{"id":53439,"date":"2021-10-02T21:56:31","date_gmt":"2021-10-02T19:56:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=53439"},"modified":"2021-10-04T22:17:22","modified_gmt":"2021-10-04T20:17:22","slug":"01-paysages-interieurs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/01-paysages-interieurs\/","title":{"rendered":"autobiographies #01 | paysages int\u00e9rieurs"},"content":{"rendered":"\n<p>Petit matin frais lav\u00e9, le jardin \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame pointe de l&rsquo;\u00eele est sur\u00e9lev\u00e9 par rapport aux berges, on se croirait sur le pont d&rsquo;un bateau qui s&rsquo;avancerait si lentement qu&rsquo;on ne serait pas certain de son mouvement (comme font les p\u00e9niches&nbsp;: quand on les fixe, elles paraissent immobiles mais il suffit de regarder ailleurs quelques secondes et on s&rsquo;aper\u00e7oit qu&rsquo;elles ont boug\u00e9) vers les ponts l\u00e0-bas qui relie les rives par dessus le scintillement de l&rsquo;eau. Tout bouge, tout respire, tout vit. Le tempo du scintillement est plus lent que celui des feuilles qui surmontent la rive du c\u00f4t\u00e9 gauche, les grands arbres semblant battre \u00e0 milliers d&rsquo;ailes par la combinaison du vent et du rebondissement des premiers rayons. Sur le sol du jardin oscillent les ombres des feuilles, grandes, nettement d\u00e9coup\u00e9es, au m\u00eame rythme que les cimes jointes des deux platanes plac\u00e9s de chaque c\u00f4t\u00e9, en bas sur la berge. Tout vibre. \u00c0 la proue du bateau, il y a une balustrade scell\u00e9e de chaque c\u00f4t\u00e9 dans le granit du parapet. Un homme est de dos, contre la balustrade, on ne voit pas ses bras. \u00c0 son c\u00f4t\u00e9 gauche est repli\u00e9e une jambe nue, un pied chauss\u00e9 d&rsquo;un escarpin rouge \u00e0 haut talon press\u00e9 contre ses reins. Mais&#8230; se dit le visiteur arr\u00eat\u00e9 par une fronti\u00e8re invisible. Quelque chose de sacr\u00e9. Et il s&rsquo;\u00e9loigne, laissant les amants \u00e0 leur plein ciel.<\/p>\n\n\n\n<p>La chaleur comme un mur dress\u00e9 contre soi sur le seuil de la maison, d&rsquo;un bord \u00e0 l&rsquo;autre de la ruelle cette mati\u00e8re dense qu&rsquo;il faut traverser, qui vous colle, vous enserre, se d\u00e9place avec vous. Deux heures de l&rsquo;apr\u00e8s-midi. \u00c0 l&rsquo;entr\u00e9e du four communal, un gar\u00e7on somnole&nbsp;; qui apporterait son pain \u00e0 cuire \u00e0 une heure pareille&nbsp;? Le comptoir de l&rsquo;\u00e9picerie est une planche qui barre l&rsquo;entr\u00e9e de l&rsquo;\u00e9choppe et par-dessus laquelle l&rsquo;\u00e9picier doit sauter chaque matin en s&rsquo;aidant d&rsquo;un morceau de corde pendu au plafond, les clients restant dehors. Mais \u00e0 cette heure, pas de clients. Pas d&rsquo;\u00e9picier non plus derri\u00e8re le comptoir, juste un enfant post\u00e9 l\u00e0 pour garder la boutique. Pas l&rsquo;ombre d&rsquo;ombre au bas des murs, et la terre battue a absorb\u00e9 depuis longtemps l&rsquo;eau r\u00e9pandue le matin autour des seuils. Fra\u00eecheur de la petite mosqu\u00e9e, son dallage. Au souk des tissus, l&rsquo;ombre des bambous rayent le sol de la grande all\u00e9e. Le marchand de fruits a recouvert son \u00e9tal d&rsquo;un tissu blanc. Aux abords de la place, les chevaux des fiacres align\u00e9s frappent du sabot et secouent la t\u00eate d&rsquo;un air philosophe \u00e0 cause des mouches et aussi parce qu&rsquo;ils ont l&rsquo;habitude&nbsp;; les cochers dorment \u00e0 l&rsquo;ombre des roues. La place est torride, un bloc de lumi\u00e8re, on ferme les yeux. Alors surgissent les images de la nuit, les lampes-temp\u00eates aux visages des marchands, la fum\u00e9e des braseros, la foule lente des badauds se groupant en cercles autour de l&rsquo;homme aux colombes, de l&rsquo;homme au serpent, du conteur, de la joueuse de luth aux lunettes noires, des enfants acrobates qui font et d\u00e9font leurs pyramides sans se tromper,&nbsp;dans le rugissement des tambours sans tr\u00eave jusqu&rsquo;au matin, \u00e0 croire que la place ne dormira jamais. Et pourtant elle dort, l\u00e0, sous les couteaux du soleil.<\/p>\n\n\n\n<p>Ocres les remparts, rouge sang du soleil couchant, leur ombre \u00e9tendue sur la terre tout autour, brune, \u00e0 la cinqui\u00e8me porte l&rsquo;endroit est d\u00e9sert. