{"id":55083,"date":"2021-10-19T16:45:38","date_gmt":"2021-10-19T14:45:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=55083"},"modified":"2021-10-20T01:03:34","modified_gmt":"2021-10-19T23:03:34","slug":"autobiographie-1-presque-un-reve","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-1-presque-un-reve\/","title":{"rendered":"Autobiographie #1 | Presque un r\u00eave"},"content":{"rendered":"\n<p>Sur le long de cette route se trouve la fronti\u00e8re, invisible depuis cet endroit. Un point quelque part dans la ligne d\u2019horizon, l\u00e0 o\u00f9 se brouille la br\u00fblure incertaine du sable et l&rsquo;aplat de ciel. Ensuite la route continue, s\u2019enfonce dans ce pays de d\u00e9sert duquel parvient un air chaud et sec ainsi que des hommes drap\u00e9s de tissus \u00e9pais conduisant des charrettes tir\u00e9es par des \u00e2nes et des chevaux. Silhouettes courb\u00e9es par de longs voyages, des visages on ne voit que les yeux sur lesquels se plissent des paupi\u00e8res de cuivre. Dans le sens inverse passent des cars sans fen\u00eatres gonfl\u00e9s de passagers et de bagages jusque sur le toit. Ceux-l\u00e0 vont vers Dakar et la mer. On fr\u00f4le des passages aux provenances et destinations dont nous connaissons les noms. Le reste, on l\u2019imagine depuis cet entre-deux. D\u2019imposantes stations-service jalonnent les deux rives de la piste goudronn\u00e9e, monstres cubiques sortis de la terre en une nuit, comme port\u00e9s par le vent. \u00c9tranges rang\u00e9es de champignons arborant les logos de firmes multinationales au pied desquels un flot ininterrompu de camions de marchandises transite avant de reprendre la route. Quand leurs lumi\u00e8res blanches ponctuent la nuit \u00e9paisse, les structures de m\u00e9tal prennent des allures de vaisseaux spatiaux, on ne voit plus qu\u2019elles. Les cabanes de m\u00e9tallurgistes, ferrailleurs et vendeuses d\u2019arachides sont alors formes soupirantes, tapies sous l\u2019ombre des arbres, jusqu\u2019au lever du jour.<br><br>Une ruelle en terre battue bord\u00e9e par des maisons basses. Quelques moutons passent par groupe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des motos color\u00e9es gar\u00e9es l\u00e0. Les habitations sont cern\u00e9es de murs qui prot\u00e8gent les cours int\u00e9rieures des regards et du vent. Des enfants en sortent par intermittence, ou s\u2019y engouffrent en riant, guid\u00e9s par leurs jeux. Quelques p\u00e2t\u00e9s de maisons plus loin, jaillit par-dessus les toits de t\u00f4le la silhouette du baobab, faisant prolif\u00e9rer ses branches noueuses sur l\u2019\u00e9cran du ciel. C\u2019est le seul arbre du quartier auquel il a d\u2019ailleurs donn\u00e9 son nom. \u00c0 la nuit tomb\u00e9e, les bruits sortent dehors, se d\u00e9placent de l\u2019int\u00e9rieur des murs \u00e0 la ruelle. Des silhouettes apparaissent, on s\u2019assoit sur les rebords. En l\u2019absence de r\u00e9verb\u00e8res, on se laisser guider par les voix. On t\u00e2tonne comme les chats, les yeux grands ouverts sur l\u2019obscurit\u00e9, le pas prudent, portant de chaque c\u00f4t\u00e9 de la t\u00eate des oreilles immenses. <\/p>\n\n\n\n<p><br>\u00c0 travers la vitre apparaissent subitement des march\u00e9s nocturnes r\u00e9v\u00e9l\u00e9s par les phares de la voiture. Grouillement calme d\u2019une r\u00e9union d\u2019aveugles. Vision surprenante, comme balayer les abysses de la mer avec une torche lumineuse et y d\u00e9couvrir le mouvement d\u2019une vie dense \u00e0 la place de ce que l\u2019on pensait \u00eatre une nuit morte et immobile. Des marchands somnolent, le menton appuy\u00e9 sur une main, accoud\u00e9s au rebord de leur stand. Les fruits, l\u00e9gumes et objets, sont partiellement recouverts d\u2019une b\u00e2che luisante sous une ampoule p\u00e2lotte. Femmes et hommes sillonnent le trottoir entre les pneus abandonn\u00e9s et les d\u00e9chets. Parfois un panier ou un sac plastique \u00e0 la main. \u00c9clair\u00e9s de pleins phares le temps d\u2019un instant, ils continuent leur marche imperturbable, indiff\u00e9rents \u00e0 cette lumi\u00e8re qui les braque le temps d\u2019une seconde.