{"id":54582,"date":"2021-10-13T23:17:22","date_gmt":"2021-10-13T21:17:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=54582"},"modified":"2021-10-15T22:18:02","modified_gmt":"2021-10-15T20:18:02","slug":"p12-une-ville-invisible","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p12-une-ville-invisible\/","title":{"rendered":"#P12 | une ville invisible"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>1.<\/strong> Une jeune femme s\u2019assoit sur la margelle de la fontaine. Allume f\u00e9brilement une cigarette. Pour la jeter brusquement et bondir \u00e0 l\u2019assaut de la rue d\u00e9serte. <strong>2.<\/strong> Un jardin fr\u00e9missant dans l\u2019air du matin, imperm\u00e9able \u00e0 la rumeur naissante de la ville. Fragments de ciel bleu \u00e0 travers les branches du cerisier. Sur la petite table, deux tasses de caf\u00e9s. <strong>3.<\/strong> Ce serait une ville travers\u00e9e d\u2019embruns, \u00e0 port\u00e9e d\u2019oc\u00e9an. <strong>4.<\/strong> A mar\u00e9e basse, grands chantiers sur la plage ruisselante&nbsp;: pelles et seaux \u00e0 l\u2019assaut du sable en vue de barrages et d\u00e9tournements de rus. <strong>5.<\/strong> elle court depuis le petit matin, depuis l\u2019aube frileuse, elle court sans pouvoir s\u2019arr\u00eater, elle court \u00e0 perdre le souffle, impossible \u00e0 confondre avec les joggeuses du matin dans leur v\u00eatements fluo et chaussures de sport &nbsp;: elle court en noir et deuil d\u00e9j\u00e0, de l\u2019enfance de l\u2019adolescence d\u2019une vie d\u2019adulte pas m\u00eame v\u00e9cue, elle court en ombre fuyante qui hante la ville poisse et humide englu\u00e9e dans le jaune p\u00e2le des r\u00e9verb\u00e8res elle court se fondre dans le gris brouillard matinal, n\u2019\u00eatre que gouttes de bruine, fra\u00eeches et l\u00e9g\u00e8res elle court, ouvre grand la bouche non pour crier mais boire le brouillard de ce petit matin de novembre elle court et s\u2019arr\u00eate net tout soudain face \u00e0 la fontaine place centrale face aux lions de pierre elle s\u2019assoit sur la margelle, allume f\u00e9brile une cigarette pour la jeter brusquement et bondir \u00e0 l\u2019assaut de la rue d\u00e9serte rejoindre la corniche n\u2019en faire qu\u2019une bouch\u00e9e se diluer en gouttelettes fra\u00eeches diffract\u00e9e par la lumi\u00e8re en eau de mer en eau de pluie en eau de ru ruisseau rivi\u00e8re fleuve mare lac \u00e9tang, non, pas d\u2019eau stagnante, eau courante plut\u00f4t, riante d\u00e9valante vaste espace mer ou oc\u00e9an aux limites lointaines confins de l\u2019oubli elle ne pense qu\u2019\u00e0 \u00e7a sans songer que demain la dilution serait la une du quotidien, pauv\u2019 petite si jolie c\u2019est-y pas triste qui aurait cru j\u2019en reviens pas sait-on pourquoi&nbsp;? y para\u00eet que\u2026 de quoi nourrir les faits, divers si possible, mais elle, elle court court press\u00e9e par l\u2019impensable tendue vers la dilution diffraction elle passe devant la boulang\u00e8re \u00e0 peine ouverte qui demain t\u00e9moignera star \u00e9ph\u00e9m\u00e8re du fait divers \u00ab&nbsp;encore une qui veut son train&nbsp;\u00bb <strong>6.<\/strong> Sur sa terrasse, l\u2019homme est comme fig\u00e9. Immobile depuis bient\u00f4t une heure. T\u00eate lev\u00e9e, il guette le ciel. <strong>7.<\/strong> Il y aurait une gare. Une ville faite de travers\u00e9es, d\u2019arriv\u00e9es et de d\u00e9parts. <strong>8.<\/strong> Les chiens aboient et la nuit ne passe pas. <strong>9.