{"id":52885,"date":"2021-09-27T21:08:22","date_gmt":"2021-09-27T19:08:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=52885"},"modified":"2021-10-24T11:11:10","modified_gmt":"2021-10-24T09:11:10","slug":"autobiographies-2-i-au-nom-de-la-mere-du-pere-et-du-mauvais-esprit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-2-i-au-nom-de-la-mere-du-pere-et-du-mauvais-esprit\/","title":{"rendered":"autobiographie #02 I Portraits de famille"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle est malheureuse. D\u2019un malheur pur comme un diamant, qu\u2019elle taille depuis toujours avec application, jour apr\u00e8s jour. Depuis le soir o\u00f9, au bal de la place Noiseux, \u00e0 Oran, un jeune homme lui a tendu la main et l\u2019a entra\u00een\u00e9e sur le pav\u00e9 dans une valse musette, puis une autre et une autre encore. C\u2019est une belle fille, il est heureux. Il danse bien, elle est contente. Il la reconduit \u00e0 sa table. Elle reprend sa place, sur la chaise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa m\u00e8re. Qui n\u2019a pas quitt\u00e9 les mains du fermoir de son sac pos\u00e9 sur ses genoux. <em>\u2013&nbsp;Tu as dans\u00e9 longtemps avec ce gar\u00e7on. Il a des intentions au moins&nbsp;<\/em>? Sous ses yeux soudain, l&rsquo;image de sa vie d\u00e9chir\u00e9e, d\u00e9chiquet\u00e9e, jet\u00e9e par la fen\u00eatre, comme une copie hors sujet. Vidant d\u2019un trait son verre d\u2019agua limon, elle d\u00e9cide alors de consacrer sa vie au malheur. Quand il reviendra sur la place le dimanche suivant, quand il frappera \u00e0 la porte chez sa m\u00e8re pour l\u2019emmener au Rex, quand ils iront manger une glace \u00e0 la marine, quand ils iront au Cap Falcon avec toute la bande, quand ils se marieront, quand ils feront l\u2019amour pour la premi\u00e8re fois, quand elle accouchera de son premier enfant, puis du deuxi\u00e8me et du troisi\u00e8me, quand ils construiront leur maison, puis une deuxi\u00e8me&nbsp;: elle avait d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019elle serait malheureuse et elle l\u2019a \u00e9t\u00e9, consciencieusement, m\u00e9ticuleusement. Pr\u00e9cieux tr\u00e9sor. Seule aujourd\u2019hui, du fond de son Ehpad, elle l\u2019est encore, peut-\u00eatre un peu moins, mais jusqu\u2019au bout, avec autant de soin, de z\u00e8le et de concentration. Et c\u2019est lui, lui qui n\u2019avait rien du prince charmant, qui \u00e9tait seulement amoureux, lui qui, au bal de la place Noiseux l\u2019avait arrach\u00e9e \u00e0 ses r\u00eaves de jeune fille, c&rsquo;est lui le coupable. Mais que lui a-t-il a fait ? Des enfants, coupables eux aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est le dernier d\u2019une fratrie de cinq. Le p\u00e8re est mar\u00e9chal ferrant. Mythologie familiale. Pauvret\u00e9 insouciante. Le gosse est doux et gentil. Mais il cogne \u00e0 la r\u00e9cr\u00e9ation quand on le traite de sale juif. Apr\u00e8s le certificat, il va aider son p\u00e8re. Plus tard, il est employ\u00e9 \u00e0 relever les compteurs \u00e0 gaz. Un jour, il va au bal de la place Noiseux. Il invite une fille \u00e0 danser. C\u2019est une belle fille. Dans sa jolie robe ceintur\u00e9e, sa taille est fine. Il tombe fou d\u2019elle. Il est releveur de compteurs, mais ce qu&rsquo;il veut, c&rsquo;est passer sa vie avec elle, avec cette belle fille \u00e0 son bras. Six mois plus tard, ils se marient. Il est fier. Sur sa bleue, il sillonne la ville et rel\u00e8ve les compteurs. Pour donner un coup de main aux coll\u00e8gues, il monte un syndicat. Quand il rentre le soir, affair\u00e9e devant l&rsquo;\u00e9vier, elle ne se retourne pas. La nuit, elle le repousse. <em>\u2013&nbsp;Et toi, c\u2019est quand que tu vas changer de cat\u00e9gorie&nbsp;?