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, ce qu&rsquo;on ne voit pas&nbsp;: mille pas dans les ruelles, couleurs crues des \u00e9pices, des \u00e9toffes, des babouches align\u00e9es pointes en haut, ruissellements de sons, <em>Oum Kalthoum<\/em> aux transistors, les cris, les \u00e2nes les carrioles <em>Balek&nbsp;<\/em>! Les voix des muezzins, l&rsquo;appel, toutes ensemble percent des trous dans le ciel orange, droit au coeur. Des sons droits, des lignes qui s&rsquo;entrecroisent, se chevauchent, chacune d&rsquo;un aigu diff\u00e9rent. Musique futuriste, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 des remparts. De ce c\u00f4t\u00e9-ci, les hirondelles affair\u00e9es dans tous les sens, press\u00e9es d&rsquo;arriver quelque part.<\/p>\n\n\n\n<p>Les petits points lumineux s&rsquo;\u00e9loignent \u00e0 mesure que se forme et s&rsquo;efface le chemin d&rsquo;\u00e9cume. Pas d&rsquo;\u00e9toiles, pas encore, la nuit se pose. Sur mon front, mes paupi\u00e8res, ma bouche, du frais, des gouttelettes. Peinture \u00e9caill\u00e9e sous mes paumes. Le petit tas de lumi\u00e8res clignotantes de plus en plus petit, de plus en plus si loin que disparu, quitt\u00e9, plus de chemin, plus de limites visibles, le mot immensit\u00e9 dans la nuit qui soul\u00e8ve son voile \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e des \u00e9toiles une \u00e0 une. Pleine mer.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle marche le long du canal. Les r\u00e9verb\u00e8res dans l&rsquo;eau noire en piles de pi\u00e8ces d&rsquo;or dans l&rsquo;eau noire un reflet rouge qui vire au vert. Puis au rouge. Elle marche. Quelqu&rsquo;un qui la croiserait, son visage, mais il n&rsquo;y a personne. Il doit \u00eatre tard. Le parapet rugueux aux bouts des doigts avec des fissures par endroits et des plaques de mousse animale au toucher. Froid. Quelques marches vers le bas, vieilles marches incurv\u00e9es au milieu, glissantes aux fines semelles, elle avec pr\u00e9caution, comme un fil-de-f\u00e9riste d\u00e9butant, les comptant&nbsp;: six. La berge est pav\u00e9e de galets enfonc\u00e9s dans le sol jusqu&rsquo;\u00e0 mi-corps. \u00c0 l&rsquo;endroit o\u00f9 les galets manquent, une flaque, pluie r\u00e9cente, saule invers\u00e9, racines \u00e0 l&rsquo;air, la flaque, ouverte sur un monde parall\u00e8le, sym\u00e9trique, la flaque, sur laquelle vogue une petite feuille oblongue, jaune, elle voguait, elle s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9e. En face, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, les immeubles align\u00e9s, ils \u00e9taient de couleurs pastel tout \u00e0 l&rsquo;heure, rose coquille d&rsquo;oeuf, bleu lavande, gris perle, ocre clair, vert tendre, un voile leur est pos\u00e9 dessus, comme on met sur la cage des oiseaux pour qu&rsquo;ils dorment. L&rsquo;eau noire, les pi\u00e8ces d&rsquo;or, le rouge, le vert, l&rsquo;orange, le rouge, la peau luisante du serpent sans dents qui se glisse entre les rives, non pas le serpent, une multitude de petits serpents, des orvets plut\u00f4t, clignotants, d\u00e9filant comme dans la vitre d&rsquo;un train. L&rsquo;eau, une fronti\u00e8re, un oeil qui palpite comme la gorge d&rsquo;un crapaud, l&rsquo;eau, s&rsquo;y laisser, par la gravit\u00e9, rompre les liens, y partir, s&rsquo;en aller.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Petit matin frais lav\u00e9, le jardin \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame pointe de l&rsquo;\u00eele est sur\u00e9lev\u00e9 par rapport aux berges, on se croirait sur le pont d&rsquo;un bateau qui s&rsquo;avancerait si lentement qu&rsquo;on ne serait pas certain de son mouvement (comme font les p\u00e9niches&nbsp;: quand on les fixe, elles paraissent immobiles mais il suffit de regarder ailleurs quelques secondes et on s&rsquo;aper\u00e7oit qu&rsquo;elles <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/01-paysages-interieurs\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #01 | paysages int\u00e9rieurs<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":372,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2820,2821],"tags":[],"class_list":["post-53439","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-cycle_autobiographies","category-autobiographie-01"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/53439","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/372"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=53439"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/53439\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=53439"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=53439"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=53439"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}