<\/strong> Elle pose l\u2019enveloppe sur la table. Elle parcourt la cuisine du regard. L\u2019\u00e9glise sonne six coups. C\u2019est le signal. <strong>10.<\/strong> La vieille folle du troisi\u00e8me qu\u2019insulte encore les passants. Terminera \u00e0 l\u2019asile de fous. Tiens, Madeleine, du 8<sup>\u00e8me<\/sup>. Un beau brin de fille. Ce qu\u2019elle a pouss\u00e9. Doit en faire tourner des t\u00eates. Manquerait plus qu\u2019elle tourne grosse. Penser \u00e0 arroser les plantes de la m\u00e8re D. Faudrait pas les faire crever. Et l\u2019autre pauvre type qu\u2019arr\u00eate pas de compter, chaque fois que je le croise, j\u2019l\u2019entends compter, y compte quoi \u00e0 la fin&nbsp;! Tiens, le facteur est en avance ce matin&nbsp;! Avec cette pluie pourtant. Que voulez-vous&nbsp;? On fait aller. <strong>11.<\/strong> Il y aurait des errances. <strong>12.<\/strong> Comme chaque matin, il attend l\u2019ambulance. Sur le bord de la rue. Il \u00e9conomise ses gestes. Comme pour les faire durer le plus longtemps possible. C\u2019est toujours \u00e7a de gagn\u00e9. <strong>13.<\/strong> Sur la table de la cuisine&nbsp;: une tasse de caf\u00e9 vide, une lettre. L\u2019homme l\u2019ouvre, la lit, la referme, se rassoit. Et sourit&nbsp;: elle l\u2019a donc fait&nbsp;! <strong>14.<\/strong> C\u2019est la petite bonne femme du remblai. Elle est assise sur un banc. Toujours le m\u00eame. Un de ces bancs qui tournent le dos \u00e0 la ville et font face \u00e0 la mer. Tout contre elle, une canne blanche repose sur le sol et s\u2019adosse sur le bord du banc. Parfois sa canne tombe. Alors elle sursaute, se penche tr\u00e8s lentement, tr\u00e8s pr\u00e9cautionneusement et la ramasse en veillant \u00e0 la caler du mieux qu\u2019elle peut pour qu\u2019elle ne glisse plus. Elle porte des lunettes de soleil. Ses mains, crois\u00e9es, sont pos\u00e9es sur le haut des cuisses et ses pouces tournent en petits moulins infatigables. Ses sandales d\u2019\u00e9t\u00e9, blanches, sont confortables. Au-dessus d\u2019un pantalon de toile \u00e9crue s\u2019\u00e9panouissent les fleurs d\u2019un chemisier. Elle ne reste jamais tr\u00e8s longtemps sur le banc mais elle y est chaque matin et chaque fin d\u2019apr\u00e8s-midi&nbsp;: nez lev\u00e9, oreilles tendues, elle hume et \u00e9coute les odeurs et les rumeurs du remblai, de la mar\u00e9e, de la ville toute proche et bruissante derri\u00e8re elle. Elle sent passer sur elle et en elle les heures et les saisons, \u00e0 la douceur d\u2019un rayon sur sa peau, un frisson, une brise, une bourrasque qui vient \u00e9bouriffer ses cheveux blancs. Parfois elle sourit, ou bien fronce les sourcils. Si le jour est bon, il lui arrive de chantonner. <strong>15.<\/strong> Ce serait une ville imaginaire. Qui subsumerait toutes les autres&nbsp;: les habit\u00e9es, les travers\u00e9es, les oubli\u00e9es, les r\u00eav\u00e9es, les d\u00e9test\u00e9es, les englouties, les tout juste effleur\u00e9es. <strong>16.<\/strong> En sortant du train, elle h\u00e9site&nbsp;: bus ou taxi&nbsp;? Flux de corps vivants ou enclos climatis\u00e9&nbsp;? Elle tire \u00e0 pile ou face. <strong>17.<\/strong> Plus le temps d\u2019attendre. Tant pis. <strong>18.<\/strong> Ce moment, elle l\u2019a imagin\u00e9 mille fois. Les nuits d\u2019insomnie trou\u00e9es de r\u00eaves iod\u00e9es et d\u2019\u00e9chapp\u00e9es belles. Cette fois \u00e7a y est. <strong>19.<\/strong> Dans le ciel, un aigle rencontre une mouette. Magie d\u2019un cerf-volant&nbsp;! Dans l\u2019eau, un air d\u2019op\u00e9ra englouti \u00e7a et l\u00e0 par la vague. <strong>20.