{"id":54848,"date":"2021-10-18T17:50:27","date_gmt":"2021-10-18T15:50:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=54848"},"modified":"2021-10-18T21:29:29","modified_gmt":"2021-10-18T19:29:29","slug":"autobiographie-03-ce-catalpa","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-03-ce-catalpa\/","title":{"rendered":"autobiographies #03 | ce catalpa"},"content":{"rendered":"\n<p>On aurait dit qu&rsquo;Il attendait l\u00e0 en plein soleil dans la cour. Ils disent une cour, mais une cour c&rsquo;est un carr\u00e9 froid de ciment, \u00e0 l&rsquo;ombre toujours, triste, entre quatre immeubles. L\u00e0, c&rsquo;\u00e9tait plus exactement un corps de ferme : autour de la maison \u00e0 gauche le chemin bord\u00e9 d&rsquo;une haie puis en face un \u00e9rable et un tilleul immenses, un four \u00e0 pain en ma\u00e7onnerie et toit couvert de tuile, vrai cabanon, quatre marches montent au potager  puis en redescendant vers la maison, le vieux tracteur sous le hangar prolong\u00e9 par une grange pour la paille, les cages \u00e0 lapin, le poulailler et au loin les moutons. Tous ces b\u00e2timents en carr\u00e9 autour de \u00ab la cour \u00bb de ferme en gravier et sable m\u00eal\u00e9 il attendait l\u00e0 au milieu d&rsquo;un gazon, le catalpa. Le catalpa-boule au feuillage compact de forme ovale dans la largeur. D&#8217;embl\u00e9e il d\u00e9gage un sentiment de paix, le soleil ne passe pas \u00e0 travers ses grandes feuilles en forme de coeur, et le tronc tr\u00e8s droit est gris poussi\u00e8re et son \u00e9corce fissur\u00e9e de stries verticales. Le d\u00e9part des branches est compact, un noeud informe de branches crois\u00e9es emm\u00eal\u00e9es, cet arbre est tortur\u00e9, il a bataill\u00e9 pour se former, n&rsquo;a pas pris le plus simple, il est tordu m\u00eame comme un cerveau parcouru de mille questions. Pas tranquille, toujours sur le qui vive. Il attend, c&rsquo;est sur, il dit quelque chose, il rentre en dedans au fil des jours, toujours un nouveau d\u00e9tail, sans bouger d&rsquo;un pouce. Sa frondaison est compacte et \u00e9tendue, il n&rsquo;est pas si haut que \u00e7a, n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 taill\u00e9 ?<br>Les branches sont tellement tenues serr\u00e9es et embrouill\u00e9es comme une \u00e9treinte amoureuse. \u00c7a aime un arbre? En Chine, sous la dynastie des song s&rsquo;\u00e9tait r\u00e9pandue l&rsquo;\u00e9pisode tragique de Hanping et Heshi, le jeune couple s&rsquo;aimait contre le gr\u00e9 de leur seigneur qui les fit ex\u00e9cuter et enterrer s\u00e9par\u00e9ment, sur leurs tombes pouss\u00e8rent deux \u00e9normes catalpas dont les racines s&#8217;emm\u00eal\u00e8rent comme dans leurs courtes amours passionnelles. Deux oiseaux, yuan et yang juch\u00e9s au sommet des deux arbres chantent leur \u00e9ternel et ins\u00e9parable amour, d&rsquo;o\u00f9 le mot xiangsishu, deux arbres qui s&rsquo;aiment. Des histoires chant\u00e9es, des op\u00e9ras, ne venant pas forc\u00e9ment de mythes juste en vue de la cr\u00e9ation th\u00e9\u00e2trale mais plut\u00f4t des contes de la vie quotidienne ou de l&rsquo;histoire r\u00e9elle, qui avaient une r\u00e9sonnance chez les spectateurs chinois. Il en existe une autre version, le p\u00e8re de l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne veut la marier, mais elle tombe amoureuse d&rsquo;un autre, l&rsquo;amoureux meurt, elle aussi de chagrin, on les enterre ensemble dans la m\u00eame tombe au dessus de laquelle volent deux canards mandarins, les deux amoureux montent au ciel et deviennent immortels.