{"id":54742,"date":"2021-10-16T19:21:31","date_gmt":"2021-10-16T17:21:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=54742"},"modified":"2021-10-16T20:46:16","modified_gmt":"2021-10-16T18:46:16","slug":"autobiographies04-marseille-denfance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies04-marseille-denfance\/","title":{"rendered":"autobiographies #04  | Marseille d&rsquo;enfance"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re o\u00f9 tr\u00f4ne le t\u00e9l\u00e9phone, \u00e9tait attach\u00e9 par une cordelette le carnet d\u2019adresses des mes parents. Pas question de l\u2019\u00e9garer ! J\u2019aimais le feuilleter. Ici et maintenant je le feuillette en pens\u00e9e \u00e0 la recherche de lieux perdus, \u00e9gar\u00e9s dans un temps lointain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Marseille, 8 rue Bernex. La rue Bernex relie le boulevard de la Madeleine au boulevard Longchamp. Au 8, une plaque de cuivre \u2013 celle du m\u00e9decin qui suit notre famille. Porte massive, heurtoir de cuivre, une entr\u00e9e \u00e9clair\u00e9e par des vitraux color\u00e9s, avec le soleil des jeux de lumi\u00e8re \u00e9clairent les murs sombres, un gu\u00e9ridon de marbre surmont\u00e9 d\u2019un miroir et une profusion de plantes vertes, un palmier que j\u2019imagine immense, un arbre, l\u2019\u00e9tait-il ? Un chat r\u00f4de parfois, ses griffes r\u00e9sonnent sur le carrelage noir et blanc. Une pancarte indique la salle d\u2019attente. Des chaises proven\u00e7ales paill\u00e9es font la ronde sur trois murs, g\u00e9n\u00e9ralement occup\u00e9es par des patients inquiets ou \u00e9nerv\u00e9s. Les chaises sont raides, inconfortables. Les journaux empil\u00e9s sur la table centrale fatigu\u00e9s eux aussi. Pour les enfants, quelques Lisette, Tarzan, la semaine de Suzette, Vaillant. Odeurs de sueurs, d\u2019\u00e9ther, de javel. Odeur de renferm\u00e9, les fen\u00eatres sur la rue sont closes. Brouhahas de voix, de toux, coup\u00e9s par les pleurs d\u2019un enfant fi\u00e9vreux. Le chat se faufile entre les jambes et les sacs pos\u00e9s au sol. Pass\u00e9 les doubles portes capitonn\u00e9es, le bureau du m\u00e9decin est \u00e9crasant. Style empire, acajou et bronze dor\u00e9. Lui tr\u00f4ne, en costume strict, n\u0153ud papillon, souvent fumant la pipe, cheveux \u00e9bouriff\u00e9s. L\u00e0 aussi, des vitraux, des \u00e9clats de lumi\u00e8re sur les dipl\u00f4mes affich\u00e9s au mur et une exposition de coupes. O\u00f9 les a-t-il gagn\u00e9es, cet homme respectable ? Tennis, golf, voile ? Concours de p\u00e9tanque ? Ce serait \u00e9tonnant ! Sa voix chaude, ample, rassurante, emplit l\u2019espace et me guide encore aujourd\u2019hui vers la salle d\u2019examen blanche et froide.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Marseille, 1 rue Adolphe Thiers. Une boutique de fleuriste, faisant angle avec la rue Barbaroux qui grimpe raide le long de l\u2019\u00e9glise des R\u00e9form\u00e9s. Le haut bout de la Canebi\u00e8re, quoi ! Deux fa\u00e7ades de verre donnent \u00e0 voir des fleurs \u00e0 profusion. \u00c9tonnantes souvent. Des orchid\u00e9es, des oiseaux du paradis aux inflorescences somptueusement color\u00e9es &#8212; elles rappellent la t\u00eate d\u2019un oiseau exotique, une huppe orange vif sur un un bec vert bord\u00e9 de pourpre \u2013, un citronnier des quatre saisons, un palmier \u00e9ventail. Chaque dimanche \u00e0 la sortie de la messe, nez \u00e9cras\u00e9 sur les vitres, on r\u00eave de pays lointains, \u00e9tranges, luxuriants. On s\u2019\u00e9tonne devant les jardins