<\/strong> Sur le quai, une femme. Une femme-regard. Enlain\u00e9e en plein \u00e9t\u00e9. Chaussons blancs de gymnastique enserrant des chaussettes rouges de laine. Une tunique de velours. Rouge vif. Des gants de laine. Blancs. Et le plus intrigant, par-dessus tout&nbsp;: ce bonnet de laine. Blanc, comme les gants\u2026. Dehors, il fait 37\u00b0. Alerte canicule. <strong>21.<\/strong> Il y aurait des d\u00e9cisions prises. <strong>22.<\/strong> Le regard p\u00e9tille. Elle sourit, les yeux ailleurs, pas dans la rame en tout cas. Jambes crois\u00e9es sous une robe de coton imprim\u00e9. La jambe droite se balance l\u00e9g\u00e8rement en appui sur la jambe gauche. Appr\u00eat\u00e9e, mais sans exc\u00e8s. L\u00e9g\u00e8rement maquill\u00e9e. Cheveux n\u00e9gligemment relev\u00e9s. Longues boucles d\u2019oreilles color\u00e9es. Visiblement heureuse. C\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9. <strong>23.<\/strong> Des inflexions, des retournements, des revirements. Des lignes de fuite. <strong>24.<\/strong> Le Th\u00e9\u00e2tre de la Terre. Un lieu humble comme son nom au c\u0153ur d\u2019un quartier r\u00e9sidentiel. On y entre comme chez soi. Un mur peint en rouge. Un tout petit hall pour accueillir le public et sa loge \u00e0 droite. Une petite porte. Une salle avec des bancs et des fauteuils rouges. Une sc\u00e8ne en bois l\u00e9g\u00e8rement sur\u00e9lev\u00e9e. Et puis derri\u00e8re encore un vaste jardin et le chapiteau. On y acc\u00e8de par un couloir \u00e9troit faiblement \u00e9clair\u00e9 \u00e0 droite de la sc\u00e8ne. <strong>25.<\/strong> Rond de la place, de la fontaine, du man\u00e8ge. Diagonale grise de la rue. Verticalit\u00e9 des maisons, des r\u00e9verb\u00e8res. En ce petit matin, depuis le Caf\u00e9 de la Plage, c\u2019est la g\u00e9om\u00e9trie de la ville qui le frappe.&nbsp; <strong>26.<\/strong> Elle remonte l\u2019avenue de l\u2019Oc\u00e9an et profite de la trou\u00e9e que lui offre un vaste terrain vague d\u2019herbes, de terre et de sable, miraculeusement \u00e9chapp\u00e9 de la folie immobili\u00e8re. Pour le border, la plage et son enrochement, un grillage et un mur sur lequel est tendu une large banderole avec, \u00e9crit dessus, \u00ab&nbsp;Jardinier de la plage&nbsp;\u00bb. Assis sur le mur, un adolescent vo\u00fbt\u00e9 sur son smartphone. Derri\u00e8re tout \u00e7a, les rochers d\u00e9couverts par la mar\u00e9e, la mer en d\u00e9grad\u00e9 de vert et gris. Et le liser\u00e9 bleu fonc\u00e9 de l\u2019horizon dont on ne sait s\u2019il appartient au ciel ou \u00e0 la mer. <strong>27.<\/strong> Face \u00e0 lui, une haute maison dont la toiture se d\u00e9coupe en triangle sur le ciel bleu nuageux. Deux fen\u00eatres au deuxi\u00e8me \u00e9tage. Trois au premier. Sur la fa\u00e7ade blanche, des coulures de rouille. Et devant, au rez-de-chauss\u00e9e, comme accol\u00e9e, une esp\u00e8ce de galerie-v\u00e9randa ferm\u00e9e, au toit de brique, avec une porte-fen\u00eatre \u00e0 double battants au centre et, de part et d\u2019autre, de larges baies vitr\u00e9es curieusement asym\u00e9triques par rapport \u00e0 l\u2019ensemble, toutes occult\u00e9es par de larges plaques de contreplaqu\u00e9. Des touffes d\u2019herbe, \u00e7\u00e0 et l\u00e0, mangent le mur. Devant, des dalles de ciment en guise de terrasse et plus en avant encore, un banc de pierre au milieu d\u2019un vaste carr\u00e9 de sable et de terre. <strong>28.