{"id":53618,"date":"2021-10-04T15:18:06","date_gmt":"2021-10-04T13:18:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=53618"},"modified":"2021-10-04T19:57:57","modified_gmt":"2021-10-04T17:57:57","slug":"p12-l-inventer-vrai","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p12-l-inventer-vrai\/","title":{"rendered":"#P12 | l\u2019inventer vrai"},"content":{"rendered":"\n<p><strong><span class=\"has-inline-color has-dark-gray-color\">1<\/span><\/strong> Joel regarde son ancien h\u00f4tel qui brille comme au temps de sa jeunesse. Il a lui-m\u00eame aid\u00e9 \u00e0 repeindre la fa\u00e7ade, les colonnades, et aussi l\u2019enseigne qui danse sur des gonds huil\u00e9s, le nom de toujours remis \u00e0 neuf, en ocre sur fond jaune, et il n\u2019est pas m\u00e9content de son travail. Bob a ajout\u00e9 une rang\u00e9e suppl\u00e9mentaire de bungalows, cela fait, en tout, douze chambres de tailles diff\u00e9rentes, pr\u00eates \u00e0 accueillir le monde qui passe. Le parking a lui aussi \u00e9t\u00e9 agrandi aux d\u00e9pends du mus\u00e9e de ferraille qui, selon Bob, ne servait qu\u2019\u00e0 accumuler de la poussi\u00e8re, une seule voiture en garde la m\u00e9moire, une coccinelle dont la carrosserie a \u00e9t\u00e9 repeinte afin de reproduire \u00e0 grand renforts de rouges orang\u00e9s le coucher du soleil qu\u2019on voit \u00e0 partir de la terrasse prot\u00e9g\u00e9e par un auvent rabattable en pr\u00e9vision des ouragans ou des temp\u00eates de sable. C\u2019est propre et vivant. M\u00eame les vieux acacias semblent avoir rajeuni. Tous les matins, \u00e0 son arriv\u00e9e, Joel mesure l\u2019effet que l\u2019ensemble produit \u00e0 partir de la route et sourit de satisfaction. Il n\u2019a pas encore accept\u00e9 l\u2019invitation de Bob de venir habiter l\u2019h\u00f4tel, mais il y pense s\u00e9rieusement, surtout parce que Zirca, la chienne qui l\u2019a adopt\u00e9 quelques mois plus t\u00f4t, semble aussi avoir adopt\u00e9 Bob et ne se fait pas prier pour l\u2019accompagner partout o\u00f9 il va, principalement du c\u00f4t\u00e9 du petit jardin o\u00f9 vivent les paons et les dindons. Il se sent bien. A encore une certaine difficult\u00e9 \u00e0 s\u2019habituer \u00e0 la nouvelle d\u00e9coration du bar qui fait aussi office de r\u00e9ception. L\u2019espace est plus grand, c\u2019est un fait, car le comptoir a \u00e9t\u00e9 recul\u00e9 et beaucoup du bric-\u00e0-brac qui s\u2019y \u00e9tait accumul\u00e9 est parti \u00e0 la poubelle. Les gros fauteuils en cuir autour des tables basses l\u2019intimident un peu, mais les murs se sont repeupl\u00e9s de photos anciennes qu\u2019il a rendues \u00e0 Bob et qui retracent l\u2019histoire de l\u2019h\u00f4tel au long des d\u00e9cennies. Celle o\u00f9 figure son grand-p\u00e8re est revenue bien en \u00e9vidence comme un hommage au pr\u00e9curseur qui a aid\u00e9 \u00e0 \u00e9riger la ville. Le vieux piano a \u00e9t\u00e9 tant bien que mal rafistol\u00e9 et Joel se r\u00e9jouit qu\u2019une des remises qui servait \u00e0 empiler des bouteilles vides soit maintenant transform\u00e9e en salle de billard. Bob lui demande conseil sur tout ce qu\u2019il veut entreprendre et m\u00eame si le dernier mot lui revient toujours, Joel est content de pouvoir donner son avis. Il se revoit dans ce projet qui renait des cendres, et il lui semble avoir gagn\u00e9 sur l\u2019\u00e9chiquier des grands moments. Plus question de partir et d\u2019abandonner la ville o\u00f9 