{"id":54235,"date":"2021-10-10T18:52:49","date_gmt":"2021-10-10T16:52:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=54235"},"modified":"2021-10-10T20:52:38","modified_gmt":"2021-10-10T18:52:38","slug":"p12-56-fois-lafond","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p12-56-fois-lafond\/","title":{"rendered":"#P12 | 56 fois Lafond"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>1.<\/strong> Jouxtant les marches de pierre, il y a un puits et un grand timbre. <strong>2<\/strong>.Les Rochelais accueillent les premiers r\u00e9fugi\u00e9s en septembre 1939. <strong>3. <\/strong>Au num\u00e9ro 113, \u00e0 \u00e9gal distance de l\u2019h\u00f4pital psychiatrique et du regard du chat qui dort. <strong>4<\/strong>. Le carillon de la porte vitr\u00e9e tinte \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de chaque client. <strong>5.<\/strong> Au grenier, les feuilles de tilleul ont s\u00e9ch\u00e9. <strong>6.<\/strong> \u00ab&nbsp;Lev\u00e9 de bonne heure. Je ne fais rien et je suis bien fatigu\u00e9. Je ne comprends pas. Ramasser des feuilles me fatigue. Me promener me fatigue. Je ne quitte plus la maison.&nbsp;\u00bb <strong>7.<\/strong>. La lumi\u00e8re d\u00e9cline, Marcel n\u2019est pas rentr\u00e9 et dans la rue, les chars circulent au pas. <strong>8.<\/strong> Elle grimpe l\u2019escalier dans l\u2019impatience de remonter le pass\u00e9. <strong>9.<\/strong> Elle parle des dahlias qu\u2019elle aime tant, des ch\u00eanes majestueux qu\u2019elle observe depuis la terrasse, des fruits de l\u2019\u00e9t\u00e9 et des l\u00e9gumes cach\u00e9s sous la terre. Ensuite, elle raconte les jours et les nuits, les danses nocturnes et les rires filtrant de la berge oubliant de poser les yeux sur la comtoise. <strong>10.<\/strong> Elle oublie. Confond. Ne se souvient plus de la couleur qui recouvrait les murs du caf\u00e9. <strong>11.<\/strong> Le bus s\u2019arr\u00eate devant le grand portail de bois. Deux personnes montent. Personne ne descend jamais. <strong>12.<\/strong> Au fa\u00eete de la fa\u00e7ade, une t\u00eate sculpt\u00e9e dans la pierre observe les allers et venues depuis des centaines d\u2019ann\u00e9es. <strong>13.<\/strong> Elle s\u2019agenouille sur les planches de bois longeant les fraisiers, cueille les fruits rouges en pensant \u00e0 tout ce qu\u2019il y a encore \u00e0 faire. <strong>14.<\/strong> Le fil \u00e0 linge est nu. <strong>15.<\/strong> Des ombres longent les murs d\u2019enceinte, se cachent \u00e0 la faveur des grands arbres. Les issues sont multiples. <strong>16.<\/strong> Sous le foin se chuchotent des plans d\u2019\u00e9vasion. <strong>17.<\/strong> Elle secoue la t\u00eate, refusant de partir. Elle peut encore tenir debout, gravir les escaliers et s\u2019habiller seule. <strong>18.<\/strong> La sabli\u00e8re, 1690 <strong>19.<\/strong> Ses joues sont rouges d\u2019\u00e9motions et de fra\u00eecheur. <strong>20.<\/strong> Jamais aucun bruit ne s\u2019\u00e9chappe de la maison voisine. <strong>21.<\/strong> Elle est au centre de la pi\u00e8ce et ne reconnait rien. &nbsp;<strong>22.<\/strong> Ce matin, la cuisine sent le pain grill\u00e9, les \u0153ufs brouill\u00e9s et la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. <strong>23.<\/strong> Elle lit le programme du cin\u00e9ma, assise sur la premi\u00e8re marche de l\u2019escalier. <strong>24.<\/strong> Le long du mur du champ il y a un ruisseau qui dispara\u00eet vers le jardin voisin. <strong>25.