<\/strong> Agitation de la gare&nbsp;: visages tendus vers les panneaux indiquant la voie de d\u00e9part des trains&nbsp;; envol\u00e9e soudaine des voyageurs pour N., Voie A&nbsp;; recomposition du paysage humain \u00e0 mesure que le panneau se met \u00e0 jour&nbsp;; \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, quelques fumeurs bravent le mauvais temps&nbsp;; \u00e9clats de langue d\u2019ailleurs&nbsp;; roulement des valises&nbsp;; pas pr\u00e9cipit\u00e9s&nbsp;; soldats en guerre contre le terrorisme&nbsp;; groupes de jeunes gens en casquette orange. Il se l\u00e8ve et participe \u00e0 son tour au fourmillement. <strong>29.<\/strong> Entre deux larges coul\u00e9es fraiches et sal\u00e9es, elle avale l\u2019air froid et le paysage de dunes qui s\u2019offrent \u00e0 elle, en pointill\u00e9s. Elle entr\u2019aper\u00e7oit sur sa gauche l\u2019agitation de l\u2019entr\u00e9e de la plage. Elle entreprend d\u2019en faire l\u2019inventaire entre deux brasses&nbsp;: poste de secours, drapeau orange, baraquement de location des planches de surf, grappes humaines color\u00e9es, un chien qui court apr\u00e8s une balle, des joueurs de frisbee. <strong>30.<\/strong> Arriv\u00e9e d\u2019un fils. Main caressante du p\u00e8re sur sa joue. Son regard lumineux tendre et fier l\u2019enveloppe. Le prendrait bien dans ses bras s\u2019il le pouvait. <strong>31.<\/strong> C\u2019est en voiture qu\u2019elle arriva.&nbsp; Dehors, il faisait d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s chaud. Elle avait mis la climatisation.&nbsp; Sur le volant, elle avait les mains moites. Il faisait pourtant frais \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Son corps tout entier se tendait vers l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019habitacle dans une impatience anxieuse mal ma\u00eetris\u00e9e. Elle reconnut et d\u00e9passa bient\u00f4t le chapelet de petites maisons basses &#8212; volets bleus, toits rouges de brique, fa\u00e7ades blanches &#8212; typiques de cette r\u00e9gion de bord de mer, qui signalait l\u2019entr\u00e9e de la ville. Elle arrivait. Elle eut d\u2019abord du mal \u00e0 s\u2019orienter. La ville avait chang\u00e9.&nbsp; Quelques rep\u00e8res demeuraient bien s\u00fbr&nbsp;: la mairie, l\u2019\u00e9glise, un ou deux noms de rues\u2026 Mais le plan de la ville n\u2019\u00e9tait plus tout \u00e0 fait le m\u00eame. On avait ajout\u00e9 des couloirs de bus, des pistes cyclables, des zones pi\u00e9tonni\u00e8res, des ronds-points, on avait modifi\u00e9 le sens de circulation de certaines rues. Des lotissements avaient pouss\u00e9.&nbsp; Au bout, tout au bout, il y avait la mer mais elle ne savait plus comment la rejoindre. Elle voulait \u00e9viter la rue de la Par\u00e9e. La maison rouge pouvait bien attendre encore un peu. Il fallait saluer la mer avant tout. Mani\u00e8re surtout de reculer le moment de mettre le souvenir \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du r\u00e9el.&nbsp; Elle prit l\u2019avenue de l\u2019Oc\u00e9an. Pas d\u2019erreur possible. Elle se gara sur le petit parking de la Place Jean-Louis Joubert qu\u2019elle eut du mal \u00e0 reconna\u00eetre. \u00c0 peine avait-elle ouvert la porti\u00e8re de la voiture que la ville la saisit, tout enti\u00e8re, dans son odeur fraiche et sal\u00e9e d\u2019embruns, de varech et de grand large, comme un appel \u00e0 rejoindre la plage, d\u00e9j\u00e0. Elle ferma les yeux, sourit et respira la ville \u00e0 pleins poumons. <strong>32.