<br>Dans sa cour de ferme, il est l\u00e0 le catalpa, sur ce terrain argileux et sablonneux toujours humide dans ce coin du Vercors o\u00f9 poussent de nombreux noyers. Il a profit\u00e9 du sol riche qui le nourrit, un humus ancien avec toutes les substances de min\u00e9raux qui montent avec la s\u00e8ve, la nuit on entend des craquements t\u00e9nus, combien de bestioles se prom\u00e8nent dans les creux de l&rsquo;\u00e9corce sous les plis, combien de microbes aussi avec qui il compose, des champignons. Un jour, un enfant est rest\u00e9 longtemps accroupi \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, il \u00e9tait curieux, l&rsquo;arbre lui parlait: il \u00e9tait bizarre,on aurait dit une voix grave, mais non, il disait sans bouche, sans mot. Un jour il \u00e9tait ici, hier il \u00e9tait un peu plus loin pour mieux se nourrir. Pourtant il a l&rsquo;air bien immobile, m\u00eame ses milliers de feuilles ne bougent pas, c&rsquo;est une ruse? l&rsquo;enfant n&rsquo;attendait pas de r\u00e9ponse, il continuait,  non, ils ne veulent rien les arbres, ils racontent des histoires d&rsquo;arbres elles ne sont pas pour moi.<br>Parfois, il craque, siffle, baille, tremble. Avec son air paisible et doux, il tient par des racines invisibles bien accroch\u00e9es dans le sol. Il a l&rsquo;air de dormir d&rsquo;un sommeil \u00e9pais qui dure des si\u00e8cles, mais il est farouche et un grand timide, quand il voit un homme qui s&rsquo;approche trop pr\u00e8s de lui, il se r\u00e9tracte, resserre l&rsquo;\u00e9treinte de ses racines. Il fait le mort, jusqu&rsquo;\u00e0 la derni\u00e8re feuille. L&rsquo;enfant a senti tout cela, il s&rsquo;\u00e9loigne sur la pointe des pieds. Le catalpa retrouvera quelques heures plus tard une allure plus sereine.<br>Un oiseau s&rsquo;est pos\u00e9 au-dessus des frondaisons , il sifflote un petit air qui ne plait pas du tout \u00e0 l&rsquo;arbre: Il aurait vu en \u00e9migrant tr\u00e8s loin un dr\u00f4le d&rsquo;arbre affreux, jamais il n&rsquo;en avait vu d&rsquo;aussi moche, et en s&rsquo;approchant des gens il a entendu, ce n&rsquo;\u00e9tait pas de la faute de l&rsquo;arbre, il avait \u00e9t\u00e9 cass\u00e9 une premi\u00e8re fois, puis br\u00fbl\u00e9, mais certains y tenaient tellement qu&rsquo;ils en ont fait des boutures, l&rsquo;arbre s&rsquo;est diss\u00e9min\u00e9 en multiples arbrisseaux, et ils ont continu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;adorer: quand une \u00e9pid\u00e9mie de peste s&rsquo;\u00e9tait arr\u00eat\u00e9e aux portes de la ville, ils avaient encens\u00e9 Saint Claude, il nous a prot\u00e9g\u00e9, il nous a prot\u00e9g\u00e9 et depuis, ceux qui ont des enfants malades apportent un pull, un bout de robe, une chaussette qu&rsquo;ils accrochent \u00e0 l&rsquo;arbre, tous ces habits pendouillent, d&rsquo;o\u00f9 son nom de \u00ab l&rsquo;arbre \u00e0 loques \u00bb, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 une chapelle \u00e0 Saint-Claude! La chapelle, elle a \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9e par des impies et remplac\u00e9e par une horreur de gu\u00e9rite en b\u00e9ton! Je n&rsquo;ai jamais rien vu d&rsquo;aussi moche soupire le petit oiseau. Oublions.