{"id":54024,"date":"2021-10-09T09:30:41","date_gmt":"2021-10-09T07:30:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=54024"},"modified":"2021-10-09T17:44:09","modified_gmt":"2021-10-09T15:44:09","slug":"autobiographies03-tilleul","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies03-tilleul\/","title":{"rendered":"autobiographies #03  | tilleul"},"content":{"rendered":"\n<p>Le boulevard bute sur la derni\u00e8re maison, n\u00b0 38. Un cul de sac. Derri\u00e8re elle, la colline, des pr\u00e9s, deux fermes. Le portail grince. Une haie de lauriers roses et la masse du tilleul, luxuriant. Celui qui m\u2019a accueillie toute mon enfance. Un arbre-ami qui m\u2019offrait sa fra\u00eecheur.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me r\u00e9fugiais dans le nid des ses branches-maitresses quand des visiteurs importuns discutaient avec ma grand-m\u00e8re. Ils voulaient rencontrer la petiote, l\u2019embrasser, sur mes joues leurs baves d\u2019escargots hypocrites. Ma grand-m\u00e8re leur disait ne pas savoir o\u00f9 j\u2019\u00e9tais, je jouais sans doute avec une petite voisine. Elle me savait cach\u00e9e par le feuillage opulent du tilleul, elle me prot\u00e9geait.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me r\u00e9fugiais dans ce nid les jours de chagrin, ma m\u00e8re me manquait trop. Avec une amie, nous grignotions des biscuits, nous lisions \u00e0 voix haute, nous chantions. Adieu, tristesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand je m\u2019installais en lui, je m\u2019installais chez un ami. Les fourmis courraient sur ma peau et me chatouillaient. Frissons d\u00e9licieux, je riais.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la chambre au fond du couloir, s\u2019entassaient de gros ballots de toile r\u00eache. Un parfum sucr\u00e9 s\u2019en \u00e9chappait. Ils renfermaient comme un tr\u00e9sor ses inflorescences s\u00e9ch\u00e9es. Souvent, je me blottissais entre eux et m\u2019enivrais de cet ar\u00f4me suave.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque soir, le m\u00eame c\u00e9r\u00e9monial. Une tisane, Cricri ? Verveine, camomille ? Non, non, M\u00e9m\u00e9e, le tilleul du jardin. Doux sommeil, ma ch\u00e9rie.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, me souvenant, je m\u2019imagine que j\u2019aurais pu, tel Cosimo, le baron perch\u00e9 d\u2019Italo Calvino, j\u2019aurais pu d\u00e9cider d\u2019en faire ma demeure, ne jamais le quitter. Mais non, m\u00eame si parfois le monde des adultes me pesait, si je souhaitais d\u00e9couvrir le monde sous un autre angle, ma grand-m\u00e8re ne m\u2019avait jamais oblig\u00e9e \u00e0 manger d\u2019horribles escargots et j\u2019\u00e9tais si heureuse blottie contre elle, je devais atterrir. Ne jamais quitter mon tilleul ? Quelque chose de tendre, de myst\u00e9rieux nous reliait et je ne le devinais pas. Aujourd\u2019hui je le per\u00e7ois.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai du le quitter, quitter le jardin de l\u2019enfance quand ma grand-m\u00e8re est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e. Par grande chance les fen\u00eatres de l\u2019appartement de mes parents s\u2019ouvraient sur une avenue paisible orn\u00e9e de tilleuls. La magie op\u00e9rait \u00e0 nouveau. Chaque matin de printemps, j\u2019ouvrais les volets et leur parfum envahissait ma chambre. Ado curieuse, je lorgnais les gar\u00e7ons qui jouaient dans le jardin d\u2019en face. Je les trouvais beaux, ils m\u2019intriguaient, de loin nous nous adressions des sourires. Les tilleuls \u00e9taient messagers de nos rires. Complices bienveillants.<\/p>\n\n\n\n<p>Un souvenir \u00e0 l\u2019instant surgit. Cette semaine pass\u00e9e \u00e0 parcourir l\u2019\u00eele de Lesbos. Mon compagnon suivait les traces de sa m\u00e8re qui, \u00e0 18 ans, avait fui l\u2019\u00eele et un mariage arrang\u00e9 pour se r\u00e9fugier en France. Dans le creux d\u2019un vallon minuscule, nous avons d\u00e9couvert une for\u00eat, une for\u00eat de tilleuls. Ils se serraient les uns contre les autres, immenses et forts, lan\u00e7ant leurs cimes, formant un cercle de feuilles parfait, en leur centre une fontaine \u00e0 l\u2019eau fra\u00eeche et claire. Boire \u00e0 plus soif, boire \u00e0 lentes gorg\u00e9es. Allong\u00e9s dans l\u2019herbe, deviner dans l\u2019interstice de leurs feuilles le ciel, quelques \u00e9chapp\u00e9es de bleu, r\u00eaver et savoir que l\u00e0 Claude s\u2019\u00e9tait approch\u00e9 de ses origines&#8230; Maintenant, \u00eatre assaillie par le d\u00e9sespoir. Images qui m\u2019envahissent, sinistres, le camp de Moria, les exil\u00e9s entass\u00e9s comme des ennemis dangereux, l\u2019odeur de l\u2019incendie, de la mis\u00e8re, de la mort. Hommes, femmes, enfants d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s. Ils ont quitt\u00e9 un enfer pour un autre enfer. Mityl\u00e8ne d\u00e9vast\u00e9e. Tenter d\u2019oublier, non pas oublier notre monde en folie comme s\u2019il n\u2019existait pas, mais l\u2019accepter tel qu\u2019il est pour tenter de l\u2019aider \u00e0 survivre, \u00e0 changer.