<\/strong> Un couple monte. S\u2019installe. Sont maintenant cinq. Le bus red\u00e9marre p\u00e9niblement, hal\u00e8te, \u00e0 l\u2019assaut de l\u2019une des rares c\u00f4tes de la ville. Elle a le temps de voir d\u00e9filer le paysage. Comme au ralenti. L\u2019abri bus, vide maintenant, tach\u00e9 de lumi\u00e8re sous l\u2019ombre des arbres.&nbsp; Grisaille des trottoirs, trou\u00e9es bleues de la mer vibrante sous le soleil entre deux maisons. Bribes de gens que le regard cueille \u00e0 la vol\u00e9e. Sc\u00e8nes de vie muettes entr\u2019aper\u00e7ues&nbsp;: petite fille en pleurs, vieille dame \u00e0 cabas, jogger fluo. Eblouissement soudain. Blanc \u00e9crasant et aveuglant du soleil apr\u00e8s les arbres le temps que l\u2019\u0153il s\u2019habitue. Acc\u00e9l\u00e9ration momentan\u00e9e du bus qui trace dans le paysage des bandes marron, vertes, bleues. En surimpression sur la vitre, des arbres, des pins essentiellement. Des pins sur la plage \u00e0 mar\u00e9e basse&nbsp;! Elle sourit. Les paysages en mouvement de part et d\u2019autre du bus finissent par se superposer tout contre son visage \u00e0 tel point qu\u2019elle a du mal maintenant \u00e0 les distinguer. Magique transparence de la vitre-miroir. Elle renonce \u00e0 accommoder l\u2019\u0153il \u00e0 cette confusion. Elle en joue. <strong>33.<\/strong> Joue sur l\u2019oreiller frais en attendant le sommeil dans les bruits de la maison. <em>Fragment de sieste<\/em>. <strong>34.<\/strong> Elle se fraie un passage au milieu de la foule plus dense \u00e0 mesure qu\u2019elle avance. L\u2019\u00e9v\u00e9nement attire un flot continu de curieux, des familles surtout. L\u2019air est \u00e0 la f\u00eate. On se sourit. On se r\u00e9jouit d\u2019avance. C\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9. Le d\u00e9but des vacances. N\u2019est-ce pas finalement cela, aussi, qu\u2019on est venu f\u00eater ? Les premiers arriv\u00e9s se sont install\u00e9s sur le bord du remblai juste avant l\u2019enrochement. Certains ont apport\u00e9 des chaises pliantes. Elle se pose comme elle peut au milieu du bruit confus des conversations, des rires, du murmure de la foule. \u00ab&nbsp;Maman, quand est-ce que \u00e7a commence&nbsp;?&nbsp;\u00bb Elle est venue avec son petit gar\u00e7on qu\u2019elle tient fermement par la main. Avec tout ce monde&nbsp;! Tout l\u2019apr\u00e8s-midi, ils ont guett\u00e9 les signes avant-coureurs du grand soir, comme un jeu de piste&nbsp;: camion des artificiers, affichettes annon\u00e7ant l\u2019\u00e9v\u00e9nement, excitation ambiante. Pendant le repas du soir, le p\u00e8re a entrepris d\u2019expliquer le pourquoi du commun. Il a \u00e9t\u00e9 question de forteresse, de libert\u00e9, de r\u00e9volution\u2026 Il a fallu expliquer le mot r\u00e9volution. On en a conclu que c\u2019\u00e9tait la f\u00eate des feux d\u2019artifice. Juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, un vieux monsieur et ses petits-enfants. Un long sifflement traverse soudain l\u2019atmosph\u00e8re et suspend un temps les conversations, fait lever les nez et fait bient\u00f4t jaillir des \u00ab&nbsp;oh&nbsp;\u00bb et des \u00ab&nbsp;ah&nbsp;\u00bb unanimes d\u2019admiration en m\u00eame temps qu\u2019une pluie rouge et cr\u00e9pitante illumine les visages. Les yeux de son fils brillent, la bouche s\u2019ouvre toute ronde avant d\u2019exploser en rire \u00e9clatant. Elle sourit et pose doucement ses mains sur les oreilles de son gar\u00e7on. Elle avait oubli\u00e9 \u00e0 quel point, le bruit&nbsp;! Et tandis que les lumi\u00e8res, les sons et les couleurs jaillissent bleus, verts, orange, rouges, or, elle regarde les visages autour d\u2019elles, souriants et color\u00e9s. Elle songe que malgr\u00e9 malgr\u00e9 malgr\u00e9 c\u2019est comme une petite parenth\u00e8se, bien illusoire sans doute, mais un de ces moments de rassemblement joyeux o\u00f9 il fait bon d\u2019\u00eatre ensemble pour le vivre.