<\/em> Dans son quartier, \u00e0 Maraval, il cr\u00e9e une cellule du parti. Avec les camarades, le dimanche, ils vont se baigner au Cap Falcon. Anisette, soubressade et tortilla. <em>\u2013 Tes copains, ils sont tous comme toi, sans le sou<\/em>. De loin, il la d\u00e9vore. Tous les jours, il emm\u00e8ne et ram\u00e8ne la petite sur la bleue \u00e0 Eckm\u00fclh, chez la belle-m\u00e8re. Pendant les \u00e9v\u00e9nements, des Arabes viennent aux r\u00e9unions de cellule. C\u2019est l\u2019un d\u2019eux qui les sauve quand ils quittent Oran en juillet 1962 mitraillette dans le dos. Sit\u00f4t en France, un b\u00e9b\u00e9 arrive. Elle reste alit\u00e9e trois ans, finit par se lever, crie \u00e0 longueur de journ\u00e9es. Lui, rel\u00e8ve toujours les compteurs, ne parle plus, se met \u00e0 cogner dru. La vaisselle vole. L&rsquo;assiette sauc\u00e9e, les gosses s\u2019\u00e9clipsent. Tous les jours son paquet de Gauloises, \u00e0 chaque repas sa demi-bouteille de rouge. Ses art\u00e8res se bouchent. Il meurt. \u00c7a vaut mieux. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Elle est grosse. Grosse de ses couscous, de ses tafinas et de ses boulettes en sauce. Sa vie \u00e0 faire \u00e0 manger, et \u00e0 manger. C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019elle adore sa petite fille \u2013&nbsp;parce que la petite reprend toujours trois fois de tout&nbsp;; elle sait que \u00e7a fait plaisir \u00e0 sa mamie&nbsp;; alors elle retend son assiette. Sa petite fille, qu\u2019est-ce qu\u2019elle peut dire d\u2019autre, elle l\u2019adore, c&rsquo;est son amour. Elle a eu trois enfants. De ce petit menuisier ch\u00e9tif. Lui, il fait des meubles miniatures pour la petite, les sardines grill\u00e9es, la vinaigrette de la salade et les citrons confits. Pour le reste, c\u2019est elle qui d\u00e9cide. Elle est contente, elle a mari\u00e9 la grande. Avec un gar\u00e7on qui fait de la politique. Il est du c\u00f4t\u00e9 des fellaghas. \u00c7a lui apprendra, \u00e0 sa fille, \u00e0 danser avec le premier venu. Maintenant, c\u2019est au tour de la deuxi\u00e8me. Le fils, dans l\u2019arm\u00e9e, elle est tranquille. \u00c7a tourne mal \u00e0 Oran. Il faut partir. Sa fille lui demande de prendre la petite avec elle. Mais non, non. Elle l\u2019adore, la petite, mais qu\u2019est-ce qu\u2019elle va en faire l\u00e0-bas, \u00e0 Roubaix. C\u2019est l\u00e0 que le menuisier a trouv\u00e9 un travail. O\u00f9 c\u2019est, Roubaix&nbsp;? Ils s&rsquo;en fichent. Ils partent. Elle ne revoit sa fille et la fillette que des ann\u00e9es plus tard. La fille ne quitte pas son lit. Quand elle la revoit, la petite perd sa voix. Impossible de lui tirer un mot de tout le s\u00e9jour. Le gendre ne desserre pas les dents. Et le b\u00e9b\u00e9 qui vient d\u2019arriver n\u2019arr\u00eate pas de hurler. Elle, elle est toujours aussi grosse. Plus tard, sa fille la fait venir dans sa ville. Quand elle n\u2019arrive plus \u00e0 faire ses couscous, ses tafinas et ses boulettes en sauce, la fille la met dans un Ehpad. Elle perd vingt-cinq kilos. La petite fille devient grande. Elle ne vient pas la voir. Quand elle meurt, elle ne va pas \u00e0 l\u2019enterrement.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle est malheureuse. D\u2019un malheur pur comme un diamant, qu\u2019elle taille depuis toujours avec application, jour apr\u00e8s jour. Depuis le soir o\u00f9, au bal de la place Noiseux, \u00e0 Oran, un jeune homme lui a tendu la main et l\u2019a entra\u00een\u00e9e sur le pav\u00e9 dans une valse musette, puis une autre et une autre encore. 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