{"id":53862,"date":"2021-10-07T17:30:51","date_gmt":"2021-10-07T15:30:51","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=53862"},"modified":"2021-11-05T16:47:08","modified_gmt":"2021-11-05T15:47:08","slug":"portraits-craches-autobiographie-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/portraits-craches-autobiographie-2\/","title":{"rendered":"autobiographies #02 | portraits crach\u00e9s"},"content":{"rendered":"\n<p>Lulu,<\/p>\n\n\n\n<p>Lulu, l\u2019aiguille \u00e0 la main, il disait \u00ab&nbsp;un pieu&nbsp;\u00bb pour d\u00e9signer l\u2019\u00e9norme aiguille, vient d\u2019entendre sonner les cinq coups \u00e0 l\u2019\u00e9glise en face de l\u2019atelier. \u00c0 la jointure du bourrelet et de la toile de coutil ray\u00e9, il enfonce l\u2019aiguille et la laisse l\u00e0, bien piqu\u00e9e, visible, trouant le matelas. \u00c0 travers la verri\u00e8re, les rayons de soleil jouent avec les fines poussi\u00e8res de plume ou de crin qui volettent. De la main, il aligne  boites de clous de tapissier, ficelles et ciseaux sur la table devant les rouleaux de toile de jute. Puis accroche sa blouse grise \u00e0 la pat\u00e8re pr\u00e8s de la porte, peigne d\u2019un geste de la main ses cheveux boucl\u00e9s pour disperser quelques bouffettes de laine. Il traverse le couloir, arrive directement derri\u00e8re le bar o\u00f9 sont  align\u00e9es les bouteilles, pour prendre la rel\u00e8ve de sa femme. Saisi par l\u2019odeur du tabac, des m\u00e9gots dans le cendrier jaune. Regard sur les gamins qui jouent  autour du monument aux morts sur la place de la mairie. Pas sa fille, elle, elle  doit \u00eatre \u00e0 c\u00f4t\u00e9, dans la cuisine, \u00e0 faire ses devoirs. Visage ouvert d\u2019un grand sourire, il salue les habitu\u00e9s au comptoir, le carr\u00e9 des joueurs de belote. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 la p\u00eache Edmond ? Et toi, pas trop chaud dans l\u2019atelier ? Lulu lance un clin d\u2019\u0153il \u00e0 Camille qui fait semblant de lire La Nouvelle R\u00e9publique mais qui attend le moment o\u00f9 l\u2019heure de la soupe aura fait \u00e0 chacun regagner ses p\u00e9nates. C\u2019est qu\u2019elles sont pas commodes les bobonnes. Alors, Lulu, pseudonyme Coutant pendant la r\u00e9sistance,  viendra s\u2019asseoir avec Camille, cinq minutes pas plus, en m\u00e9moire des camarades.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Jeannette, cheval \u00e9chapp\u00e9,  saute de la luxueuse traction ; elle gravit quatre \u00e0 quatre les marches qui conduisent au perron du pavillon  en pierres meuli\u00e8res de la maison des cousins. Ses parents peinent \u00e0 la suivre. Entr\u00e9e sans frapper, elle serre les enfants dans ses bras, les \u00e9touffe presque, le museau de son renard en fourrure leur gratte le visage. Elle d\u00e9pose une boite en fer sur la table de la salle \u00e0 manger. Tr\u00e8s fi\u00e8re \u00ab&nbsp; Les g\u00e2teaux, c\u2019est moi qui les ai faits !&nbsp;\u00bb . Volubile, elle jette son manteau sur le canap\u00e9, le renard en fourrure s\u2019\u00e9crase, \u00e9tendu sur le sur le carrelage. Fascin\u00e9s, l\u00e9g\u00e8rement apeur\u00e9s, les enfants regardent grande cette jeune-fille, femme ? On ne sait pas trop, elle n\u2019est pas mari\u00e9e. Sur une vieille photo, elle appara\u00eet en demoiselle d\u2019honneur. Grand sourire au photographe, sourcils bien marqu\u00e9s en arc de cercle, longue  robe blanche serr\u00e9e \u00e0 la taille par une large ceinture en velours noir. Un visage franc, avenant. Pourtant, c\u2019est \u00e0 mots couverts , avec une attitude condescendante,  teint\u00e9e de piti\u00e9,  que les adultes parlent d\u2019elle. Il est question de s\u00e9jours mais pas de vacances. Des noms, des phrases  reviennent \u00ab&nbsp;Ville-Evrard, Maison Blanche, Sainte-Anne.