il a toujours v\u00e9cu. Bob n\u2019est pas un grand parleur, il se renfrogne m\u00eame quand il s\u2019agit de son pass\u00e9, mais Joel parle pour deux et est s\u00fbr d\u2019\u00eatre \u00e9cout\u00e9, ce qui ne lui arrivait plus depuis longtemps. En fait, s\u2019il y pense bien, depuis que Zirca est entr\u00e9e dans sa vie, tout se passe \u00e0 merveille. Curieux, non&nbsp;? Donc, oui, un de ces jours il prendra d\u00e9finitivement le chemin de l\u2019h\u00f4tel et viendra occuper une des chambres du premier \u00e9tage, compl\u00e9tement r\u00e9nov\u00e9, en essayant d\u2019oublier les moments terribles qu\u2019il y a v\u00e9cus. <strong>2<\/strong> Alors, c\u2019est l\u00e0 que t\u2019es venu te cacher&nbsp;? Bob pose imm\u00e9diatement le verre qu\u2019il tient dans la main de peur que celle-ci ne commence \u00e0 trembler. C\u2019est une femme qui lui parle, assise de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du comptoir, un sourire aux l\u00e8vres. Elle n\u2019attend pas de r\u00e9ponse et enchaine aussit\u00f4t&nbsp;: Je me demandais bien o\u00f9 t\u2019avais bien pu aller apr\u00e8s ce qui s\u2019est pass\u00e9 \u00e0 l\u2019a\u00e9roport, je m\u2019attendais pas \u00e0 te trouver ici en train de faire le barman. Bob a eu le temps de se ressaisir et veut la faire parler. A l\u2019a\u00e9roport, vous m\u2019avez vu \u00e0 l\u2019a\u00e9roport&nbsp;? Il ne souvenait pas de son visage. C\u2019est ce que je viens de dire, tu m\u2019as m\u00eame fait perdre mon avion ce jour-l\u00e0. J\u2019ai d\u00fb passer la nuit \u00e0 l\u2019h\u00f4tel \u00e0 cause de toi. Tiens, tu me dois au moins le verre que je suis en train de boire maintenant. Alors, ils t\u2019ont emmen\u00e9 en taule&nbsp;? Qu\u2019est-ce que t\u2019avais fait&nbsp;? T\u2019avais de la drogue ou quoi&nbsp;? Il se d\u00e9fend&nbsp;: Mais non, c\u2019\u00e9tait juste un contr\u00f4le de routine, j\u2019arrivais d\u2019un autre continent. Bob se souvient parfaitement de ce contr\u00f4le et de ce qu\u2019il a d\u00fb endurer pendant un interrogatoire qui s\u2019est prolong\u00e9 pendant plus d\u2019une heure. Il a cru effectivement qu\u2019il allait finir en taule. La femme d\u00e9j\u00e0 reprenait son discours. Et \u00e0 cause de toi, on a tous eu droit \u00e0 une v\u00e9rification redoubl\u00e9e. Quand ils aiment pas une tronche, ils te le font savoir. La mienne leur est pas revenue. Alors, comme \u00e7a, t\u2019es innocent comme un petit b\u00e9b\u00e9&nbsp;? Pendant qu\u2019elle riait, il pouvait voir les tendons de son cou se raidir et des poches sombres se former sous ses yeux d\u2019une couleur ind\u00e9finissable. Juste pour la forme, Bob murmure quelques mots : &nbsp;Je suis d\u00e9sol\u00e9 de vous avoir fait perdre votre avion, c\u2019\u00e9tait pas dans mes plans. C\u2019est quoi cet accent que t\u2019as&nbsp;? T\u2019es pas d\u2019ici. Bob sort imm\u00e9diatement sa r\u00e9ponse apprise par c\u0153ur. Non, je viens de Nouvelle Z\u00e9lande. La femme repart de plus belle. T\u2019as pas l\u2019accent n\u00e9oz\u00e9landais non plus. Bob reste en silence. Il ne doit pas d\u2019explications \u00e0 cette inconnue. Parler le moins possible, c\u2019est ce qu\u2019il se dit toujours, puisqu\u2019il n\u2019a de comptes \u00e0 donner \u00e0 personne. La femme n\u2019insiste pas. &nbsp;Bon, de toute fa\u00e7on, \u00e7a me regarde pas. Paie-moi encore un verre et on est quittes. Et je voudrais aussi une chambre. La six