendri. Et le p\u00e8re la d\u00e9tachant du cou de la femme, <em>Allez viens ma Toutoune, il faut y aller maintenant, maman nous attend<\/em>. <em>Tu vas dormir \u00e0 la maison. Demain tu reviendras chez mamie. <\/em>Chaque soir comme \u00e7a, hurlements, arrachements. Chaque soir la porte claqu\u00e9e derri\u00e8re le p\u00e8re descendant les escaliers, une main sur la rampe crasseuse, l\u2019autre tirant la fillette en larmes tr\u00e9buchant \u00e0 chaque marche. La bride de sa sandale d\u00e9tach\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>La poign\u00e9e de la porte tournant lentement dans le silence de la nuit. Sous son drap, la fillette l\u2019entend grincer. La grand-m\u00e8re, sac au bras, manteau sur le dos, s\u2019avan\u00e7ant sur la pointe des pieds jusqu\u2019au petit lit, allumant la lampe, tirant la chaise vers le chevet, s\u2019asseyant, son sac pos\u00e9 sur les genoux, se penchant sur la joue de p\u00eache de la fillette. Qui se retourne face au mur, rabattant la couverture sur sa t\u00eate. <em>Mamie va prendre le bateau ma ch\u00e9rie. Demain c\u2019est maman qui te fera tes tartines. Tu seras bien sage avec maman, hein&nbsp;? Moi je vais m\u2019en aller. Tu comprends&nbsp;? Il faut que je parte. Je ne peux pas t\u2019emmener. Bient\u00f4t toi aussi tu prendras le bateau avec papa et maman. Et apr\u00e8s on se retrouvera l\u00e0-bas. Tu comprends&nbsp;? Allez viens faire un gros baiser \u00e0 mamie.<\/em> La fillette, pouce dans la bouche. Serrant tr\u00e8s fort sa poup\u00e9e. Fermant tr\u00e8s fort ses yeux. Enfouissant tr\u00e8s fort sa t\u00eate sous l\u2019oreiller. Pour boucher tr\u00e8s fort ses oreilles. Doigts de la grand-m\u00e8re ondulant dans les boucles de l\u2019enfant. Clic de la lampe qui s\u2019\u00e9teint, pas qui s\u2019\u00e9loignent, grincement de la poign\u00e9e qui se referme. Puis plus rien. Que les yeux humides de la fillette qui suivent l\u2019araign\u00e9e remontant la fissure sur le mur.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s l\u2019averse, gisant sur les ardoises luisantes du perron, la poup\u00e9e d\u00e9sarticul\u00e9e, membres \u00e9cartel\u00e9s tendus vers le grand bleu du ciel, d\u00e9j\u00e0 revenu. Micro-amas de boue craquel\u00e9e dans les boucles blondes. Le bras potel\u00e9 du poupon hors de la manche du gilet de laine chin\u00e9e gorg\u00e9 d\u2019eau, tricot de la grand-m\u00e8re. Sur l\u2019\u0153il ferm\u00e9 aux cils coll\u00e9s, une sauterelle s\u2019est fig\u00e9e. L\u2019autre \u0153il grand ouvert dans le silence ti\u00e8de de l\u2019apr\u00e8s-midi d\u2019\u00e9t\u00e9. A genoux \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, la fillette, \u00e0 peine plus haute que la poup\u00e9e, peinant de ses bras encore arqu\u00e9s \u00e0 la soulever, la relever, l\u2019embrasser, pour la r\u00e9chauffer, la r\u00e9conforter. Car l\u2019enfant est toute mouill\u00e9e aussi, de ses larmes qui n\u2019en finissent pas de couler, sur ses joues rebondies, son cou, son short macul\u00e9, ses sandales \u00e0 brides. Sur la fa\u00e7ade blanche, l\u2019ombre vacillante des deux fr\u00eales silhouettes enlac\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le lait bouillant monte dans la casserole en fer blanc. La main de la grand-m\u00e8re agrippe le manche, retire prestement la casserole. Long \u00e9coulement du lait mousseux, du bec de la casserole dans le bol \u00e9br\u00e9ch\u00e9. Les dix doigts \u00e9cart\u00e9s de la fillette fermement plaqu\u00e9s dessus pour le porter \u00e0 ses l\u00e8vres. 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