&nbsp; Elle y est encore retourn\u00e9e apr\u00e8s sa crise. On esp\u00e8re que \u00e7a ira mieux, de nouveaux traitements. Ses pauvres parents&#8230;&nbsp;\u00bb Un jour, elle se marie avec un horloger, un gars de l\u2019est de la France. Elle s\u2019exile avec lui en Lorraine. \u00ab&nbsp;A croire qu\u2019il n\u2019avait rien vu, tant mieux pour elle.&nbsp;\u00bb Ses parents meurent. Dans la maison en meuli\u00e8res, on n\u2019en entend plus parler.  Quand elle d\u00e9c\u00e8de, apr\u00e8s son mari, sans enfants, son modeste h\u00e9ritage va \u00e0 ces cousins \u00e9loign\u00e9s au mariage duquel elle \u00e9tait la demoiselle d\u2019honneur corset\u00e9e dans sa large ceinture de velours noir. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Grande, s\u00e8che, port altier, rigide, cheveux gris liss\u00e9s dans un chignon, le bruit r\u00e9gulier de sa canne sur le chemin caillouteux la pr\u00e9c\u00e8de, claquement sec de la barri\u00e8re en bois qu\u2019on ouvre. Elle s\u2019avance dans la cour, effrayant les poules, les chassant avec sa canne, s\u2019essuie le front avec un mouchoir en dentelle brod\u00e9  en rose \u00e0 ses initiales : C. C. Quelle chaleur ! J\u2019ai bien failli renoncer mais tu me connais ! je dois vieillir, le sentier a de moins en moins d\u2019ombre. On lui tend un verre d\u2019eau rougi de liqueur de cassis. Elle s\u2019assoit, \u00e0 l\u2019ombre du marronnier, dos droit sur la chaise en paille. Jauge sa soeur de son regard bleu acier, voit sa vieille blouse noire et blanche, ses doigts d\u00e9form\u00e9s par l\u2019arthrose. Elle enl\u00e8ve pr\u00e9cautionneusement son chapeau de paille orn\u00e9 d\u2019un ruban de satin  bleu, le pose sur la table repoussant quelques cartes postales en noir et blanc datant d\u2019avant la premi\u00e8re guerre mondiale : des lacs  de Suisse, une ville Allemande, Biarritz&#8230; Elle en saisit une. Pourquoi vous avez ressorti ces vieilleries ? Les enfants sont curieux, et puis je pensais que cela te ferait plaisir de les revoir. Plaisir ? Elle se raidit, les poings serr\u00e9s. Plaisir de me rappeler que mes ann\u00e9es de jeunesse je les ai pass\u00e9es \u00e0 faire la bonniche, \u00e0 passer d\u2019une famille \u00e0 l\u2019autre pour m\u2019occuper des enfants. J\u2019enjolivais pour vous faire r\u00eaver, je n\u2019avais pas eu le choix de toute fa\u00e7on. <br>Mais chaque lieu \u00e9tranger m\u2019\u00e9loignait de ce marronnier. Les cartes postales, vous pouvez les br\u00fbler.<\/p>\n\n\n\n<p>Catherine GUILLEROT le 7 octobre<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lulu, Lulu, l\u2019aiguille \u00e0 la main, il disait \u00ab&nbsp;un pieu&nbsp;\u00bb pour d\u00e9signer l\u2019\u00e9norme aiguille, vient d\u2019entendre sonner les cinq coups \u00e0 l\u2019\u00e9glise en face de l\u2019atelier. \u00c0 la jointure du bourrelet et de la toile de coutil ray\u00e9, il enfonce l\u2019aiguille et la laisse l\u00e0, bien piqu\u00e9e, visible, trouant le matelas. \u00c0 travers la verri\u00e8re, les rayons de soleil jouent <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/portraits-craches-autobiographie-2\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #02 | portraits crach\u00e9s<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":448,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-53862","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/53862","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/448"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=53862"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/53862\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=53862"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=53862"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=53862"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}