{"id":54208,"date":"2021-10-10T15:21:45","date_gmt":"2021-10-10T13:21:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=54208"},"modified":"2023-06-03T19:39:42","modified_gmt":"2023-06-03T17:39:42","slug":"l-11-hisser-haut-le-pleur-de-la-ville","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l-11-hisser-haut-le-pleur-de-la-ville\/","title":{"rendered":"#L11 |\u00a0hisser haut le pleur de la ville"},"content":{"rendered":"\n<p>Ils sont tous les six \u00e0 d\u00e9ambuler ce soir. Mahyar ne rentrera pas, alors ils feront comme avant. La nuit circule entre eux comme une vigne vierge qui tournicote dans les bronches. Port de Brest, les paquebots g\u00e9ants, le chantier naval interdit d\u2019acc\u00e8s. Le vent est si fort qu\u2019il gomme le ressac de la mer, m\u00eame \u00e0 tendre l\u2019oreille, rien ne peut venir des eaux en contrebas. Juste cette odeur rance en \u00e9coutilles, l\u2019iode arqu\u00e9 par sa soufflerie d\u2019iode, ses deux pieds lourds bien plant\u00e9s dans les narines. A six ils pourront s\u2019abreuver de nuit sans craindre d\u2019\u00eatre attaqu\u00e9s fa\u00e7on l\u00e2che par derri\u00e8re. Ils feront tout le tour du chantier, les cam\u00e9ras de surveillance les reconna\u00eetront comme les silhouettes du soir, aussi communes et r\u00e9guli\u00e8res que les go\u00e9lands qui viennent claudiquer devant eux, imparfaits touristes, croqueurs de frites oubli\u00e9es sur le quai. Entre les go\u00e9lands et les marcheurs du soir, il n\u2019y a qu\u2019une question de taille, tout le reste s\u2019assemble. La t\u00eate pench\u00e9e en avant, le bec jaune de la capuche, les genoux lents, le dos incurv\u00e9, t\u00eate-\u00e0-t\u00eate avec tout le vent ramass\u00e9 de la ville, la morsure du frais dans les oreilles. \u00ab&nbsp;Il n\u2019y a que des rats et des mouettes ici, pourquoi vous n\u2019allez pas au centre&nbsp;?&nbsp;\u00bb leur r\u00e9p\u00e8te le gardien du quai. Mais les immeubles, c\u2019est cent fois par jour qu\u2019ils les sillonnent, ce bitume-l\u00e0, faut qu\u2019il s\u2019\u00e9tende \u00e0 l\u2019horizontale, qu\u2019il se couche sous les yeux quand la nuit tombe. Et puis la solitude, le bien-\u00eatre qu\u2019elle fait d\u2019\u00eatre \u00e0 \u00e7a de sa bouche, le transfert des vents d\u2019ouest, les baffes de vent, la main g\u00e9ante qui t\u2019enveloppe jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arri\u00e8re des jambes, le noro\u00eet qui vient peut-\u00eatre de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Atlantique, peut-\u00eatre New-York, peut-\u00eatre au-del\u00e0, Saint-Pierre-et-Miquelon, le vent vachard, peut-\u00eatre un clairon b\u00e8gue des neiges du Qu\u00e9bec, non pas qu\u2019il soit possible pour eux de les atteindre par la pens\u00e9e, non pas que le froid soit conducteur, non pas canaux dans la t\u00eate o\u00f9 tu pourrais circuler, non pas qu\u2019ils songent \u00e0 y toucher, non pas toucher sa trancher de bonheur, non pas toucher des choses avec les pieds faute de pouvoir y croire, non pas s\u2019asseoir essouffl\u00e9s de nuit, la bruine plein le visage et les battements de c\u0153ur, non pas esp\u00e9rer que tout soit nouveau un jour, pour battre en scansion souple ensemble un six temps d\u2019h\u00e9mistiche entier dans les jambes, le souffle du copain rentr\u00e9 dans ton oreille, non pas la c\u00e9sure entre vos souffles \u2013 coup de vent dans l\u2019\u00e9paule, non pas chanter pour m\u00e9langer le vent, superposer ta voix sur le chant