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la recherche d\u2019une paix int\u00e9rieure,reprendre mon dialogue avec mon ami le tilleul. Durant quelques ann\u00e9es, un dialogue \u00e0 \u00e9pisodes. Dans mon environnement proche de citadine, pas de tilleul \u00e0 aimer. Mais ce plaisir, certains week-ends, de retrouver face \u00e0 la maison de mon (ex)belle-m\u00e8re, celui-l\u00e0 v\u00e9n\u00e9rable, dress\u00e9 vers le ciel. Je m\u2019asseyais \u00e0 son ombre, sur la margelle de la fontaine, attentive aux chants crois\u00e9s du clapotis de l\u2019eau et du bruissement de ses feuilles. Instants pr\u00e9cieux. Je devais le quitter, les contraintes familiales m\u2019appelaient !<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les Hautes-Alpes, un tilleul est devenu un solide compagnon. La maison \u00e9tait sortie de terre. Devant la chemin\u00e9e, nous avons f\u00eat\u00e9 un premier No\u00ebl et la naissance de mon premier petit-fils. Au printemps, j\u2019ai plant\u00e9 pour lui devant la maison un tilleul. Ils ont le m\u00eame \u00e2ge encore que Tilleul a quelques ann\u00e9es de plus, cinq ann\u00e9es peut-\u00eatre !<\/p>\n\n\n\n<p>Tilleul, je ne sais rien de tes racines, J\u2019en devine une parfois qui jaillit de l\u2019herbe. Je sais ta vigueur en tes repousses que je dois supprimer. Je t\u2019en demande pardon, non tu ne peux pas m\u2019envahir de tes multiples rejetons, mais tu dois rester unique, solide, grandir, m\u2019abriter. Je t\u2019ai offert des coccinelles pour te d\u00e9barrasser des pucerons qui t\u2019envahissent.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu es un arbre de belle allure, tu t\u2019\u00e9lances vers le ciel. Dans ta canop\u00e9e touffue un merle a fait son nid et m\u00e8ne grand tapage. Ton feuillage abrite les rencontres familiales de l\u2019\u00e9t\u00e9. \u00c0 ton ombre, nous dressons la table, nappe fleurie, vin ros\u00e9 bien frais, soupe au pistou, effluves d\u2019ail et de basilic qui chatouillent tes feuilles. Tu assistes \u00e0 nos parties de scrabble, \u00e0 nos lectures, \u00e0 nos \u00e9crits.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce dernier printemps, tes fleurs ont embaum\u00e9 mes journ\u00e9es. Les abeilles ont bourdonn\u00e9, visit\u00e9 le fond de tes corolles, pomp\u00e9 ton nectar, l\u2019ont transform\u00e9 en miel d\u00e9licat, ambr\u00e9-clair. Tu partages avec elles tes richesses avec g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. J\u2019ai cueilli tes fleurs les plus basses. Les jeunes ont dress\u00e9 des \u00e9chelles et se sont enfonc\u00e9s dans ta masse. Ils riaient, comme l\u2019enfant que j\u2019\u00e9tais, du chatouillis des fourmis sur leurs corps. Les fleurs s\u2019amoncelaient sur des draps blancs \u00e9tendus \u00e0 ton pied. La maison \u2013 gr\u00e2ces t\u2019en soient rendues \u2013 embaumait. Souvenir du jadis.<\/p>\n\n\n\n<p>Tes feuilles jaunissent, couleur d\u2019or elles tombent et font tapis \u00e0 mes pieds. Elle sont douce musique sous mes pas. Tu seras nu bient\u00f4t. Toujours, je m\u2019\u00e9tonne, pourquoi te d\u00e9pouiller ainsi alors que le froid arrive, alors que je m\u2019emmitoufle dans de chauds lainages ? Tu me r\u00e9ponds que c\u2019est \u00e9crit dans ta vie d\u2019arbre, que tu hibernes comme la marmotte, que ta vigueur rejaillira plus grande au printemps prochain et que nous reprendrons notre dialogue, et que, aupr\u00e8s de toi, je vivrais heureuse, apais\u00e9e. Aupr\u00e8s de toi, le temps s\u2019\u00e9coule sans bruit. Non, non, il s\u2019\u00e9coute dans le bruissement de tes feuilles sous le vent l\u00e9ger, dans la musique de la pluie sur tes feuilles, le bourdonnement des abeilles, les cris du merle qui y a construit son nid. Le temps s\u2019\u00e9coule \u00e0 sa mani\u00e8re, souvent je m\u2019appuie contre ton tronc, je te caresse, je pense \u00e0 Brassens, oui, aupr\u00e8s de toi je vis heureuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque j\u2019ouvre mon portable, tes feuilles, tes bourgeons emplissent l\u2019\u00e9cran de leur lumi\u00e8re tendre, tes fleurs en forme de c\u0153ur m\u2019envoient un salut amical.<\/p>\n\n\n\n<p>Tilleul, mon ami, bient\u00f4t je te quitterai, rejoindrai la terre qui te nourrit. Tu resteras noble et fier, gardien de mon jardin. Tant d\u2019ann\u00e9es pour toi encore, toi le fid\u00e8le. Toi dont une a\u00efeule s\u2019appela Baucis et aima \u00e0 la folie Phil\u00e9mon, le ch\u00eane. Sois assur\u00e9 de l\u2019amour que te porteront mes enfants et mes petits-enfants.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le boulevard bute sur la derni\u00e8re maison, n\u00b0 38. Un cul de sac. Derri\u00e8re elle, la colline, des pr\u00e9s, deux fermes. Le portail grince. 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