{"id":54203,"date":"2021-10-10T14:40:03","date_gmt":"2021-10-10T12:40:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=54203"},"modified":"2021-10-22T23:38:45","modified_gmt":"2021-10-22T21:38:45","slug":"chercher-larbre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chercher-larbre\/","title":{"rendered":"autobiographies #03 |\u00a0Chercher l&rsquo;arbre"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00ab\u00a0Arbre\u00a0\u00bb. Je me souviens que je d\u00e9testais ce mot. Pas les arbres, le mot. Les arbres, je ne pouvais pas les d\u00e9tester, je ne savais pas ce que c\u2019\u00e9tait. De chez mes parents \u00e0 l\u2019\u00e9cole, il n\u2019y en avait pas. J\u2019en voyais dans mes livres de classe. Ils n\u2019avaient pas d\u2019odeur, pas de forme, pas de nom. Ils \u00e9taient tous pareils. Je savais que c\u2019\u00e9tait des arbres, que ce que je voyais reproduit ou photographi\u00e9 rentrait dans la cat\u00e9gorie \u00ab&nbsp;arbre&nbsp;\u00bb. Quand il fallait en dessiner un, j\u2019alignais verticalement deux b\u00e2tons \u00e0 peu pr\u00e8s parall\u00e8les, d\u2019o\u00f9 je faisais partir quelques lignes auxquelles je collais des trucs pour faire des feuilles. Au moment de No\u00ebl, il y avait les sapins. L\u00e0, le tronc, c\u2019\u00e9tait juste un trait, de part et d\u2019autre duquel je tra\u00e7ais quelques arcs en creux, parfaitement sym\u00e9triques, de plus en plus petits en remontant vers le sommet. Ensuite, j\u2019accrochais un peu partout des trucs pour faire les boules. Le sapin de No\u00ebl \u00e9tait la seule cat\u00e9gorie d\u2019arbres que je connaissais. Dans ma vie, les arbres, c\u2019\u00e9tait comme les vacances au ski ou les discussions \u00e0 table&nbsp;: \u00e7a n\u2019existait pas. \u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 j\u2019apprenais \u00e0 \u00e9crire, ma relation avec les arbres se r\u00e9duisait donc \u00e0 une chose&nbsp;: essayer d\u2019encha\u00eener la boucle du deuxi\u00e8me \u00ab&nbsp;r&nbsp;\u00bb avec celle du \u00ab&nbsp;b&nbsp;\u00bb. Je n\u2019y arrivais jamais. \u00c7a faisait syst\u00e9matiquement deux petits p\u00e2t\u00e9s l\u2019un au-dessus de l\u2019autre toujours de travers, moches, ridicules. Et quand je voyais arriver ce mot, je savais que \u00e7a allait saloper ma ligne bien appliqu\u00e9e, avec une petite crotte suspendue au-dessus du trait, compl\u00e8tement illisible. Du haut de mes six ans, je tournais sombre et lugubre. Alors qu\u2019avec d\u2019autres mots, c\u2019\u00e9tait autre chose. \u00ab\u00a0Tulipe\u00a0\u00bb, par exemple. \u00c7a c\u2019\u00e9tait un mot int\u00e9ressant. Je n\u2019en avais jamais vu non plus, des tulipes, sauf dans mon livre de lecture, dans un vase sur la table de cuisine chez R\u00e9mi et Colette. Dans la cuisine chez moi, il n\u2019y avait pas de fleurs dans un vase, donc pas de tulipes. Mais ce mot, je l\u2019adorais. Une consonne, une voyelle, une consonne, une voyelle, une consonne, une voyelle, avec les trois voyelles qui se tenaient bien dans la ligne, le t qui montait au d\u00e9but, le p qui descendait \u00e0 la fin et le l au milieu, bien droit comme un m\u00e2t. \u00c7a me plaisait beaucoup. \u00c9videmment, je me fichais autant des tulipes que des arbres \u2013&nbsp;parfois, le dimanche, on allait \u00e0 la campagne&nbsp;; je vomissais dans la voiture. Je ne connaissais ni la nature ni la ville. Mais c\u2019\u00e9tait comme si, avec les tulipes, j\u2019avais des petites copines sur lesquelles je pouvais compter, et avec les arbres, des esp\u00e8ces de z\u00e8bres dont je devais me m\u00e9fier.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais \u00e7a, c\u2019\u00e9tait apr\u00e8s le tilleul. Pas le tilleul, l\u2019odeur d\u2019un tilleul. Pas l\u2019odeur d\u2019un tilleul, une odeur dont j\u2019ai su un jour que c\u2019\u00e9tait celle d\u2019un tilleul. Lorsque je suis pass\u00e9e sous un tilleul et que je me suis dit, <em>Tiens, cette odeur<\/em>. Pas, <em>Tiens, cette odeur, je la connais.<\/em> Seulement, <em>Tiens, cette odeur.<\/em> Quelle odeur\u00a0? J\u2019ai lev\u00e9 le nez. C\u2019\u00e9tait un tilleul. Il y avait donc eu un tilleul un jour quelque part. Depuis cette odeur, le tilleul n\u2019est plus seulement une infusion aspir\u00e9e \u00e0 petites gorg\u00e9es br\u00fblantes le soir en lisant mon bouquin. C\u2019est un arbre, un vrai, dont je me dis \u00e0 chaque fois que j\u2019en rencontre un, <em>Tiens, cette odeur, j\u2019aime bien cette odeur<\/em>. \u00c9videmment. Comment ne pas aimer cette odeur\u00a0? Cette odeur brute, qui s\u2019impose de toute sa puissance. Pour masquer ce qui a pu se passer un jour, quelque part. Mais quoi\u00a0?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Arbre\u00a0\u00bb. Je me souviens que je d\u00e9testais ce mot. Pas les arbres, le mot. Les arbres, je ne pouvais pas les d\u00e9tester, je ne savais pas ce que c\u2019\u00e9tait. De chez mes parents \u00e0 l\u2019\u00e9cole, il n\u2019y en avait pas. J\u2019en voyais dans mes livres de classe. Ils n\u2019avaient pas d\u2019odeur, pas de forme, pas de nom. 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