<\/strong> Contre la verri\u00e8re est pos\u00e9e une \u00e9chelle pr\u00e8s d\u2019un arrosoir bleu. <strong>26.<\/strong> Par les lattes disjointes des volets, s\u2019infiltrent des poussi\u00e8res de lumi\u00e8re. <strong>27.<\/strong> Sur la tapisserie de la chambre, des fleurs rouges, comme des coquelicots. <strong>28.<\/strong> Depuis combien de temps n\u2019a-t-elle pas mis de robe&nbsp;? Le lyc\u00e9e&nbsp;? Son d\u00e9part de l\u2019\u00eele&nbsp;? <strong>29.<\/strong> Lorsqu\u2019elle quitte la maison, elle oublie de fermer la porte \u00e0 clef. <strong>30.<\/strong> Le dimanche, c\u2019\u00e9tait toujours la f\u00eate. <strong>31.<\/strong> D\u2019ici, on n\u2019entend pas l\u2019oc\u00e9an, on entend le vol des canards pr\u00e8s du ruisseau, il surprend lorsqu\u2019on s\u2019approche de la berge. Le soir, c\u2019est le chant des crapauds. <strong>32.<\/strong> \u00c7a ne peut pas durer toujours. <strong>33.<\/strong> \u00ab&nbsp;La maison s\u2019en va petit \u00e0 petit il faudrait de la peinture, de la ma\u00e7onnerie, un parquet \u00e0 changer, notre armoire qui s\u2019effondre.&nbsp;\u00bb <strong>34.<\/strong> Le facteur passait deux fois par jour, le matin puis le soir. Souvent, il posait le v\u00e9lo contre le mur, sacoche ouverte, posait le courrier sur le comptoir et buvait un petit verre avant de reprendre la tourn\u00e9e. <strong>35.<\/strong> Au rez-de-chauss\u00e9e, la bu\u00e9e rend invisible ce qu\u2019il se passe \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. <strong>36.<\/strong> Une odeur de pommes cuites se r\u00e9pand dans toute la maison. Trois \u00e0 quatre pommes, du sucre, des \u0153ufs, de la farine et du beurre. Les pages du cahier ouvert sur la table sont jaunies. A c\u00f4t\u00e9 du nom de la p\u00e2tisserie elle a ajout\u00e9&nbsp;: recette de maman. Sur la gazini\u00e8re, l\u2019eau bout pour le caf\u00e9. <strong>37.<\/strong> Elle glisse dans la poche de son gilet une br\u00e8ve liste de courses et quelques pi\u00e8ces. Ce ne sera pas lourd, juste quelques fils de couture. <strong>38.<\/strong> Tickets pour isol\u00e9s civils d\u00e9livr\u00e9s par la Maison d\u2019Arr\u00eat d\u2019Angoul\u00e8me pour \u00eatre utilis\u00e9s du 5 au 29 F\u00e9v. 44. <strong>39.<\/strong> \u00ab&nbsp;J\u2019ai attrap\u00e9 froid dans ma chaise longue et j\u2019ai mal \u00e0 mon poumon gauche&nbsp;\u00bb. <strong>40.<\/strong> Un jardin dans lequel il y a une pompe, une motte au bout sud, jardin avec un lavoir et cours d\u2019eau autour de ladite motte. <strong>41.<\/strong> \u00ab&nbsp;Quel changement de vie en une g\u00e9n\u00e9ration. Je crois qu\u2019il faut mettre chapeau bas devant les jeunes, ils ont une autre conception de la vie, ce que l\u2019on pourrait appeler la confiance de la vie, ne pas avoir peur&nbsp;\u00bb. <strong>42.<\/strong> Marcel habite la margelle du pont de pierre. <strong>43.<\/strong> Pendant ce temps, le lien fut conserv\u00e9. Elle a suivi l\u2019onde des ann\u00e9es, des rencontres et des solitudes sans l\u2019oublier. <strong>44.<\/strong> Sa vie se cristallise dans cette chambre humide. <strong>45.<\/strong> Elle est la couturi\u00e8re du quartier. Elle reprise jusqu\u2019\u00e0 ne plus voir le chat de l\u2019aiguille qui se perd dans le flou de l\u2019\u00e2ge. Elle se pique et se repique les doigts ensanglantant les tissus de sa vue qui se brouille. <strong>46.<\/strong> Dans le foss\u00e9 r\u00f4de des silhouettes enlac\u00e9es, des brins de paille oubli\u00e9s et l\u2019espoir de se rendre invisible. <strong>47.