est libre&nbsp;? Bob prend de dessous le comptoir le livre de registres et fait semblant de v\u00e9rifier pendant que la femme attend avec un regard ironique. Oui, la six est libre. Il lui tend une fiche toute neuve et la laisse seule car un groupe de motards a d\u00e9j\u00e0 occup\u00e9 tous les fauteuils au fond de la salle. A ce rythme-l\u00e0, il va falloir qu\u2019il embauche quelqu\u2019un de plus pour servir les clients. Pour l\u2019instant ils ne sont que trois, lui, le cuisinier et le fils de ce dernier qui vient trois fois par semaine lui donner un coup de main. Le temps de noter les commandes et de les refiler \u00e0 Jack, voil\u00e0 Joel qui sort de la salle de billard pour prendre un renfort de bi\u00e8res. Il lui fait un clin d\u2019\u0153il comme pour lui dire que tout marche sur des roulettes. C\u2019est un vendredi soir, la maison est \u00e0 moiti\u00e9 pleine, ce qui pour un d\u00e9but n\u2019est pas mal du tout. Quand il revient \u00e0 son poste, derri\u00e8re le comptoir, la femme a d\u00e9j\u00e0 rempli le formulaire et l\u2019attend. Il lit son nom&nbsp;: Alice Weber, prend la cl\u00e9 du bungalow num\u00e9ro six et la pose pr\u00e8s d\u2019elle. Comme convenu, il lui sert un autre verre de whisky. Toujours son air un peu moqueur. Tu bois pas&nbsp;? Sers-toi un coup pour me faire compagnie. Il s\u2019excuse&nbsp;: Je ne bois pas, d\u2019ailleurs, j\u2019ai pas mal de travail comme vous pouvez constater. Je vous souhaite un excellent s\u00e9jour, Alice. Vous comptez rester longtemps&nbsp;? Je ne comptais pas rester du tout. Bob la regarde avec surprise, mais ne dit rien.&nbsp; J\u2019ai d\u2019ailleurs une chambre r\u00e9serv\u00e9e au Royal Hotel. Je m\u2019\u00e9tais juste arr\u00eat\u00e9e pour voir les changements par ici. J\u2019ai connu cet h\u00f4tel il y a quelques ann\u00e9es. J\u2019ai m\u00eame v\u00e9cu pendant un certain temps \u00e0 Minetown. C\u2019est d\u2019ailleurs ici que j\u2019ai rencontr\u00e9 mon futur mari, qui ne l\u2019est plus, du reste. J\u2019y connais presque tout le monde, m\u00eame Joel. Oui, tout compte fait, il vaut mieux que je reste ici. Une semaine, peut-\u00eatre. Cela ne te d\u00e9range pas&nbsp;? Bob est pris au d\u00e9pourvu par cette question idiote. J\u2019esp\u00e8re que vous aimerez les nouvelles installations. Elle rit encore. Oh, je fais pas la difficile, j\u2019ai vu pire. <strong>3 <\/strong>G\u00e9rer un \u00e9tablissement commercial comme celui qu\u2019il vient d\u2019acqu\u00e9rir n\u2019est pas une t\u00e2che facile, et Bob s\u2019en doutait bien depuis le d\u00e9but, mais il est satisfait d\u2019avoir toutes ses journ\u00e9es remplies. Cela l\u2019emp\u00eache de penser et de se replier sur lui-m\u00eame comme il a tendance \u00e0 faire. Pour le moment, il a cinq h\u00f4tes, une famille de trois personnes venue visiter la ville et qui a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 se loger dans un endroit plus pittoresque que le parc des caravanes, un g\u00e9ologue juste arriv\u00e9 pour une conf\u00e9rence au Club des Naturalistes des Terres Arides et Alice, qui n\u2019est pas encore partie, se prom\u00e8ne tous les matins devant la terrasse dans des bottes de cowboy pleines de poussi\u00e8re, parle constamment au t\u00e9l\u00e9phone et puis disparait pendant la journ\u00e9e. Certains soirs, elle fait son entr\u00e9e dans le bar, s\u2019assoit au comptoir comme la premi\u00e8re fois, commande une boisson et essaie