&nbsp; Bient\u00f4t, \u00e7a se joue ailleurs, au sol. On le devine \u00e0 la lumi\u00e8re et \u00e0 la fum\u00e9e. La foule ne leur permet pas de regarder le spectacle au niveau de la plage. Elle juche alors le gar\u00e7on sur ses \u00e9paules. Il lui d\u00e9crit par le menu ce qu\u2019il voit. Puis le ballet cr\u00e9pitant et lumineux reprend dans le ciel. Elle songe un instant qu\u2019il \u00e9teint les \u00e9toiles, les vraies\u2026Explosion soudaine de gerbes color\u00e9es. Long silence assourdissant dans la fum\u00e9e et la rumeur de la foule qui s\u2019interroge\u2026 On se regarde, on h\u00e9site\u2026Et puis non, finalement ce n\u2019\u00e9tait pas \u00e7a. Le bouquet final, le voil\u00e0. Le bruit fracassant r\u00e9sonne dans tout son corps. Elle boit la pluie battante de couleurs et de lumi\u00e8res. Les sourires explosent. Les rires \u00e9clatent. Les yeux p\u00e9tillent. Les corps vibrent. Elle se sent bien dans ce bruit et cette fureur color\u00e9e. C\u2019est con&nbsp;! Elle aime les 14 juillet. <strong>35.<\/strong> Des vies quelque part. <strong>36.<\/strong> \u00ab&nbsp;C\u2019est la java bleue, la java la plus belle, celle qui ensorcelle, et que l\u2019on danse les yeux dans les yeux&nbsp;\u00bb Bribes de la vie d\u2019avant en pleine d\u00e9rade de la m\u00e9moire. <strong>37.<\/strong> S\u2019\u00e9loigner en train. Voie A. Voiture 10. Place 25. C\u00f4t\u00e9 fen\u00eatre. Sens contraire de la marche. Tourn\u00e9e vers ce qu\u2019elle laisse. Adoss\u00e9e \u00e0 l\u2019apr\u00e8s. S\u2019asseoir dans le sens de la marche, ce serait se projeter. Aller de l\u2019avant. Pour l\u2019instant, elle n\u2019en a pas envie. Pas tout de suite en tout cas. Une petite famille s\u2019installe tout pr\u00e8s. Des valises \u00e0 jucher tout en haut. Elle observe tout \u00e7a dans le reflet de la vitre. En surimpression rouge et bleue, un autre train sur la voie. Avec d\u2019autres visages. Soudain, sensation de mouvement. De quitter. De s\u2019\u00e9loigner. Non, c\u2019est le train d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9. Fausse alerte. Le corps reste immobile quand le regard s\u2019installe d\u00e9j\u00e0 dans la sensation du d\u00e9part. Les wagons du train voisin d\u00e9filent avec les visages. Le quai d\u2019en face est vide maintenant. Un pigeon prend possession d\u2019un bout de rail. Voix du contr\u00f4leur. <em>Prenez garde \u00e0 la fermeture automatique des portes. Attention au d\u00e9part. <\/em>Le signal sonore retentit. Le train s\u2019\u00e9branle. Sur le quai, les visages s\u2019agitent. Flou des mains qui se tendent puis s\u2019effacent pour finir. A sa gauche, les rails d\u00e9filent doucement d\u2019abord et puis de plus en plus vite. Traverses, ballast, on ne distingue plus rien. Les rails se font et se d\u00e9font. Elle l\u00e8ve le regard. Plein soleil qui \u00e9crase le paysage. Ciel blanc. L\u2019\u0153il finit par s\u2019accoutumer. Graffitis. Wagons de marchandises. Voies \u00e0 l\u2019abandon mang\u00e9es par les touffes d\u2019herbes. Le train prend encore de la vitesse. Elle regarde s\u2019\u00e9loigner la ville. Prendre du champ. Travers\u00e9e du fleuve. Bancs de sable. Depuis le pont, elle embrasse le quartier de la gare du regard. Vision rapide d\u2019un passage \u00e0 niveau. Pavillons de la ceinture urbaine. Jardins partag\u00e9s. Balan\u00e7oires attrap\u00e9es au fil du regard. Les fa\u00e7ades grises et les toits d\u2019ardoise se font plus rares. La ville dispara\u00eet.