{"id":54504,"date":"2021-10-13T11:11:27","date_gmt":"2021-10-13T09:11:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=54504"},"modified":"2023-05-21T23:26:22","modified_gmt":"2023-05-21T21:26:22","slug":"berlin-nexiste-pas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/berlin-nexiste-pas\/","title":{"rendered":"#P12 | Berlin n&rsquo;existe pas"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>1.<\/strong> Berlin n\u2019existe pas. <strong>2.<\/strong> La ville que je connais tient tout enti\u00e8re dans une main. C\u2019est un morceau de b\u00e9ton gris gros comme le poing, barr\u00e9 de rouge sur sa face lisse. Le reste du bloc est grumeleux, du b\u00e9ton quoi, arrach\u00e9 expr\u00e8s pour moi par un appel\u00e9 de la Volksarmee. Il faisait son service militaire juste ce novembre-l\u00e0, quand les boussoles se sont affol\u00e9es, que le soleil a officiellement cess\u00e9 de se lever \u00e0 l\u2019est, qu\u2019on lui a donn\u00e9 une pioche au lieu d\u2019un fusil. J\u2019ai re\u00e7u un bout du mur de Berlin par la poste. Je me suis \u00e9tonn\u00e9e qu\u2019il soit si l\u00e9ger. Et si je dis qu\u2019il s\u2019appelait Alexander, je ne mentirai pas. <strong>3.<\/strong> Sur l\u2019Alexanderplatz, la tour de la t\u00e9l\u00e9vision, toupie g\u00e9ante \u00e0 antenne unique, a la t\u00eate qui tourne. <strong>4.<\/strong> Berlin n\u2019existe plus. C\u2019est un champ de ruines, une dent creuse, un bunker explos\u00e9, des femmes viol\u00e9es par des hommes en bottes et qui puent. Plus tard, toutes ces femmes seront r\u00e9trospectivement antinazi et c\u00e9l\u00e9breront le jour de leur lib\u00e9ration par les camarades rouges. <strong>5.<\/strong> Les girafes du zoo ont froid. Les petites aussi qui tapinent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la gare. Berlin est une ville qui n\u2019existe m\u00eame pas \u00e0 la t\u00e9l\u00e9. Christiane et ses copines n\u2019avaient pas de boas roses ni de vestes \u00e0 peluches. <strong>6<\/strong>. Les enseignes multicolores \u00e9clairent un cr\u00e9puscule de d\u00e9cembre sur les quais de la Spree. Les branches noires des arbres portent des \u00e9toiles bleues. Marchant lentement devant moi, un touriste en doudoune marron tient bizzarement son portable, comme s\u2019il le promenait, comme si c\u2019est \u00e0 son <em>precious smartphone<\/em> plus qu\u2019\u00e0 lui-m\u00eame qu\u2019il voulait faire d\u00e9couvrir la ville. Il bavarde en m\u00eame temps avec sa compagne emmitouffl\u00e9e. Nous passons devant le Mus\u00e9e de la RDA. Sur la rive d\u2019en face, la cath\u00e9drale ou quelque chose comme \u00e7a prend toutes ses aises. Le touriste rit en pointant son doigt vers un \u00e9tage o\u00f9 je ne distingue rien d\u2019autre que des fen\u00eatres pareilles aux autres. L\u2019immeuble est un quadrillage avec des ouvertures semblables \u00e0 l\u2019intersection de verticales et d\u2019horizontales. En bas, des commerces aux linteaux de n\u00e9on jaune. Sur le toit, une surface arrondie, vitr\u00e9e et tamis\u00e9e, laisse passer la lumi\u00e8re des spots. Le jeune \u00e9tranger s\u2019est arr\u00eat\u00e9 d\u2019un coup, je me cogne \u00e0 son \u00e9paule. Ensemble, nous nous excusons en anglais. Il refait les r\u00e9glages de sa cam\u00e9ra \u00e0 360\u00b0. Comme je le regarde faire, intrigu\u00e9e, il m\u2019explique : j\u2019enregistre pour Streetview, vous connaissez ? Je souris et poursuis mon chemin. Ils entrent dans le DDR-museum. Je me retourne. Non, l\u2019Allemagne de l\u2019Est n\u2019est pas un mus\u00e9e. Ici-m\u00eame, le Palasthotel avait des piliers d\u2019acier et des vitres teint\u00e9es. Au rez-de-chauss\u00e9e, il y avait un restaurant immense et vide, dans une ambiance marron. Il n\u2019y a pas d\u2019autre qualificatif. Marron les \u00e9l\u00e9ments du d\u00e9cor. Marron les fen\u00eatres vitr\u00e9es. Marron le goulasch dans l\u2019assiette. Marron la tenue des serveurs. \u00c0 part eux nous \u00e9tions seules, ma m\u00e8re et moi, dans ce vaste espace occup\u00e9 \u00e0 n\u2019en plus finir par des tables aux formes anguleuses, des chaises aux pieds m\u00e9talliques, avec l\u2019oppressante impression d\u2019avoir d\u00e9barqu\u00e9 sur une autre plan\u00e8te qui n\u2019existe plus. <strong>7.