d\u2019attirer son attention, toujours sur le m\u00eame ton ironique et un peu moqueur. Il lui r\u00e9pond amicalement. Elle est la manageuse de plusieurs groupes de musique et lui a lanc\u00e9 le d\u00e9fi d\u2019accueillir \u00e0 l\u2019h\u00f4tel une bande qui viendra dans quelques jours pr\u00e9senter un spectacle en ville. Et pourquoi pas une soir\u00e9e suppl\u00e9mentaire au Silver Hotel, lui a-t-elle propos\u00e9 sans sembler y avoir pens\u00e9 plus de deux secondes&nbsp;? Son amie, Claire Hunt, la promotrice de tout ce qui bouge \u00e0 Minetown, comme elle-m\u00eame la qualifie, n\u2019aura pas de difficult\u00e9 \u00e0 organiser l\u2019affaire. C\u2019\u00e9tait une proposition tentante, et en ayant parl\u00e9 \u00e0 Joel, il a fini par accepter. En faisant la connaissance de cette Claire Hunt, il a fini par comprendre que celle-ci \u00e9tait la femme du notaire, Gerard Hunt, qui s\u2019est charg\u00e9 des proc\u00e9dures de vente de l\u2019h\u00f4tel. Une femme singuli\u00e8re, vivant dans un monde qui n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 elle. Elle est arriv\u00e9e un matin, \u00e0 toute allure, a inspect\u00e9 les lieux d\u2019un regard strictement professionnel, en vue du concert qui allait avoir lieu, l\u2019a mis au courant de ce qu\u2019il fallait faire, c\u2019est-\u00e0-dire, rien, car pendant deux jours, elle et son \u00e9quipe g\u00e9reraient l\u2019espace et coordonneraient toutes les op\u00e9rations logistiques. Il n\u2019a eu qu\u2019\u00e0 empocher la somme qu\u2019elle lui a remise sans discuter ni conditions ni prix. En un clin d\u2019\u0153il, ils \u00e9taient tous l\u00e0, la bande a fait pendant plus d\u2019une une heure un boucan d\u2019enfer et aussi les d\u00e9lices des spectateurs et de ses h\u00f4tes qui ont pu profiter du spectacle gratuitement. En un clin d\u2019\u0153il, ils sont partis, laissant tout comme avant, tranquille et rang\u00e9. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment de cela qu\u2019il discute avec Joel, assis \u00e0 une table sur la terrasse, regardant le vent qui soul\u00e8ve une l\u00e9g\u00e8re poussi\u00e8re en pr\u00e9vision d\u2019une temp\u00eate durant la nuit. Pour l\u2019instant, il a install\u00e9 son pied-\u00e0-terre dans un de ses bungalows, celui-l\u00e0 m\u00eame o\u00f9 le grand-p\u00e8re de Joel a s\u00e9journ\u00e9 pendant les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, alors que Joel, qui a accept\u00e9 son invitation, occupe maintenant une petite suite au premier \u00e9tage, deux des anciennes chambres ayant \u00e9t\u00e9 r\u00e9unies en un seul appartement. Les nuits sont chaudes, lourdes, et la plupart du temps, quand le vent se l\u00e8ve, c\u2019est uniquement pour annoncer une temp\u00eate s\u00e8che comme celle qui va arriver dans quelques heures. Joel lui dit que bient\u00f4t la pluie viendra s\u2019installer pour plusieurs jours et qu\u2019il faut d\u00e8s maintenant garantir les moyens de la retenir. S\u2019il \u00e9tait catholique croyant, il dirait que Joel est son ange gardien, il veille \u00e0 tout sans trop le laisser para\u00eetre, lui donne conseil sans imposer sa volont\u00e9, l\u2019instruit sur ce qu\u2019il faut savoir pour se frayer un chemin dans ce mode de vie qui le confond encore un peu. Un jour, il prendra le temps d\u2019y r\u00e9fl\u00e9chir plus longuement. Il vit encore en permanent \u00e9tat d\u2019alerte. Une question impromptue, des paperasses \u00e0 signer avec son nouveau nom, des questions proc\u00e9duri\u00e8res \u00e0 r\u00e9gler le rendent nerveux.