{"id":53403,"date":"2021-10-02T14:47:23","date_gmt":"2021-10-02T12:47:23","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=53403"},"modified":"2021-10-03T10:27:52","modified_gmt":"2021-10-03T08:27:52","slug":"sons","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/sons\/","title":{"rendered":"#P10 |\u00a0sons"},"content":{"rendered":"\n<p>Moi qui \u00e9coute. Moi-silence dans lequel naviguent des sons&nbsp;: une fr\u00e9quence basse, grondement, rumeur continue, la mer pense-t-il, anneau sonore, couronne d&rsquo;\u00e9pines vibrantes, tiens&nbsp;: un choeur de derviches, une cloche de quatre coups une cloche&nbsp;? Oui oui, une cloche, pense-t-il. \u00c0 l&rsquo;\u00e9cole fran\u00e7aise chez les soeurs, le dimanche tout le monde se lavait dans des grands baquets et les cloches sonnaient. Le bruit de la mer pourrait \u00eatre celui d&rsquo;un train, un train qui ne s&rsquo;arr\u00eaterait jamais \u00e0 aucune gare, il n&rsquo;y aurait jamais aucun arr\u00eat \u00e0 aucune gare, il n&rsquo;y aurait pas de gare jamais et le train roulerait roulerait. \u00c7a pourrait \u00eatre le Temps, aussi bien, cette voix, disons \u00e7a, partons de l\u00e0, pense-t-il, le Temps, aucun arr\u00eat, jamais, le train s&rsquo;\u00e9loigne, il devient du vent. Tous les sons r\u00e9verb\u00e9r\u00e9s, la fatigue pense-t-il, les entit\u00e9s, les cr\u00e9atures qui borborygment interjectent aboient d\u00e9placent l&rsquo;air qui g\u00e9mit, siffle, l&rsquo;air a siffl\u00e9. Des cr\u00e9atures en haillons, des g\u00e9ants agitant leurs haillons. Des blocs de mots comme des pains de glace, durs, imp\u00e9n\u00e9trables, glissants, je ne comprends pas ce qu&rsquo;ils disent, je me demande s&rsquo;ils parlent de moi ou s&rsquo;ils m&rsquo;ont compl\u00e8tement oubli\u00e9 l\u00e0, sur le bord de cette fontaine, si je suis devenu invisible \u00e0 leurs yeux, priv\u00e9 de sens pour eux comme le sont leurs mots pour moi, pense-t-il, le langage de cette fontaine par contre, je le comprends. \u00c7a resiffle. Une voix reconnaissable&nbsp;: OUAH, assez loin&nbsp;: une fois puis deux rapproch\u00e9es. Un code. Qu&rsquo;est-ce-que \u00e7a cache&nbsp;? Grelottement bref de temps en temps, des dents qui claquent, pense-t-il et puis non&nbsp;: un roulement m\u00e9tallique sur les pav\u00e9s vers la gauche et des voix plus aigues, une p\u00e2te plus acide avec ses \u00e9tirements, ses contractions, ses bulles qui cr\u00e8vent \u00e0 la surface&nbsp;: choc sourd plusieurs fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9 mais pas r\u00e9gulier, choc mat, fonc\u00e9, plusieurs fois, \u00e0 intervalles diff\u00e9rents, de diff\u00e9rentes intensit\u00e9s, choc r\u00e9p\u00e9t\u00e9, obstin\u00e9, rires pouss\u00e9s, quelque chose lanc\u00e9 qui rebondit, quelque chose contre un mur, rires aigus ahah ahah, un ballon&nbsp; pense-t-il, voix \u00e9lastiques je traduis&nbsp;: jeunes, pense-t-il, et les rires aussi. On ne rit plus tant apr\u00e8s, c&rsquo;est dommage. Des rires pour rien, des rires pour rire. C&rsquo;est bon. Toujours le son bref, mat, obstin\u00e9, qui rebondit et puis shlaaack&nbsp;! le mur, les voix aigues se balan\u00e7ant, chacune de son mouvement propre d\u00e9terminant le mouvement d&rsquo;ensemble et vice versa. Des pas press\u00e9s, volutes, courbes entrelac\u00e9es, p\u00e2te remu\u00e9e, spiral\u00e9e, bonbonn\u00e9e, perc\u00e9e de loin en loin du son bref, martel\u00e9, le ballon on court pour