japonais miniatures, du sable, des galets, un pont qui enjambe un ruisseau minuscules, une statuette de Bouddha, dans un angle une touffe de foug\u00e8res, des plantes grasses , des succulentes. On entre dans le sanctuaire. La fleuriste s\u2019\u00e9panouit au milieu des fleurs. Chaque dimanche \u00e0 la sortie de la messe, elle pr\u00e9pare de merveilleux bouquets, gla\u00efeuls immenses, roses rouge sang, tulipes \u00e9chevel\u00e9es&#8230; et d\u2019autres plus simples, attendrissants, parfaitement ronds dans leur collerette de cr\u00e9pon, des an\u00e9mones, des marguerites, des bleuets, rappelant les jardins de nos grand-m\u00e8res. On a sorti de sa tirelire quelques pi\u00e9cettes pour en offrir un \u00e0 sa m\u00e8re. C\u2019est dimanche, c\u2019est jour de f\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Marseille, 132 boulevard de la Madeleine. Un immeuble haussmannien, six fen\u00eatres de fa\u00e7ade, \u00e9tonnant dans cette ville, les appartements classiques s\u2019en tiennent \u00e0 trois. Et de surcro\u00eet des balcons aux grilles ouvrag\u00e9es. Un escalier majestueux, tapis retenu par des baguettes de cuivre. Silence. Une porte \u00e0 double battant. Elle s\u2019ouvre sur un hall qui appara\u00eet immense \u00e0 ses yeux d\u2019enfant, tentures \u00e9paisses, tapis persans, chat siamois \u00e9nigmatique. Une gouvernante, tablier de dentelle brod\u00e9e, \u00e9nigmatique elle aussi. Quoique un l\u00e9ger sourire devant son attitude timide. <em>Mademoiselle ne va pas tarder. L<\/em>a ma\u00eetresse de maison distingu\u00e9e, \u00e9l\u00e9gante, collier de perles en sautoir, diamants aux doigts. Le grand salon, des fauteuils Louis quelque chose, gris perle, capitonn\u00e9s de tissu soyeux avec des roses, des guirlandes, des tapis jet\u00e9 apparemment en d\u00e9sordre, d\u00e9sordre parfaitement ordonn\u00e9, et le d\u00e9sir qui grandit dans la fillette : dispara\u00eetre, se cacher sous les tapis, sous les coussins, se sauver par les porte-fen\u00eatres ouvertes sur le boulevard. Bruissement des feuilles des platanes et grincement des roues du tram sur les rails. Cris de mouettes. Galopade dans l\u2019appartement. L\u2019amie lui sourit, l\u2019entra\u00eene dans sa chambre. Elle est sauv\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Marseille, 2 rue Esp\u00e9randieu, une \u00e9choppe, une pancarte \u00ab Vins et boissons \u00bb. Pas de devanture, quelques marches glissantes, \u00e9troites, on s\u2019enfonce dans le sous-sol, on d\u00e9bouche dans une cave faiblement \u00e9clair\u00e9e par des lampions. Une odeur de vinasse assaillit les narines, on manque d\u2019air, vivement le dehors. Sur des tr\u00e9teaux, des barriques de vin, rouge, ros\u00e9, blanc, en perce. Sous le robinet de chacune, un r\u00e9cipient qui contient des r\u00e9sidus de liquide, de l\u00e0 l\u2019effluve naus\u00e9abonde. Dans un angle de la pi\u00e8ce, un if o\u00f9 s\u00e8chent des bouteilles. Dans un panier, des bouchons de li\u00e8ge. Sur une \u00e9tag\u00e8re, des bonbonnes, des dames-jeannes, des flacons, des magnums, des cruches, des verres aussi. Pour go\u00fbter le vin avant l\u2019achat, pour boire un coup tout simplement, les clients disent en riant<em> c\u2019est<\/em> <em>le coup de l\u2019\u00e9trier. <\/em>O\u00f9 se cache le cheval ? Les clients donnent au marchand leur r\u00e9cipient pour qu\u2019il le remplisse. Le vin mousse dans l\u2019entonnoir. Une femme, un jour, s\u2019est point\u00e9e avec un pot \u00e0 lait. Fous rires. Le patron, moustachu, b\u00e9ret enfonc\u00e9 sur le cr\u00e2ne, est