{"id":54396,"date":"2021-10-12T10:10:45","date_gmt":"2021-10-12T08:10:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=54396"},"modified":"2021-10-29T11:36:10","modified_gmt":"2021-10-29T09:36:10","slug":"arbre-a-mondes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arbre-a-mondes\/","title":{"rendered":"autobiographies #03 |\u00a0arbre \u00e0 mondes"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/noyer-1024x768.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-56015\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/noyer-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/noyer-420x315.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/noyer-768x576.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/noyer-1536x1152.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/noyer-2048x1536.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">\u00c9corce \u00e9paisse, creus\u00e9e profond de rides o\u00f9 enfoncer le bout des doigts. Rugueuse peau reptilienne. Sous l\u2019arbre \u00e0 l\u2019automne, \u00e7a puait l\u2019\u00e2cre d\u2019une fosse aux crocodiles. Le moisi des feuilles mortes chauffait l\u2019herbe pelant par plaques. Elle sentait sous la cro\u00fbte battre le sang de la terre \u00e9corch\u00e9e. S\u2019y m\u00ealait les humeurs rances d\u2019entre les cuisses quand elle s\u2019accroupissait. Arbre \u00e0 crocodiles dans les lueurs dor\u00e9es d\u2019octobre. Elle les entendait choir de tout en haut, les crocos qui se d\u00e9tachaient trop m\u00fbrs. Ils rebondissaient sur l\u2019humus, lourde panse blanch\u00e2tre et palpitante, puis rampaient \u00e0 couvert. S\u2019immobilisaient, ind\u00e9celables parmi les tons fauves. \u00c9piderme craquel\u00e9, \u0153il log\u00e9 dans un n\u0153ud du bois affleurant \u00e0 peine, guettant le mollet dodu pour le happer. Elle n\u2019osait bouger, haletante, quand sur le jardin s\u2019abattait le cr\u00e9puscule. On venait l\u2019y trouver. La nuit sans dormir, elle les entendait mugir pr\u00e8s de la balan\u00e7oire. Battements de deux globes jaunes sans cils multipli\u00e9s par autant de crocodiles tomb\u00e9s de l\u2019arbre, aux aguets. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Arbre \u00e0 serpents grouillant dans la prairie mouill\u00e9e. Lever haut le pied, enjamber, larges comme des racines, les corps longs et tortur\u00e9s des boas moussus dissimul\u00e9s dans l\u2019ombre. Glissaient, invisibles, seulement rep\u00e9rables au remuement du tapis de feuilles bouscul\u00e9es dessous. Des serpents, elle ne d\u00e9celait jamais les t\u00eates assoiff\u00e9es, enfouies, forant la terre, creusant leurs galeries jusqu\u2019au cours d\u2019eau en contrebas. Les boas s\u2019abreuvaient lentement, leur corps se gonflait d\u2019une eau pleine de lentilles o\u00f9 s\u2019\u00e9garait parfois un petit poisson argent\u00e9. Elle collait l\u2019oreille \u00e0 l\u2019\u00e9corce, \u00e9coutait siffler les b\u00eates enferm\u00e9es dans le tronc qui nuit et jour allaient et venaient de l\u2019arbre au ru, du ru \u00e0 l\u2019arbre, obs\u00e9d\u00e9s par leur travail infini de nourriciers. Leurs langues la chatouillaient un peu dans le cou.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">L\u2019oiseau, elle l\u2019entendait aussi. Elle le savait sur une branche l\u00e0-haut, l\u2019ail\u00e9 myst\u00e9rieux qui de son bec tapait et piquait les vers. Elle l&rsquo;avait d\u00e9couvert sur une photographie, ce pluvian d\u2019\u00c9gypte picorant le cuir des animaux sacr\u00e9s du Nil, se faisant un festin de leurs parasites. Comme la nature est bien faite, se disait-elle en levant les yeux, saisissant non pas l\u2019oiseau mais des lambeaux de bleu \u00e0 travers la ramure qui se d\u00e9nudait de son feuillage roussi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Arbre \u00e0 cerveaux. On les rangeait en cageot bien ordonn\u00e9s, prot\u00e9g\u00e9s dans leur coque dont il fallait essuyer la suie noir\u00e2tre qui t\u00e2chait brun les doigts. Quand, dans la jungle sous l\u2019arbre elle sautait comme on traverse \u00e0 gu\u00e9 d\u2019une pierre l\u2019autre, \u00e9vitant serpents et crocodiles, elle tremblait d\u2019avoir \u00e9cras\u00e9 sous sa semelle, roul\u00e9 de l\u2019arbre entre les herbes, un cerveau. Craquement sinistre du cr\u00e2ne broy\u00e9. De ces cerveaux luisants qu\u2019on extirpait en famille \u00e0 la fin du d\u00eener, combien de pens\u00e9es f\u00e9condaient de cruaut\u00e9s plus noires encore les monstres nocturnes qui l\u2019attendaient dans la chambre&nbsp;? Elle observait l\u2019instrument en forme de crocodile qui pr\u00e9tendait sommeiller, inerte et lourd de fonte, parmi les cerveaux fr\u00e9missant dans leur petit cr\u00e2ne que contenait le grand saladier en verre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Mais un vent dur se levait et l\u2019on jetait un regard anxieux sur la masse du vieux arbre si proche dont les branches grin\u00e7aient. Elle se faufilait dehors, \u00e9coutait l\u2019oc\u00e9an envahir le jardin avec la temp\u00eate. Arbre \u00e0 vagues terrifiantes, plus hautes qu\u2019un immeuble, dress\u00e9es sur la nuit. Arbre navire dont la coque immense et les cent m\u00e2ts g\u00e9missaient sous l\u2019assaut des bourrasques. Elle aimait quand \u00e7a tanguait fort. Le vent la prenait, la soulevait, l\u00e9g\u00e8re, ivre de ce vacarme de fin des temps, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019une main ferme la ram\u00e8ne \u00e0 la maison. Au matin, elle contemplait, amarr\u00e9es entre les racines, mille barques verniss\u00e9e d\u2019or au rebord ondul\u00e9. Dans chacune roulait, glac\u00e9e, une goutte d\u2019orage. La tron\u00e7onneuse d\u00e9bitait une grosse branche arrach\u00e9e. Bruit mat des b\u00fbches qu&rsquo;on stockait sous l\u2019appentis. Froufrou des ultimes feuilles. L\u2019\u00e9cureuil roux sautillait dans la paix revenue, s\u2019en allait plus loin planter un autre noyer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9corce \u00e9paisse, creus\u00e9e profond de rides o\u00f9 enfoncer le bout des doigts. Rugueuse peau reptilienne. Sous l\u2019arbre \u00e0 l\u2019automne, \u00e7a puait l\u2019\u00e2cre d\u2019une fosse aux crocodiles. Le moisi des feuilles mortes chauffait l\u2019herbe pelant par plaques. Elle sentait sous la cro\u00fbte battre le sang de la terre \u00e9corch\u00e9e. S\u2019y m\u00ealait les humeurs rances d\u2019entre les cuisses quand elle s\u2019accroupissait. Arbre <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arbre-a-mondes\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #03 |\u00a0arbre \u00e0 mondes<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":455,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2820,2858],"tags":[],"class_list":["post-54396","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-cycle_autobiographies","category-autobiographie-03"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/54396","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/455"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=54396"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/54396\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=54396"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=54396"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=54396"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}