l&rsquo;attraper, pense-t-il, schlaaack, le mur. Mont\u00e9e chromatique, une moto peut-\u00eatre, au loin. Cliquettement non identifi\u00e9, cliquettement qui gagne en intensit\u00e9, c&rsquo;est quelqu&rsquo;un qui frappe quelque chose, ou qui saute. Entrechocs des sons selon une logique myst\u00e9rieuse. Voix qui se pressent, s&rsquo;enlacent. Un xylophone dans les lames du haut, discours incoh\u00e9rent, pressant. Chaque son est une urgence \u00e0 \u00eatre entendu. Ce que j&rsquo;entends m&rsquo;assigne une place dans l&rsquo;univers, place unique puisque je suis le seul \u00e0 entendre ce que j&rsquo;entends comme je l&rsquo;entends, pense-t-il, j&rsquo;existe en \u00e9coutant. Le ballon contre le mur, comme un reniflement. L&rsquo;air est trou\u00e9, vrill\u00e9, poin\u00e7onn\u00e9 par les cris des enfants. Panaches de voix dans l&rsquo;espace comme des fl\u00e8ches de cath\u00e9drale. Sons gr\u00eales, gr\u00eale de sons mouchet\u00e9s et puis d&rsquo;un coup, iiiiiiiiiiiiii un cri \u00e0 plusieurs, parfaitement ensemble, comme sous la baguette. Les voix passent du forte au pianissimo sans pr\u00e9avis, pas comme la musique auto-tun\u00e9e qui vient d&rsquo;\u00eatre allum\u00e9e, un ghetto-blaster pense-t-il, musique plate, homog\u00e8ne, sans changements de niveau, diffus\u00e9e d&rsquo;un point immobile, j&rsquo;ai l&rsquo;impression de l&rsquo;avoir devant mes pieds, devant mes pieds \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du mur shlaaack&nbsp;! le mur. La voix du chanteur est statique, synth\u00e9tique, alors que les voix de la place voyagent de la bouche de l&rsquo;un jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;oreille de l&rsquo;autre. Quelqu&rsquo;un souffle dans une trompe. Le son grave du d\u00e9but, celui du train, a compl\u00e8tement disparu, couvert par les bruits du ballon, le mur shlaaack, les cris des enfants, le ghetto blaster, la voix du chanteur&nbsp;: tout cela composant \u00e0 mesure un op\u00e9ra de l&rsquo;Instant, Instant opera, pense-t-il. Avec des solistes et des choeurs, choeur \u00e0 l&rsquo;unisson, op\u00e9ra tr\u00e8s rythm\u00e9 mais d&rsquo;une pulse impr\u00e9visible, des rythmes qui ne concernent qu&rsquo;eux-m\u00eames, d\u00e9daigneux de toute mesure, des voix que l&rsquo;air l\u00e9ger porte et disperse aussit\u00f4t, d\u00e9daigneux de toute partition, de tout tempo donn\u00e9. Une musique qui s&rsquo;ignore elle-m\u00eame, sit\u00f4t faite sit\u00f4t oubli\u00e9e. Vrombissement de la moto, plus pr\u00e8s. Les sons en eux-m\u00eames, quels qu&rsquo;ils soient, transportent un secret, un code aussi incomph\u00e9hensible que les hi\u00e9roglyphes avant Champollion. Et m\u00eame apr\u00e8s. Percer le sens des mots est une chose, la compr\u00e9hension en est une autre. Je d\u00e9veloppe au maximum ma compr\u00e9hension, l\u00e0, pense-t-il, je la d\u00e9roule comme des c\u00e2bles dress\u00e9s (des antennes) vers les bruits de la place, je rayonne de mon amplitude \u00e0 \u00e9couter, \u00e0 tel point que bient\u00f4t je le sens je vais dispara\u00eetre, happ\u00e9, aval\u00e9, broy\u00e9 par la grande b\u00eate bruissante de partout dans le ventre de laquelle je suis pr\u00e9cipit\u00e9, pris dans la p\u00e2te des sons, happ\u00e9, aval\u00e9, broy\u00e9 je vais bient\u00f4t dispara\u00eetre, pense-t-il, je disparais<\/p>\n\n\n\n<p>j&rsquo;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Moi qui \u00e9coute. 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