&nbsp; Elle se l\u00e8ve. La place d\u2019en face est libre. Elle s\u2019y installe. Elle s\u2019\u00e9loigne mais vers l\u2019avant. Son regard avale les paysages d\u00e9sormais. Elle les emporte avec son d\u00e9sir tout neuf de d\u00e9part.&nbsp; <strong>38.<\/strong> La nuit \u00e9tait noire. Cette nuit-l\u00e0, elle ne put dormir. L\u2019aube arriverait bien trop vite. Elle la guettait. <strong>39.<\/strong> Un jeune homme allong\u00e9, en appui sur ses coudes, yeux ferm\u00e9s, oreilles casqu\u00e9es de blanc, balance fr\u00e9n\u00e9tiquement la t\u00eate. Devant lui, la mar\u00e9e haute bat son plein. <strong>40.<\/strong> Qu\u2019est-ce qu\u2019il ne donnerait pas pour quitter cette ville&nbsp;? <strong>41.<\/strong> Le brasier. Au bout du jardin. Ce sont les bruits qui l\u2019ont tir\u00e9e du sommeil. Des p\u00e9tarades intermittentes. C\u2019est tout. Pas plus. Suffisamment pour que \u00e7a alerte les sens. Pour mettre aux aguets. C\u2019est en se levant qu\u2019elle comprend qu\u2019il n\u2019y a plus d\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Elle s\u2019agace. Le bruit. La coupure de courant. Elle se dirige sur la terrasse. Se fige. Devant elle. Le brasier. Au bout du jardin. Des flammes hautes de plusieurs m\u00e8tres. L\u2019immeuble face au brasier, rougeoyant. Des rumeurs \u00e7a et l\u00e0 de voix mais en sourdine. Elle comprend le bruit maintenant. Les c\u00e2bles \u00e9lectriques \u00e9clatent sous la chaleur en gerbes bleues. Elle est t\u00e9tanis\u00e9e. Clou\u00e9e par la destruction chaude lente. Presque silencieuse. <strong>42. <\/strong>Il lui a fallu du temps pour comprendre qu\u2019il s\u2019\u00e9tait tromp\u00e9 sur toute la ligne. <strong>43.<\/strong> Elle \u00e9tait belle, elle \u00e9tait jeune, elle \u00e9tait riche. C\u2019en \u00e9tait trop pour lui. Il d\u00e9cida de l\u2019\u00e9liminer. <strong>44.<\/strong> Plant\u00e9e \u00e0 sa fen\u00eatre qu\u2019elle est, chaque jour que Dieu fait. Et elle regarde, regarde \u00e0 s\u2019en user les yeux binocl\u00e9s&nbsp;: la rue, la voisine, les passants. Et parfois, c\u2019est rat\u00e9&nbsp;: le regard bute sur son pass\u00e9 en embuscade. <strong>45.<\/strong> Dans le bus, elle riait \u00e0 gorge d\u00e9ploy\u00e9e, de bon c\u0153ur. Les autres la croyaient folle. Moi, je crois qu\u2019elle \u00e9tait follement heureuse. <strong>46.<\/strong> Plus que dix stations et elle arriverait \u00e0 destination. <strong>47.<\/strong> Tenir bon malgr\u00e9 envers et contre tout traverser les orni\u00e8res et les nuits sans lune et les temp\u00eates contre vents et mar\u00e9es pieds et poings d\u00e9li\u00e9s peurs d\u00e9m\u00e2t\u00e9es vent debout. <strong>48.<\/strong> Il y aurait une ville faite de toutes les villes. <strong>49.<\/strong> Deux jeunes gens en rod\u00e9o sur leurs v\u00e9los. Des cris livr\u00e9s aux persiennes ferm\u00e9es. Un couple sourd et aveugle \u00e0 ce qui les entoure. Elle repart le lendemain. La lumi\u00e8re verte d\u2019un taxi. Une odeur d\u2019urine dans le coin de la ruelle. Les volets ferm\u00e9s des devantures. Un coup de vent fait claquer une porte. Des \u00e9clats de voix dans un hall d\u2019entr\u00e9e d\u2019immeuble. Et puis un cri. Des feux en rade qui ne signalent plus rien \u00e0 personne. Et parfois du silence. La ville de nuit. D\u00e9nud\u00e9e. <strong>50.