<\/strong> Je traverse la Spr\u00e9e vers l\u2019\u00eele des Mus\u00e9es. Une toute jeune fille pleure devant un mur en briques verniss\u00e9es. Sur le fond d\u2019un bleu profond et changeant, orn\u00e9 de palmettes, de fleurs de marguerites, des lions s\u2019avancent, rampants. Leurs pattes, leur poitrail, leur crini\u00e8re est en relief. Elle pleure de l\u2019\u00e9motion des arch\u00e9ologues, ce qu\u2019ils ont ressenti \u00e0 Babylone devant cette d\u00e9couverte, ces fragments de terre cuite color\u00e9e il y a plus de deux mille ans, \u00e0 leur patience de puzzle, au soleil du d\u00e9sert, mais pourquoi a-t-il fallu remonter le mur dans cette ville ? Elle regarde les briques aux couleurs pass\u00e9es, toutes craquel\u00e9es, et celles qui sont lisses, trop bleues, trop nettes, trop fabriqu\u00e9es. Des bouts de murs bris\u00e9s avec que les briques vraies, pense-t-elle, \u00e7a ferait quel effet ? Les briques refaites ne sont pas moins r\u00e9elles que celles du temps jadis. <strong>8. <\/strong>Babylone n\u2019existe pas plus que Berlin.<strong> 9. <\/strong>La ville que je connais est ferm\u00e9e \u00e0 l\u2019ouest par une zone militaire constitu\u00e9e de barbel\u00e9s, d\u2019une s\u00e9rie de miradors et d\u2019un mur qu\u2019on voit de loin, uniform\u00e9ment gris, comme on condamnerait une pi\u00e8ce aux fondements vermoulus mena\u00e7ant de faire cro\u00fbler tout l\u2019\u00e9difice. <strong>10.<\/strong> En \u00e9t\u00e9, les lyc\u00e9ens partent ramasser les patates aux champs, selon un plan bien \u00e9tabli. <strong>11.<\/strong> \u00c0 la rentr\u00e9e, on les emm\u00e8nera \u00e0 Potsdam, en contournant la cellule malade (Berlin-Ouest), isol\u00e9e afin de ne pas contaminer le reste de l\u2019organisme. <strong>12.<\/strong> Dans les jardins de Potsdam, des statues toutes blanches, des statues toutes nues, ou presque, cachent leurs avantages derri\u00e8re des draperies raides. Un petit groupe de promeneur reste fascin\u00e9 par les fesses bien expos\u00e9es d\u2019un personnage en torsion ne parvenant pas \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 l\u2019emprise des bras d\u2019un barbu nou\u00e9s autour de son torse. Il s\u2019agit probablement d\u2019Hercule et Ant\u00e9e. Bras lev\u00e9, visage r\u00e9vuls\u00e9, ce dernier semble crier \u00e0 l\u2019aide, ou les prendre \u00e0 t\u00e9moin de sa d\u00e9tresse. Ils ne regardent que ses fesses, et ses cuisses musculeuses. <strong>13.<\/strong> Berlin est une grande ville dont les rues sont tr\u00e8s larges, parfaitement bien align\u00e9es, les maisons belles, et l\u2019ensemble r\u00e9gulier : mais comme il n\u2019y a pas lontemps qu\u2019elle est reb\u00e2tie, on n\u2019y voit rien qui retrace les temps ant\u00e9rieurs. Ces lignes, \u00e9crites en 1813, pourraient s\u2019appliquer \u00e0 la ville aujourd\u2019hui. Aucun monument gothique ne subsiste au milieu des habitations modernes ; et ce pays nouvellement form\u00e9 n\u2019est g\u00ean\u00e9 par l\u2019ancien en aucun genre. Que peut-il y avoir de mieux, dira-t-on, soit pour les \u00e9difices, soit pour les institutions, que de n\u2019\u00eatre pas embarrass\u00e9 par des ruines ? Les ruines, ch\u00e8re Madame de Sta\u00ebl, sur lesquelles repose aujourd\u2019hui Berlin, sont effroyables \u00e0 la pens\u00e9e. On voudrait les refuser. Pouvoir les oblit\u00e9rer. On n\u2019ose moralement pas. Et comme on n\u2019ose pas, on les entretient. On n\u2019en sort pas. <strong>14. <\/strong>Berlin est un labyrinthe de la pens\u00e9e. <strong>15. <\/strong>Sens unique. <strong>16.