<br><br>L\u2019impasse est tortueuse, de chaque c\u00f4t\u00e9 des chantiers abandonn\u00e9s, maisons mur\u00e9es, amoncellements de d\u00e9chets vibrants de mouches. En avan\u00e7ant au bout on est surpris de se retrouver face \u00e0 l\u2019Atlantique qui s\u2019\u00e9tale en contrebas. Il faudrait d\u2019autres mots, d\u2019autres mani\u00e8res d\u2019appeler cet \u00eatre devant soi, qui ondule lentement, gonfle son dos, se roule sur lui-m\u00eame, remue ses nuances mariant le cristallin \u00e0 l\u2019opaque de la nuit-univers. Descendre le mince escalier de b\u00e9ton jusqu\u2019\u00e0 la plage. L\u2019\u00e9tendue de sable est bord\u00e9e de falaises orange, dont les diff\u00e9rentes strates vont de l\u2019ivoire \u00e0 la teinte du feu. Les vagues se brisent avec lenteur, sans violence, sur la surface irr\u00e9guli\u00e8re des roches. Passer le plat de la main \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de leur relief, la pulpe des doigts contre la rugosit\u00e9 des min\u00e9raux. Quelques maisons de vacance sont perch\u00e9es au-dessus des falaises, lointaines et secr\u00e8tes, jalousement gard\u00e9es par les hauteurs escarp\u00e9es. L\u2019eau avance et recule, ronronnante. Les pieds s\u2019enfoncent dans le sable humide, dessinant des empreintes qui disparaissent aussit\u00f4t sous l\u2019\u00e9cume. Scintillement du sol, \u00e9blouissement du soleil de midi sur la blancheur qui s\u2019\u00e9tire jusqu\u2019\u00e0 l\u2019autre extr\u00e9mit\u00e9 de la crique o\u00f9 s\u2019\u00e9parpillent des silhouettes dans la mer, sur le sable. On distingue quelques pirogues align\u00e9es, l\u00e9g\u00e8rement couch\u00e9es sur le c\u00f4t\u00e9. On les regarde, on a envie de marcher \u00e0 leur rencontre. Cette partie de la plage est quasiment vide. Seulement une tente d\u00e9cor\u00e9e de mobiles en bois et pourvue d\u2019un toit en canisse sous lequel deux hommes observent l\u2019oc\u00e9an, allong\u00e9s sur le c\u00f4t\u00e9, la t\u00eate retenue par une main. Nous nous regardons sans un mot tandis que je passe \u00e0 leur niveau et continue d\u2019avancer en direction des pirogues.<br><br>Les murs de la chambre sont jaune p\u00e2le. La peinture se d\u00e9colle par endroits, \u00e9grainant des craquelures au sol. Un grand matelas en mousse occupe le centre de la pi\u00e8ce sur lequel est \u00e9tendu un drap violet \u00e0 motifs g\u00e9om\u00e9triques. La lumi\u00e8re entre par l\u2019encadrement d\u2019une \u00e9paisse porte en bois menant \u00e0 un balcon. Une partie de la chauss\u00e9e est camoufl\u00e9e par le feuillage d\u2019arbres bourdonnant de discussions d\u2019hommes assis \u00e0 l\u2019ombre sur des chaises en plastique. Parfois la plainte chevrotante d\u2019un mouton l\u00e9zarde cette calme animation, ouvrant une fissure de malaise gla\u00e7ant sur la chaleur du ciel. Des femmes apparaissent furtivement en taches color\u00e9es sur les terrasses des b\u00e2timents d\u2019en face. Une petite fille marche au milieu de la rue avec un seau en plastique avant de dispara\u00eetre dans une cour. Par la porte qui relie la chambre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la maison entre un courant d\u2019air charriant avec lui des voix de femmes et l\u2019odeur de la viande que l\u2019on pr\u00e9pare au rez-de-chauss\u00e9e. La chambre est un carrefour sonore o\u00f9 se m\u00ealent et s\u2019\u00e9pousent la rue et la cuisine. Les sons tourbillonnent au-dessus du matelas avant de s\u2019\u00e9vanouir dans les coins sombres de la pi\u00e8ce, contre les murs, au bas des plinthes. Des bulles de savon qui meurent en explosions sourdes, redeviennent grains de sable sur le sol carrel\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur le long de cette route se trouve la fronti\u00e8re, invisible depuis cet endroit. Un point quelque part dans la ligne d\u2019horizon, l\u00e0 o\u00f9 se brouille la br\u00fblure incertaine du sable et l&rsquo;aplat de ciel. 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