&nbsp; Il ne comptait pas que la curiosit\u00e9 des visiteurs et des clients retombe sur lui de mani\u00e8re si insistante, mais en m\u00eame temps, il fallait s\u2019en douter. C\u2019est si rare de ces jours qu\u2019un \u00e9tranger s\u2019installe dans la ville. Il essaie de faire en sorte que le peu d\u00e9tails qu\u2019il donne sur sa vie s\u2019applique \u00e0 toutes les circonstances possibles et fournit abondance de d\u00e9tails sur sa d\u00e9couverte de l\u2019h\u00f4tel, ses d\u00e9marches pour l\u2019acheter, la rencontre avec Joel au Jerry\u2019s Pub. &nbsp;Pour le pass\u00e9 qu\u2019il s\u2019est forg\u00e9, il n\u2019a que des mots \u00e0 vendre, aucune \u00e9motion, aucune pointe de vrai qui puisse lui donner de l\u2019\u00e9paisseur. Quelqu\u2019un d\u2019un peu fut\u00e9, comme Alice par exemple, ne s\u2019y m\u00e9prendrait pas, mais personne, m\u00eame elle, ne pense aux autres comme de possibles hors-la-loi \u00e0 moins que ceux-ci ne leur donnent une bonne raison pour cela. Et lui, n\u2019en donne aucune, bien au contraire. Heureusement aussi que Joel est l\u00e0 pour faire les frais de la conversation qui lui fait d\u00e9faut. Il ne lui pose aucune question indiscr\u00e8te, m\u00eame s\u2019il pressent que quelque chose d\u2019important se cache derri\u00e8re son mutisme obstin\u00e9. Tant que cela pourra tenir entre les barri\u00e8res de ces conditions tacites que tous deux ont accept\u00e9es, il n\u2019a pas \u00e0 s\u2019en faire. Mais il lui co\u00fbte de n\u2019\u00eatre pas honn\u00eate envers son nouvel ami. Il sait aussi que cette vigilance constante ira au fil des jours en s\u2019att\u00e9nuant et il est certain que tant qu\u2019il se maintiendra sur le qui-vive tout ira bien. Mais il sait aussi qu\u2019un jour, son attention faiblira, car on ne peut vivre constamment aux aguets, et que le coup frapp\u00e9 au moment o\u00f9 il s\u2019y attendra le moins, sera le dernier et fatal. Tant que ce moment n\u2019arrivera pas, il respire.&nbsp; <strong>4<\/strong> La bonne f\u00e9e repart, murmure Alice Weber, assise au bar du Silver Hotel, jambes crois\u00e9es sous une jupe longue en jean. Bob remarque dans sa voix une intonation d\u2019amertume. Mais vous reviendrez, n\u2019est-ce pas&nbsp;? lui demande-t-il avec un sourire. Pas de sit\u00f4t. J\u2019ai trois contrats \u00e0 boucler au Canada. Oui, continue-t-elle en voyant son air de surprise, je m\u2019en vais dans les terres froides. Cela me rafraichira les id\u00e9es. Tu connais le Canada&nbsp;? Vaguement, lui r\u00e9pond-il. C\u2019est pas de l\u00e0 que t\u2019arrivais quand je t\u2019ai vu \u00e0 l\u2019a\u00e9roport&nbsp;? Oui, c\u2019est vrai, dit-il en ajoutant effront\u00e9ment un mensonge, je venais de rendre visite \u00e0 un ami malade. Elle le regarde fixement dans les yeux. Tu t\u2019en rends pas compte, mais tous ces airs myst\u00e9rieux que tu prends sont particuli\u00e8rement attirants pour une femme. Il baisse les siens et se tait. Je vous suis vraiment reconnaissant d\u2019avoir eu l\u2019id\u00e9e du spectacle, reprend-il au bout de quelques secondes. Cela a fait une sacr\u00e9e pub pour l\u2019h\u00f4tel. Une bonne publicit\u00e9, ajoute-t-elle, tout en remarquant le brusque changement de sujet. Joel te l\u2019a peut-\u00eatre pas dit, mais cet endroit \u00e9tait depuis sa naissance un antre