<\/strong> Le bois bruisse des murmures des \u00e9vad\u00e9s, des coups de haches \u00e0 l\u2019or\u00e9e de l\u2019hiver et des racines puisant l\u2019eau des sources de Lafond. <strong>48.<\/strong> Quand on lui demande son \u00e2ge, elle dit toujours \u00ab&nbsp;37 ans&nbsp;\u00bb. Elle s\u2019est arr\u00eat\u00e9e \u00e0 cet \u00e2ge, et il est impossible de lui en faire dire un autre. <strong>49.<\/strong> Les traces du passage de Camille sont l\u00e0. La tasse \u00e9gouttant encore sur l\u2019\u00e9vier, les quelques miettes \u00e9parses oubli\u00e9es sur la toile cir\u00e9e, un morceau de papier qui n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0 la veille et o\u00f9 est not\u00e9 \u00ab&nbsp;Bonne journ\u00e9e&nbsp;\u00bb. <strong>50.<\/strong> Il y avait, le long du comptoir, des habitu\u00e9s et quelques voyageurs de passage. Les conversations s\u2019animaient \u00e0 mesure que les verres se vidaient et se remplissaient. On ne les comptait plus, on entendait, dans le brouhaha des conversations, \u00e0 travers le brouillard des fum\u00e9es de cigarettes, \u00ab&nbsp;Chaud, chaud devant&nbsp;!&nbsp;\u00bb sans y pr\u00eater v\u00e9ritablement attention. <strong>51.<\/strong> A cette \u00e9poque, elle pouvait lire dans le journal&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les services de la d\u00e9fense passive informeront tr\u00e8s prochainement le public que tout camouflage des lumi\u00e8res est d\u00e9sormais suspendu&nbsp;\u00bb. <strong>52.<\/strong> Augustine la prend dans ses bras, sans h\u00e9sitation, sans pudeur ni larmoiements. Elle la sert, d\u00e9licatement, entend battre son c\u0153ur dans sa tempe pos\u00e9e sur son \u00e9paule. Elle la rassure, lui dit que tout ira bien. <strong>53.<\/strong> La nuit, Camille entend l\u2019oc\u00e9an comme s\u2019il \u00e9tait derri\u00e8re ses volets. Elle l\u2019entend rugir et la bercer, lui apporter la voix de son grand-p\u00e8re et le murmure des morts. Ils semblent tapis derri\u00e8re les murs de la demeure, si propres alors que l\u2019oc\u00e9an les s\u00e9pare. <strong>54.<\/strong> Elle a quelque chose de familier. Les reflets de ses cheveux&nbsp;? Son regard&nbsp;? Oui\u2026 Son regard&#8230; <strong>55.<\/strong> Elle est \u00e0 pied, sac \u00e0 dos sur les \u00e9paules. Elle est seule, sur le chemin du retour. Un retour craint et elle s\u2019impatiente aussi Elle le veut beau et color\u00e9. Fait des tours et des d\u00e9tours. Scrute l\u2019horizon et fait un pas en arri\u00e8re. Ce soir elle boira jusqu\u2019\u00e0 se saouler, Ivre de souvenirs et de rencontres, de danses et de rires, les mains dans les poches et les pieds poussi\u00e9reux.<strong>56.<\/strong> Ses doigts sont recouverts de peinture bleue. Un bleu breton, un marin au milieu de la mer sur son bateau de p\u00eache. Elle sourit. La barque de Victor \u00e9tait blanche, seule la bord\u00e9e \u00e9tait bleue marine.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Jouxtant les marches de pierre, il y a un puits et un grand timbre. 2.Les Rochelais accueillent les premiers r\u00e9fugi\u00e9s en septembre 1939. 3. Au num\u00e9ro 113, \u00e0 \u00e9gal distance de l\u2019h\u00f4pital psychiatrique et du regard du chat qui dort. 4. Le carillon de la porte vitr\u00e9e tinte \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de chaque client. 5. 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