<br>Ce catalpa n&rsquo;est pas aussi solide et s\u00fbr comme le ch\u00eane, hautain, seul, s\u00e9rieux, grave. Il n&rsquo;est pas immense comme le h\u00eatre aux troncs multiples et minces, aux branches tr\u00e8s \u00e9tendues qui s&rsquo;\u00e9tale partout autour de lui, si malmen\u00e9 par temps de vent. Pas non plus comme le platane, aux feuilles tr\u00e8s larges aussi mais d\u00e9coup\u00e9s en \u00e9toile, ni comme l&rsquo;\u00e9rable au tronc coup\u00e9 en deux jusqu&rsquo;\u00e0 la racine, la foudre l&rsquo;a touch\u00e9 plusieurs fois. Il n&rsquo;est pas comme le sapin, sombre, \u00e9lanc\u00e9 et triste, taciturne ses aiguilles se frottent en froissements pr\u00e9cipit\u00e9s. Ce catalpa est un arbre ni de pleine campagne, ni de ville o\u00f9 on en voit parfois, mais taill\u00e9s d\u00e9figur\u00e9s par des mains d&rsquo;hommes ou dans de grands parcs ornementaux. Ce catalpa est seul mais pas abandonn\u00e9, il est chaleureux. Les nuits de pleine lune, il prot\u00e8ge, il fr\u00e9mit tout doucement, les feuilles ont un l\u00e9ger fr\u00e9missement et changent de couleur, de vert tr\u00e8s fonc\u00e9 du soir \u00e0 un vert presque blanc pendant la nuit. Pas de claquement de branches, si entrem\u00eal\u00e9es qu&rsquo;ells ne bougent pas. Il ne s&rsquo;y croit pas, il est humble, comme s&rsquo;il savait qu&rsquo;il ne serait jamais le roi des arbres. Il s&rsquo;en fiche. Il est l\u00e0, il \u00e9tait l\u00e0, il sera l\u00e0, \u00e9ternel. Une nuit particuli\u00e8rement ti\u00e8de, le catalpa s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9 compl\u00e8tement, m\u00eame pas un fr\u00e9missement. Le petit enfant fredonne :<br>La nuit est limpide, l&rsquo;\u00e9tang est sans rides<br>Dans le ciel splendide luit le croissant d&rsquo;or<br>Orme, ch\u00eane, tremble, nul arbre ne tremble<br>Au loin le bois semble un g\u00e9ant qui dort<br>Et la grande \u00e0 c\u00f4t\u00e9 murmure:<br>Aupr\u00e8s de mon arbre je vivais heureux<br>J&rsquo;aurais jamais d\u00fb m&rsquo;\u00e9loigner de mon arbre<br>Aupr\u00e8s de mon arbre je vivais heureux<br>J&rsquo;aurais jamais d\u00fb le quitter des yeux.<br><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On aurait dit qu&rsquo;Il attendait l\u00e0 en plein soleil dans la cour. Ils disent une cour, mais une cour c&rsquo;est un carr\u00e9 froid de ciment, \u00e0 l&rsquo;ombre toujours, triste, entre quatre immeubles. L\u00e0, c&rsquo;\u00e9tait plus exactement un corps de ferme : autour de la maison \u00e0 gauche le chemin bord\u00e9 d&rsquo;une haie puis en face un \u00e9rable et un tilleul <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-03-ce-catalpa\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #03 | ce catalpa<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":108,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2820,2858],"tags":[276,2904,2903,1724,124,1036,1163],"class_list":["post-54848","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-cycle_autobiographies","category-autobiographie-03","tag-arbre","tag-chine","tag-conte","tag-cour","tag-enfant","tag-ferme","tag-histoire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/54848","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/108"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=54848"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/54848\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=54848"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=54848"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=54848"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}