<\/strong> Un quartier confus au plus haut point, entrelacs de rue que j\u2019\u00e9vitais depuis des ann\u00e9es, s\u2019offrit d\u2019un coup \u00e0 mon regard le jour o\u00f9 un \u00eatre aim\u00e9 y emm\u00e9nagea. Ce fut comme si, \u00e0 sa fen\u00eatre, on avait install\u00e9 un projecteur qui, de son faisceau lumineux, d\u00e9coupait les environs. <strong>17.<\/strong> \u00ab&nbsp;Cela ne peut pas continuer ainsi. La d\u00e9gringolade g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. C\u2019\u00e9tait mieux avant. C\u2019est la crise.&nbsp;\u00bb La fixation impuissante sur les id\u00e9aux de s\u00e9curit\u00e9 et de propri\u00e9t\u00e9 emp\u00eache d\u2019apercevoir les stabilit\u00e9s extr\u00eamement remarquables sur lesquelles se fonde la situation actuelle. La stabilisation relative de ces derni\u00e8res d\u00e9cennies ayant \u00e9t\u00e9 favorable au bourgeois moyen, il croit devoir consid\u00e9rer comme instable toute situation qui le d\u00e9poss\u00e8de. Mais jamais, nulle part, les situations stables n\u2019ont eu besoin d\u2019\u00eatre des situations plaisantes, et il existait d\u00e9j\u00e0 au d\u00e9but du si\u00e8cle des couches sociales pour lesquelles les situations stabilis\u00e9es \u00e9taient la mis\u00e8re stabilis\u00e9e. <strong>18. <\/strong>Berlin n\u2019est pas la ville dans laquelle Walter Benjamin \u00e9vitait certains quartiers avant qu\u2019y vive sa bien-aim\u00e9e, n\u2019est pas la ville o\u00f9, enfant, il allait voir les photographies st\u00e9r\u00e9oscopiques du Kaiserpanorama, n\u2019est pas la ville qui l\u2019a chass\u00e9 en 1933. <strong>19.<\/strong> Le Kaiserpanorama. Autour d\u2019un cylindre \u00e0 pans coup\u00e9s, deux fois haut comme un homme, sont dispos\u00e9s des chaises. Il y en a vingt-cinq en tout, devant les vingt-cinq panneaux permettant chacun \u00e0 un spectateur d\u2019accoler ses yeux aux lunettes, l\u2019une verte, l\u2019autre rouge, permettant de voir en relief les images st\u00e9r\u00e9oscopiques projet\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du dispositif. Les images changent toutes les semaines. De Berlin on est transport\u00e9 au Caire, \u00e0 Rome, ailleurs. <strong>20.<\/strong> Berlin n\u2019existe pas. <strong>21.<\/strong> Trois millions six cent soixante dix mille cinq cent vingt deux habitants dans Berlin et le Land de Berlin. Pas cinquante-six ni vingt-et-un. Trois millions six cent soixante dix mille cinq cent vingt deux individuelles vies \u00e0 raconter pour remplacer la d\u00e9mographie par la litt\u00e9rature. <strong>22.<\/strong> Berlin n\u2019existe pas. Parfois des villes diff\u00e9rentes se succ\u00e8dent sur le m\u00eame sol et sous le m\u00eame nom, naissent et meurent sans s\u2019\u00eatre connues, sans avoir jamais communiqu\u00e9, sans aucun rapport entre elles. Ces trois millions et plus de vies ne se d\u00e9roulent pas \u00e0 Berlin, mais dans une ville qui, par hasard, porte le m\u00eame nom que Berlin.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Berlin n\u2019existe pas. 2. La ville que je connais tient tout enti\u00e8re dans une main. C\u2019est un morceau de b\u00e9ton gris gros comme le poing, barr\u00e9 de rouge sur sa face lisse. Le reste du bloc est grumeleux, du b\u00e9ton quoi, arrach\u00e9 expr\u00e8s pour moi par un appel\u00e9 de la Volksarmee. 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