sangl\u00e9 dans un tablier de toile bleue. Il vante les qualit\u00e9s de ses produits, ils arrivent tout droit du Languedoc, c\u2019est pas du Margnat ! Pour le prouver, il se tire une lamp\u00e9e de pinard, le d\u00e9guste. Ah, la belle excuse ! Le patron est port\u00e9 sur la boisson, normal dans ce lieu vou\u00e9 \u00e0 Bacchus et imbib\u00e9 de vapeurs d\u2019alcool. La t\u00eate tourne vite, allez, un dernier salut \u00e0 l\u2019homme, un cousin \u00e9loign\u00e9, une visite oblig\u00e9e. On s\u2019\u00e9loigne en grommelant : quel endroit d\u00e9testable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Marseille, boulevard Notre-Dame, tout en haut, le num\u00e9ro n\u2019est pas indiqu\u00e9. En face d\u2019un cin\u00e9ma d\u2019essai, <em>le Paris ?<\/em>. Un immeuble moderne, une cour \u00e0 traverser, entr\u00e9e sobre. Un ascenseur. Un grand s\u00e9jour clair, le soleil entre \u00e0 flots par le bow-window. Vue sur la colline de Notre-Dame de la Garde. La Bonne M\u00e8re rutile de tout son or. Un salon cossu, des fauteuils confortables tapiss\u00e9s par un tissu fleuri de chintz, aspect glac\u00e9, autour d\u2019une table basse qui se veut japonisante. Une gerbe de lys dans une c\u00e9ramique bleue. Une grande biblioth\u00e8que, livres reli\u00e9s en cuir, grav\u00e9s d\u2019or. Piles de revues. Bouquins sur l\u2019art. Envie de les avoir en main, les feuilleter. Non, pr\u00eater attention \u00e0 la conversation des adultes. S\u2019ennuyer. Grignoter un biscuit, \u00e0 l\u2019orange toujours. Prestement d\u00e9rober un chocolat. S\u2019ennuyer. S\u2019\u00e9tonner du vacarme dans le placard de l\u2019entr\u00e9e : un chien y est s\u00e9questr\u00e9 et hurle sa rage. C\u2019est un cocker, noir, hargneux, dit sa ma\u00eetresse, m\u00e9chant parfois, elle l\u2019enferme avant d\u2019ouvrir la porte \u00e0 ses visiteurs. Pauvre b\u00eate ! Dans un coin du salon, son coussin, plaid \u00e9cossais moelleux, son \u00e9cuelle, une jatte pour sa boisson, un os \u00e0 demi rong\u00e9. Bon, il retrouvera son confort avec le d\u00e9part des importuns. Vivement que cette visite protocolaire soit termin\u00e9e, vivement qu\u2019il soit lib\u00e9r\u00e9 !<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re o\u00f9 tr\u00f4ne le t\u00e9l\u00e9phone, \u00e9tait attach\u00e9 par une cordelette le carnet d\u2019adresses des mes parents. Pas question de l\u2019\u00e9garer ! J\u2019aimais le feuilleter. Ici et maintenant je le feuillette en pens\u00e9e \u00e0 la recherche de lieux perdus, \u00e9gar\u00e9s dans un temps lointain. Marseille, 8 rue Bernex. La rue Bernex relie le boulevard de la Madeleine au boulevard Longchamp. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies04-marseille-denfance\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #04  | Marseille d&rsquo;enfance<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":155,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2820,2886],"tags":[],"class_list":["post-54742","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-cycle_autobiographies","category-autobiographies-04"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/54742","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/155"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=54742"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/54742\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=54742"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=54742"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=54742"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}