<\/strong> Encore six apr\u00e8s cet arr\u00eat. Elle pose sa t\u00eate sur le frais de la vitre du bus. <strong>51.<\/strong> Le pire, ce sont les villes moyennes, un pied dans la ruralit\u00e9 sans vraiment assumer son destin de ville. Elle a d\u00e9test\u00e9 la ville de son enfance. <strong>52.<\/strong> Natashquan. Elle r\u00eavait d\u2019aller \u00e0 Natashquan. Elle avait vu un reportage \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. Ca avait suffi. C\u2019\u00e9tait suffisamment loin. Et le nom suffisamment beau. Loin de l\u2019usine, du quartier, du p\u00e8re et de la m\u00e8re. <strong>53.<\/strong> Elle a failli les \u00e9craser&nbsp;! Elle s\u2019arr\u00eate sur le bas c\u00f4t\u00e9, les jambes tremblantes sur la p\u00e9dale d\u2019acc\u00e9l\u00e9rateur. Incapable de poursuivre sa route. Dans le r\u00e9troviseur, elle les voit s\u2019approcher. Ils sont trois. <strong>54.<\/strong> La ville se d\u00e9tache du souvenir. Presqu\u2019\u00eele en d\u00e9rive dans les remous de l\u2019oubli. Ville-Atlantide englouti dans les d\u00e9rades de la m\u00e9moire. Une autre ville surgit alors faite de toutes les villes, v\u00e9cues ou r\u00eav\u00e9es. Sable noir. Sable blanc. Mar\u00e9es d\u00e9marr\u00e9es de la lune en hamac sur le remblai. Ville accroch\u00e9e \u00e0 flanc de falaise qui pour un peu tomberait si le soleil ne la retenait pas dans son cuisant de midi. Moissonneuse-batteuse des soirs de juillet dans le champ du ciel \u00e9toil\u00e9. Landes de bruy\u00e8res et de raisiniers bord de mer balay\u00e9es par les vents, mistral, aliz\u00e9s ou tramontane. Sur la mer, les moutons paissent en attendant l\u2019orage. Le phare de la Madonetta brille au loin sur la rade de Pointe-\u00e0-Pitre. Elle a la 87 ans. Elle regarde la mer et ne sait plus o\u00f9 elle est. Elle a tout oubli\u00e9. Alors elle invente. <strong>55.<\/strong> Il vida son verre d\u2019un trait et quitta le caf\u00e9 brusquement, pr\u00eat \u00e0 en d\u00e9coudre. <strong>56.<\/strong> Cinquante-six !<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Une jeune femme s\u2019assoit sur la margelle de la fontaine. Allume f\u00e9brilement une cigarette. Pour la jeter brusquement et bondir \u00e0 l\u2019assaut de la rue d\u00e9serte. 2. Un jardin fr\u00e9missant dans l\u2019air du matin, imperm\u00e9able \u00e0 la rumeur naissante de la ville. Fragments de ciel bleu \u00e0 travers les branches du cerisier. Sur la petite table, deux tasses de <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p12-une-ville-invisible\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#P12 | une ville invisible<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":140,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2070,2836],"tags":[],"class_list":["post-54582","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-pete-2021-progression","category-progression-12-bolano"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/54582","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/140"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=54582"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/54582\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=54582"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=54582"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=54582"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}