de p\u00e9ch\u00e9s. Elle \u00e9clate de rire. Je ne le savais pas quand j\u2019ai achet\u00e9 l\u2019h\u00f4tel, mais cela n\u2019y aurait rien chang\u00e9. Ma d\u00e9cision \u00e9tait prise. Et les p\u00e9ch\u00e9s, il y en a partout, pas seulement ici. Je t\u2019le fais pas dire. C\u2019est un bonne v\u00e9rit\u00e9, ajoute-elle. &nbsp;Ceux d\u2019ici \u00e9taient commis au grand jour. On pouvait pas se tromper. Bon, cette note est pr\u00eate&nbsp;? Je voudrais pas encore une fois rater mon avion \u00e0 cause de toi. Oui, elle pr\u00eate. Et Bob lui tend une feuille de papier, sans lui dire, cependant, qu\u2019il lui a fait un prix sp\u00e9cial, en soustrayant les deux nuits du concert. Elle ne semble pas le remarquer, pr\u00e9sente sa carte, paie en silence et se l\u00e8ve. Il lui souhaite bon voyage tout en l\u2019accompagnant jusqu\u2019\u00e0 la sortie du bar, la suit du regard jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle disparaisse, engloutie par les voitures du parking. Ses yeux sont gris cercl\u00e9s de noir, pense-t-il, et elle est tout simplement arriv\u00e9e trop t\u00f4t.&nbsp; &nbsp;<strong>5<\/strong> Il y a des pages blanches qu\u2019on voudrait inscrire sur sa vie pour ne pas devoir parler de tout ce qui empoisonne, parfois un simple regard, des mots qu\u2019on voudrait oublier ou des \u00eatres qui n\u2019auraient jamais d\u00fb exister. Chaque h\u00f4tel garde pour lui seul ces pages immacul\u00e9es que le temps s\u2019empresse de froisser pour les jeter au loin. Celui-ci n\u2019est pas une exception. Il faut \u00eatre agile et rapide, les attraper au vol, avant qu\u2019elles ne disparaissent sans laisser de trace. &nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>Codicille<\/strong> <strong>:<\/strong> Ce texte, \u00e9crit pour le cycle Progression, sert le levier \u00e0 Faire un livre. Apr\u00e8s plusieurs semaines \u00e0 parcourir les souterrains d&rsquo;une \u00e9bauche d&rsquo;histoire, je reviens \u00e0 la surface, tr\u00e8s peu s\u00fbre du chemin que je vais prendre. Il faut une sacr\u00e9e dose de v\u00e9rit\u00e9 pour pouvoir inventer. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 Joel regarde son ancien h\u00f4tel qui brille comme au temps de sa jeunesse. Il a lui-m\u00eame aid\u00e9 \u00e0 repeindre la fa\u00e7ade, les colonnades, et aussi l\u2019enseigne qui danse sur des gonds huil\u00e9s, le nom de toujours remis \u00e0 neuf, en ocre sur fond jaune, et il n\u2019est pas m\u00e9content de son travail. Bob a ajout\u00e9 une rang\u00e9e suppl\u00e9mentaire de <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p12-l-inventer-vrai\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#P12 | l\u2019inventer vrai<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":332,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2070,2836],"tags":[],"class_list":["post-53618","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pete-2021-progression","category-progression-12-bolano"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/53618","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/332"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=53618"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/53618\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=53618"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=53618"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=53618"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}