{"id":54734,"date":"2021-10-16T22:06:48","date_gmt":"2021-10-16T20:06:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=54734"},"modified":"2021-10-23T10:54:02","modified_gmt":"2021-10-23T08:54:02","slug":"autobiographies-04-le-bureau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-04-le-bureau\/","title":{"rendered":"autobiographies #04 | le bureau"},"content":{"rendered":"\n<p>Seules ma grand-m\u00e8re et sa soeur ont v\u00e9cu plusieurs d\u00e9cennies \u00e0 la m\u00eame adresse. Au gr\u00e8s de mes d\u00e9m\u00e9nagements, j&rsquo;ai continu\u00e9 de leur \u00e9crire. Ce sont les seules adresses que je connais par coeur. <\/p>\n\n\n\n<p>Impasse des mar\u00e9es, une route de graviers quelques m\u00e8tres avant le Bassin, une maison de bois construite \u00e0 la main par son mari et ses fils. Elle n&rsquo;est pas grande mais pleine de vie et d&rsquo;enfants, en \u00e9t\u00e9, on campe m\u00eame dans le jardin. <\/p>\n\n\n\n<p>Villa l&rsquo;Or\u00e9e du bois, apr\u00e8s une longue route, on traverse le village, d\u00e9passant le bourg, l&rsquo;\u00e9glise et son cimetierre. Un grand virage \u00e0 quatre vingt-dix degr\u00e8s, la voiture monte la colline et enfin l&rsquo;immense b\u00e2tisse apparait entre les arbres. Ma grande tante sur la terrasse, robe \u00e0 fleurs et chignon impeccable. Le parfum de la laque et de la poudre me confirment que la coiffeuse est venue ce matin. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans la chambre des enfants, ma grand-m\u00e8re garde ses papiers dans un petit meuble ferm\u00e9, son secr\u00e9taire. En tournant la cl\u00e9, le plan de travail s&rsquo;ouvre et laisse d\u00e9passer un tas de feuilles blanches au format A4, un pot remplis de couleurs, un almanach de 1985, un \u00e9norme botin aux pages blanches. Sur les \u00e9tag\u00e8res du haut, feuilles d&rsquo;impositions et factures m\u00e9dicales prennent la poussi\u00e8re. Trois livres ayant appartenu autrefois \u00e0 mon p\u00e8re, les pages sont brunes, l&rsquo;odeur fait un peu tousser. <\/p>\n\n\n\n<p>En \u00e9cartant de la main le rideau de perles de buis, on entre dans le salon ombrag\u00e9 de la villa. Les murs \u00e9pais et les volets clos conservent la fra\u00eecheur. Le sol carrel\u00e9 en damiers blancs et noirs, les meubles laqu\u00e9s et les fauteuils aux velours profonds, tout date des ann\u00e9es cinquantes mais semble parfaitement intact. Le bureau de ma tante est recouvert de papiers, carnets et livres. A c\u00f4t\u00e9 du cendrier d&rsquo;argent toujours propre, une montre \u00e0 gousset, des livres empil\u00e9s, des lettres d\u00e9cachet\u00e9es. Il n&rsquo;est pas inhabituel de voir ma tante assise \u00e0 ce bureau, son coupe-papier argent\u00e9 en main. Un texte manuscrit de Jean Cocteau avec le dessin d&rsquo;un visage punais\u00e9 sur le mur. Il parle d&rsquo;opium et de douleur. Elle en connait un rayon sur la douleur, ma tante. En face d&rsquo;elle, le portrait de son mari parti trop t\u00f4t. Il a l&rsquo;allure des vedettes de cin\u00e9ma et s&rsquo;est tu\u00e9 dans un accident de voiture. Depuis elle ne prend que le taxi et se regarde vieillir dans le reflet de ses photos \u00e0 l&rsquo;\u00e9ternelle jeunesse. <\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;envie, la col\u00e8re et l&rsquo;incompr\u00e9hension ont s\u00e9par\u00e9 les soeurs, plus tard elles seront r\u00e9unies par la d\u00e9mence. Les deux soeurs ont chacune quitt\u00e9 leur maison dor\u00e9navant. Je ne leur \u00e9crit plus, mais j&rsquo;ai encore leur adresse en m\u00e9moire. Ma grand-m\u00e8re parle toujours de sa soeur. Elle ignore qu&rsquo;elle n&rsquo;est plus. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Seules ma grand-m\u00e8re et sa soeur ont v\u00e9cu plusieurs d\u00e9cennies \u00e0 la m\u00eame adresse. Au gr\u00e8s de mes d\u00e9m\u00e9nagements, j&rsquo;ai continu\u00e9 de leur \u00e9crire. Ce sont les seules adresses que je connais par coeur. 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