du copain, non pas m\u00e9langer les langues \u00e9trang\u00e8res, m\u00eame si \u00e7a simplifie l\u2019existence, d\u2019entendre une langue \u00e9trang\u00e8re, non pas l\u2019exil dans les oreilles, la rencontre inopportune qui ne d\u00e9range plus, non pas la grille de barbel\u00e9s que vous avez su escalader, c\u2019\u00e9tait rudement dangereux vous auriez pu vous ouvrir le ventre et les bras, non pas la grille, non pas la vision du futur quand tu marches lentement le long d\u2019un porte-containers, non pas la cadence \u00e0 douze pieds pour rimer avec quelqu\u2019un d\u2019autre que toi, le plaisir du transfuge non pas, la col\u00e8re partag\u00e9e non pas, la gestation du triste dans la parka, les graines de tournesol broy\u00e9es sous les m\u00e2choires, \u00e9gren\u00e9es crach\u00e9es, jurons universels, crachats de petites coques qui restent sur la joue, comme une petite salet\u00e9 quand tu mets pas le souffle, non pas la vie menue des graines concass\u00e9es, moins cher qu\u2019une cigarette et \u00e7a remplit le ventre, non pas qu\u2019ils r\u00e9clament un lot de temps qui passe \u00e0 cent \u00e0 l\u2019heure, non pas qu\u2019il faille forc\u00e9ment marcher pour s\u2019all\u00e9ger le c\u0153ur, non pas la pluie qui rentre par les yeux pour laver les conduits de la trouille, non pas la plaie \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du talon parce que les chaussures ne sont pas faites pour marcher 12 heures tout l\u2019alexandrin du jour puis tout l\u2019alexandrin du soir, non pas qu\u2019il faille se marcher dessus pour devenir fort, non pas l\u2019odeur du d\u00e9sordre et la pourriture qui r\u00f4de dans les ports, non pas la chair ouverte sur un rebord de table, non pas les coquilles d\u2019hu\u00eetres piqu\u00e9es par les longs becs, non pas shooter dans un galet, revenir vers le groupe et shooter encore devant dedans et tout en l\u2019air, shooter sa d\u00e9gaine de gitan, shooter sa peine, shooter son regain pokopop pop son regain de ras-le-bol, shooter l\u2019ennui, shooter l\u2019attente, s\u2019envoyer balader, non pas braire dans le noir comme les sir\u00e8nes du port, pour simplement glisser sur les eaux, pleurer tout son saoul comme les copains pleurent d\u2019avoir bu, pleurer ses nuits blanches, pleurer sa d\u00e9gaine khayb khenez chouf le malpropre, non pas qu\u2019il faille toujours se laver, et manger autre chose qu\u2019une tartine de beurre avec le caf\u00e9 noir, non pas qu\u2019il faille se raccorder au monde en marchant chaque fois qu\u2019on s\u2019entend respirer, c\u2019est quelque chose cela, de pousser son pleur dans la nuit noire, m\u00ealer son sel aux ravages de l\u2019iode, jeter l\u2019\u00e9pice de la douleur, ne plus retenir le sanglot, ne plus suffoquer dans le col de la parka, ne plus jeter les yeux en dedans, ne plus lever les poings, ramasser des larmes comme les frites crev\u00e9es sur le quai, ne plus savoir o\u00f9 aller, pleurer sans raison, navire c\u00e2blier. Avec les six copains qui marchent \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Pour hisser haut le pleur de la ville.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ils sont tous les six \u00e0 d\u00e9ambuler ce soir. Mahyar ne rentrera pas, alors ils feront comme avant. La nuit circule entre eux comme une vigne vierge qui tournicote dans les bronches. Port de Brest, les paquebots g\u00e9ants, le chantier naval interdit d\u2019acc\u00e8s. 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